JACOBI ET SCHELLING
philosophes, amicaux au début1, n'avaient pas tardé à changer de caractère. Jacobi aimait encore le monde et la conversation. A Munich, comme autrefois à Pempelfortet à Eutiu, il fréquentait la haute société, recherchait les succès de salon , et il irritait Schelling par ses allures de philosophe à la mode, choyé par les grandes dames. De son côté Schelling ot son entourage s'étaient permis quelques plaisanteries sur le compte de Jacobi, de ses fidèles, et surtout de ses deux sœurs, vieilles demoiselles « qui ne bougeaient du cabinet du philosophe non plus que deux vieilles chattes ». Ces propos, rapportés à Jacobi, ne manquèrent pas d'être envenimés. Bref, griefs personnels et dissentiments philosophiques s'ajoutant les uns aux autres, Jacobi prit l'offensive, et il attaqua violemment Schelling. C'était une faute. Il ne tarda pas à s'en repentir. Depuis longtemps Schelling cherchait un moyen de satisfaire son ressentiment*. Il n'osait entreprendre une campagne contre Jacobi, que protégeaient sa situation, ses hautes relations, et surtout son âge. Mais, provoqué, il avait le droit de se défendre. Comme il l'écrit à ses amis, l'attaque de Jacobi arrivait fort à propos. Elle lui donnait ses coudées franches. Il en usa, il en abusa môme. En réponse au livre de Jacobi, il fit paraître une grosse brochure, où il couvrait le vieux philosophe de ridicule 3. Après avoir essayé de le prendre en flagrant délit de perfidie et de mauvaise foi dans ses citations, Schelling montrait que la doctrine incriminée et réfutée par Jacobi n'avait rien de commun avec la sienne. Puis, poursuivant son adversaire sur son propre terrain, il raillait avec un acharnement impitoyable la faiblesse logique de sa doctrine de la croyance. Il terminait enfin par une parodie du salto mortale, plus méchante que spirituelle, et il ne s'arrêtait qu'après avoir infligé au vaincu toutes les mortifications imaginables. La riposte était brutale, si brutale même que les amis de
1. Zoppritz, U, 14. — Cf. Meier, p. 118. Lettre du 8 août 1807.
2. Kuno Fischer, Geschichte der neueren, Philosophie, t. VI, p. 213-214.
3. Schellino's Siimmtliche Werke. Stuttgart, 1S61, t. VIII, p. 19-139.
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Schelling en furent quelque peu honteux pour lui. Certes, Jacobi s'était donné les premiers torts, et Schelling, clairement désigné dans son livre sans y être franchement nommé, avait dû ressentir cette offense. Mais il triomphait sans générosité. La bonté de sa cause n'était pas douteuse, et personne n'aurait pris au sérieux l'accusation d'athéisme que Jacobi paraissait lancer contre lui : puisqu'aussi bien cela voulait simplement dire que Schelling n'admettait pas l'anthropomorphisme comme Jacobi. Schelling se serait fait plus d'honneur en n'accablant pas un ennemi à terre. Jacobi s'abstint de répliquer. Quelques-uns de ses amis le firent pour lui, mais il laissa tomber la querelle. Du côté de Schelling on imita bientôt cet exemple. Lui-môme convient, clans une lettre, qu'il a peut-être dépassé la mesure. Il se peut, dit-il, que dans le feu de l'action, en frappant juste, j'ai frappé trop fort.
Il n'y aurait aucun intérêt à reprendre ici le détail de cette querelle. Ce qu'elle avait de personnel est bien mort, et sur le fond philosophique du débat, Schelling avait trop évidemment raison. Il est certain que le monisme de Schelling, que son système de « l'identité absolue », ne pouvait être que lettre close pour Jacobi. Celui-ci n'avait-il pas vécu toute sa vie sur une conviction qui avait à ses yeux la force d'un axiome : à savoir, que la nécessité et la liberté, que la nature et l'ordre moral s'excluent réciproquement? et que panthéisme signifie athéisme, c'est-à-dire négation de la personnalité de Dieu? Or le système de Schelling consistait précisément à réaliser ce que Jacobi avait toujours déclaré irréalisable. Il faisait sortir, par évolution, la liberté de la nécessité môme, l'ordre moral de la nature, et la personnalité divine de la substance absolue impersonnelle. Une telle doctrine ne pouvait être, aux yeux de Jacobi, qu'une forme bâtarde du spinozisme, sans franchise et sans probité logique. Ce n'est pas, en général, à près de soixante-dix ans qu'un philosophe peut changer d'attitude mentale, et se placer à un point de vue dont il a nié jusque-là la valeur et