JACOBI ET SCHELLING
môme la possibilité. Jacobi avait critiqué Kant; il avait condamné Fichte : il devait excommunier Schelling.
Schelling lui fit expier durement son imprudence. Mais vingt-cinq ans auparavant, Jacobi avait-il épargné davantage la vieillesse de Mendelssohn? Par un juste retour, c'est pour lui maintenant qu'il aurait fallu invoquer l'excuse que Kant avait jadis fait valoir en faveur de l'auteur du Phédon. « Mendelssohn, disait Kant, aurait fini par reconnaître l'insuffisance des preuves théoriques de l'existence de Dieu. Sa pénétration naturelle l'aurait conduit à cette conclusion, si en môme temps qu'une longue vie le ciel lui eût conservé cette souplesse de l'esprit qui est un privilège de la jeunesse, et qui lui permet de transformer complètement sa manière de penser, au fur et à mesure que change l'état des sciences1. » Schelling vengea Mendelssohn des mépris de Jacobi. Mais il ne prévoyait pas qu'il aurait un jour besoin, à son tour, du même plaidoyer, et qu'il lui faudrait subir les dédains des disciples de son rival disparu. Philosophes du raisonnement et philosophes de la croyance, tous, sur ce point là, sont sujets aux mômes illusions.
Le temps réservait à Jacobi, ou du moins à sa mémoire, une revanche encore plus piquante. Schelling aurait-il jamais cru, quand il accablait sans pitié son vieil adversaire, qu'un jour viendrait où il s'inspirerait de lui? C'est pourtant ce qu'il devait faire, en 1833, dans ses leçons sur l'histoire de la philosophie moderne *. Pour critiquer Hegel, Schelling « se cuirasse », dit M. Kuno Fischer, des arguments tant de fois invoqués par Jacobi. Il explique comme lui que le logique ne coïncide jamais avec le réel, et qu'il est vain de prétendre déduire ce qui est. Môme une de ces leçons est consacrée presque en entier à Jacobi. Schelling rend pleine justice à son mérite. Il montre fort bien la place que Jacobi occupe au commencement de la réaction contre le rationalisme du xviii8 siècle, et il l'appelle, à ce point de vue, « la
i. Kant's Silmmtliche Werke, éd. Rosenkranz, t. I, p. 382. 2. Schellino's Silmmtliche Werke, t. X, p. 126-200.
personnalité la plus instructive peut-être de toute l'histoire de la philosophie moderne1. » S'il combat encore la doctrine, il l'expose du moins sans mauvais vouloir ni dénigrement. En un mot, cette critique, assez superficielle d'ailleurs, est écrite sur le ton qui convient à l'histoire, et même avec sympathie. Rien n'y rappelle la brutalité du pamphlet de 1812. Mais en réalité, dès 1812, Jacobi appartenait déjà à l'histoire, comme Kant, et plus encore que Kant. Schelling l'aurait compris sans doute, si l'attaque malencontreuse de Jacobi ne lui eût fait perdre son sang-froid.
Si large et si puissant que fût le courant issu de Kant, l'Allemagne philosophique n'y était pourtant pas entraînée tout entière. Le nombre n'était pas négligeable de ceux que rebutait le formalisme abstrait de Kant, ou qu'éloignait le caractère strictement légal de sa morale. Beaucoup demeuraient plus sensibles à l'exquise poésie du platonisme, ou à la grandeur métaphysique de Spinoza. Parmi eux, semblet-il, Jacobi aurait dû trouver, sinon des disciples, au moins des lecteurs sympathiques et favorables.
En fait, cela ne s'est guère produit, et il n'est pas malaisé de voir pourquoi. D'une part, la philosophie de Jacobi, à cause de son caractère expressément individuel, était un credo autant qu'une doctrine. Quiconque n'était pas avec lui était contre lui. Peu lui importait pour quelles raisons on se refusait au salto mortale : kantiens ou non kantiens lui paraissaient, en ce cas, également ennemis. En outre, à partir de 1792 environ, les systèmes se succédèrent en Allemagne avec une extrême rapidité. En lespace de quelques années, le kantisme, dépouillé de sa forme première, parut se fondre avec
l. Kuno Fischer, Geschichte der neueren Philosophie, t. VI, p. 294; p. 969.
des éléments qui provenaient des métaphysiques antérieures, principalement de Leibniz et de Spinoza. Plus tard seulement, une fois entrée dans l'histoire, la philosophie de Kant sera dégagée des éléments parfois réfractaircs que Reinhokl, Fichte, Schelling et les autres y mélangeaient. Mais, à l'époque de leur apparition, ces nouveaux systèmes passaient pour le développement naturel et logique du kantisme. Par suite, ce que les romantiques, par exemple, auraient pu être tentés de chercher chez Jacobi, faute de le rencontrer chez Kant, ils le trouvaient, avec plus de vigueur et d'éclat philosophiques, chez les jeunes successeurs du grand philosophe. C'est pourquoi, malgré d'indéniables affinités, ni Jacobi n'a été favorable aux romantiques, ni ceuxci ne se sont montrés indulgents pour l'œuvre de Jacobi.
Les romantiques n'ont pas été, au sens strict du mot, des philosophes. L'eussent-ils été, leur inquiétude naturelle les aurait empêchés de mûrir une doctrine. Toutefois, ce qu'ils ont fait, ils ont voulu le faire en philosophes, si bien que leurs habitudes d'analyse et de réflexion esthétique n'ont pas été sans nuire à leur œuvre poétique. Ils ont plus disserté que créé. Ils ont cherché à faire prévaloir une certaine conception de l'art, de l'histoire, de la nature et de l'homme : n'y avait-il pas là tous les éléments d'une philosophie ? Plus d'un trait y rappelle Jacobi, et de fort près. D'abord, la part prépondérante faite à l'intuition, à l'instinct, à ce qui est immédiat et spontané, au « génie », — et le dédain de ce qui est produit par le travail discursif et méthodiquement réglé de l'entendement. « Leibniz affirme, Wolff démontre : c'est tout dire », écrit Frédéric Schlegel. Les grands philosophes sont des poètes et des voyants. Leur génie est fait de divination, non de logique. Ou plutôt c'est une logique souple et vivante qui n'a rien de commun avec le mécanisme rigide de la démonstration. Socrate et son ironie, Platon et sa grâce attique, voilà les modèles du philosophe, s'ils n'étaient inimitables, et s'il n'était contradictoire que le philosophe eût un modèle. Sa doctrine doit être
une appréhension personnelle de la vérité; sa pensée, une expression originale et singulière de l'univers.
Comme Jacobi encore, les romantiques sont les ennemis déclarés du rationalisme cher au xvme siècle. Ils détestent la clarté artificielle et crue de cette philosophie « des lumières », qui n'a pas compris qu'un clair-obscur mystérieux estompe partout les contours du réel. Ce reproche, Jacobi l'avait fait avant eux, vingt ans plus tôt, et précisément dans les mêmes termes1. Avant eux encore, — et toujours d'après Rousseau, — il avait proclamé le droit souverain du cœur à se mettre au-dessus des formules de la moralité abstraite, et il avait revendiqué la liberté absolue du moi dans le domaine de l'action comme dans celui de l'art.
D'où vient donc qu'il y ait eu si peu de sympathie réciproque entre Jacobi et les romantiques ? Le parfum de mysticisme piétiste qui se décèle dans son œuvre y a été pour quelque chose : peut-être aussi un certain ton de fatuité mondaine et légèrement ridicule dans ses romans. Mais surtout ils trouvaient chez Fiente, et bien plus à leur goût, tout ce qui pouvait leur plaire chez Jacobi, et beaucoup moins de ce qui pouvait leur déplaire. Le compte-rendu de Woldemar par Frédéric Schlegel (1796) 2 est resté célèbre. Spirituel par endroits et malveillant d'un bout à l'autre, c'est une exécution sommaire, et en somme assez injuste. Abandonnons à Schlegel l'intrigue et les caractères du roman : la philosophie de Jacobi méritait un examen plus sérieux. Je n'y trouve, dit-il en substance, que l'unité d'une personne et non pas l'unité d'une doctrine : je croyais être en présence d'une philosophie, et je rencontre l'individualité de Frédéric-Henri Jacobi. Point de principes généraux, point de liaison rigoureuse entre les idées, et pour conclusion : « Remettons-nous-en à la grâce de Dieu. » Quelle étrange