‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 137 sur 161 · SW, m, 41. Jacobi an, Fichte · texte numérisé non relu

SW, m, 41. Jacobi an, Fichte

JACOBI ET FICIITE 215

sagesse est donc de ne pas nier ce dualisme, sous prétexte de philosophie. Le besoin d'unité, qui vient de l'entendement, entraîne l'homme aux plus graves erreurs. Il exige que l'on trouve une cause, une substance unique de tout ce qui est. Le métaphysicien cède à cette suggestion, se risque a une doctrine de l'absolu, et il aborde fatalement au naturalisme et au panthéisme. Il ne s'aperçoit pas qu'il est dupe, et que sa sagesse est folie. Inversement, ce qui est folie aux yeux du prétendu sage s'impose au véritable philosophe. Il faut comprendre l'inintelligible comme tel, a-t-on dit, par une fausse interprétation de Hegel. — Non, dit Jacobi : il ne faut pas le comprendre, il faut simplement l'accepter. Il n'y a de salut que dans une doctrine du « non savoir ». J'ai senti mon impuissance, ajoute Jacobi, et j'ai dit simplement ce que je voyais et ce que je ne voyais pas. Ma doctrine, si c'en est une, ne mérite pas le nom de philosophie. Mais qu'importe, si elle ne s'éloigne pas du « vrai » ? Et le plus sûr moyen de s'en éloigner serait de suivre l'exemple de Fichte : de réduire à l'unité le dualisme , inexplicable, mais certain, que nous atteste l'intuition spontanée. Car, ou l'on restera dans l'abstrait, et l'on construira un système logique, mais purement symbolique et imaginaire : ce sera la philosophie de Fichte, l'idéalisme transcendental, acceptable tant que l'on n'y cherche pas l'expression du réel. Ou l'on fera un effort pour enfermer le réel dans ce système, et dans ce cas, point d'autre issue que le fatalisme spinoziste. Le upôTov ^suSoçde tout dogmatisme métaphysique est de lâcher le « vrai », que donne le sentiment, pour courir après l'unité, mirage trompeur de l'entendement. Donc le double réalisme de Jacobi ne doit pas se ramener à l'idéalisme de Fichte, quand môme la logique nous solliciterait à passer de l'un à l'autre. C'est une tentation : sachons y résister.

Fichte a peine à comprendre cette philosophie qui craint d'en être une jusqu'au bout. Son étonnement s'exprime dans une lettre à Reinhold, qu'il publia en réponse à YEpître

à Fichte. « Jacobi, dit-il, connaît si profondément l'essence de la spéculation, et non moins profondément Tessence de la vie : d'où Tient donc qu'il ne peut pas s'élever de sangfroid au-dessus de toutes deux, et apercevoir leurs rapports? Pourquoi toujours ces deux alternatives qui s'excluent : ou bien ôtre si préoccupé du point de vue de la spéculation qu'il rougit de s'exprimer à lui-môme ses objections contre mon système ; ou bien, du point de vue de la vie, railler la spéculation, dont il connaît comme personne la valeur et la portée, la charger d'injures et de malédictions « ? » Cette attitude paraît à Fichte si étrange, qu'il se demande si par hasard elle ne s'expliquerait point par une anomalie individuelle. Il rappelle l'hallucination dont Jacobi raconte lui-môme qu'il a été obsédé dans son enfance : peut-ôtre lui en est-il resté une aversion insurmontable contre la méditation spéculative ? Sans écarter complètement cette hypothèse, je chercherais plutôt la cause de cette singularité dans les tendances religieuses de Jacobi et dans son penchant au mysticisme : les deux explications d'ailleurs ne s'excluent pas. J'y retrouverais encore une trace de l'influence exercée sur Jacobi par Pascal. « Plût à Dieu... que nous connussions toute chose par instinct et par sentiment! » La spéculation témoigne que nous appartenons à la nature ; le sentiment nous élève au-dessus de la nature, et ce faisant, résout, ou du moins dévoile l'énigme de notre essence. Il est donc naturel que Jacobi oppose le sentiment à la spéculation, et que se fiant à l'un, il se défie de Vautre. Il redoute si fort « l'enthousiasme logique », qu'il en vient à un véritable « enthousiasme de la vie ». A force de haïr les généralités abstraites et vagues, il s'attache aveuglément, d'une prise maladive, si j'ose dire, à l'individu concret et vivant. « La vie est la vérité » : tel est l'axiome audelà duquel il est vain de vouloir remonter. Décomposer le vivant est une absurdité, puisque, pour expliquer la vie, l'on

Page 1