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JACOBI ET FICIITE 213
nous est révélée par une intuition supérieure au savoir, et qui seule donne un sens à la vie et au monde. « Ce monde de phénomènes, s'il a toute sa réalité dans les phénomènes, s'il n'a point de sens plus profond, s'il n'a rien à révéler au dessus de soi, devient une hallucination répugnante. Je maudis la conscience qui fait apparaître ce cauchemar, et j'invoque le néant comme une divinité secourable pour m'en délivrer1. » Mais heureusement l'autre alternative s'impose, et nous sauve du pessimisme. Si j'existe, s'il est certain que j'existe, il est encore plus certain que [l'Etre parfait, de qui je tiens tout mon être, [existe a fortiori, encore que je ne puisse le connaître. Voilà la vraie philosophie : comprendre que l'absolu échappe à notre entendement, et nous rendre à la certitude immédiate du cœur. Autant vaut dire que la Doctrine de la Science est une entreprise sans espoir.
Il en va de môme en morale. Certes, l'esprit qui anime la morale de Fichte est sublime : mais Jacobi le loue surtout de ne pas avoir suivi de trop près celle de Kant. « Je n'ai jamais pu comprendre comment on pouvait trouver quelque chose de mystérieux et d'inconcevable dans l'impératif catégorique, qui se déduit si aisément de notre tendance à être d'accord avec nous-mêmes ; et comment on a pu entreprendre ensuite, sous ce prétexte, de voir dans les « chevilles » de la raison pure les conditions de la réalité des lois de la raison pratique. Aussi jugez de mon plaisir, quand j'ai trouvé, dans les premières pages de votre Destination du savant, que vous étiez pleinement d'accord sur ce point avec moi2. » Quant au reste, la morale de Fichte pèche, elle aussi, par excès de formalisme et d'abstraction. La source de la moralité et de la vertu n'est pas le moi absolu, le moi pur et vide, que Jacobi comparait tout à l'heure à l'espace géométrique. C'est le cœur vivant et palpitant, le cœur de l'homme réel, avec ses tendances, ses passions et son aspiration au bien. « Ce
i. SW, III, 36. Cf. Supra, ch. m, p 70 sqq. 2. SW, III, 42.
cœur, je ne veux pas que la philosophie transcendentale me l'arrache de la poitrine pour y substituer une tendance du « moi pur». Je ne me laisse pas délivrer du joug de l'amour pour trouver ma félicité dans l'orgueil *. »
Jacobi n'acceptait donc, sur aucun point, la paix perpétuelle et l'alliance que Fichte lui avait offertes. Définir l'idéalisme transcendental une science abstraite, analogue aux mathématiques, équivalait à lui refuser toute valeur métaphysique. Fichte fut plus étonné qu'irrité des vives objections de Jacobi. Il paraît môme plus préoccupé de se les expliquer que d'y répondre. Si Jacobi me comprenait, s'il voulait me comprendre, dit-il souvent, je ne vois pas comment il pourrait rejeter ma doctrine. A quoi revient en somme la différence qui nous sépare ? C'est que je réduis à l'unité le dualisme auquel s'est arrêté Jacobi. Il constate l'opposition du moi et du non-moi : je la constate comme lui, mais je la déduis de l'activité du moi absolu. Il déclare que la réalité est objet de croyance : je le pense aussi, mais pour moi « croire » s'oppose à « penser » comme s'y oppose « sentir » et je reconnais dans la matière les perceptions confuses de Leibniz. En un mot, si Jacobi allait logiquement au bout de ses idées, il tomberait dans mon système de l'idéalisme transcendental. — Fichte n'a pas tort, mais il ne voit pas, ou il ne veut pas voir, à son tour, que Jacobi se défie précisément de la logique, parce que, selon lui, en poursuivant une explication totale, on s'écarte nécessairement de la vérité. Car on construit un système : on so fie à l'entendement pour une besogne qui n'est pas la sienne, et l'on méconnaît le « pressentiment du vrai », qui seul donne une certitude sur les questions dernières. Or ce pressentiment implique, à n'en pas douter, un dualisme. Dualisme du corps et de l'âme, dualisme de la nature et de la liberté, dualisme de nos tendances sensibles et de notre aspiration au bien, enfin dualisme du relatif et de l'absolu. Le commencement de la