‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 18 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Frédéric-Henri Jacobi naquit à Diisseldorf le 25 janvier 1743, un an avant Herder, six ans avant Goethe ». Son père, commerçant riche et instruit, originaire du Hanovre, était venu s'établir à Dûsseldorf. Il comptait parmi les principaux membres de la petite communauté luthérienne établie dans cette ville très catholique. De la mère de Jacobi nous ne savons rien. Elle mourut fort jeune, laissant deux fils. Fré-

1. La principale source pour la biographie de Jacobi est la notice placée par Friedrich Roth, son ami, en tète de sa Correspondance choisie (Munich, 182o). Roth dit tenir de la bouche même de Jacobi le récit, d'ailleurs succinct, qu'il nous donne. On peut le compléter par les détails autobiographiques contenus dans les divers ouvrages de Jacobi (principalement dans les Lettres sur la Doctrine de Spinoza et dans le dialogue intitulé David Hume ou de la Croyance). Beaucoup de renseignements précieux sont encore fournis par les divers recueils de sa correspondance. Voyez aussi Schlichtegroll, von Weiller und Thiersch, Jacobïs Leoen, Lehre und Wirken, Mûnchen, 1819 (discours prononcés dans une séance solennelle de commémoration à l'Académie des Sciences de Munich, dont Jacobi avait été président); Ferdinand Deycks, Friedrich Heinrich Jacobi im Verhiiltniss zu seinen Zeitgenossen. besonders zu Goethe. Frankfurt am Main 1849; et enfin Zirngiebl (Eberhard), Friedrich Heinrich Jacobi's Leben, Dichlen, und Denhen. Wien, 1867, où se trouvent colligés les textes relatifs à chaque ouvrage et aux principaux points de la philosophie de Jacobi.

lévy-bruhl. 1

déric-Hcnri était le second/ L'éducation de ces enfants fut confiée à un précepteur qui, par malheur, était médiocre. Le père ne sut pas suppléer à l'insuffisance de ce maître malhabile. Persuadé que l'aîné de ses fils, Jean-Georges Jacobi, était à tous égards supérieur au cadet, il eut le tort d'accabler celui-ci sous une comparaison continuelle, qui l'humiliait et le décourageait. C'était manquer de clairvoyance, car Jean-Georges Jacobi devait être plus tard un poète anacréontique, — on ne peut pas dire lyrique, — sans originalité et sans talent. C'était surtout manquer de tendresse, et faire cruellement sentir à l'enfant l'absence de sa mère. Frédéric-Henri Jacobi s'entendait reprocher sans cesse sa lourdeur d'esprit, son entêtement, son peu d'intelligence1. Il subissait tout cela sans révolte. Mais cette soumission môme irritait son père davantage. Il y voyait la preuve d'une nature apathique et d'un caractère faible. Il eut mieux aimé que son fils donnât des signes d'impatience et de colère. L'enfant, silencieux et timide, se repliait sur lui-môme, et le malentendu s'aggravait.

Rien ne perçait encore des qualités aimables et brillantes qui devaient se développer chez l'homme fait. Rien ne faisait pressentir la sensibilité vive et profonde (plus vive cependant que profonde), le goût et le talent de la conversation, l'instinct et la certitude de plaire. Docile à la suggestion, Jacobi se croyait tel qu'on lui reprochait d'être, et il demandait une consolation à de pieuses pratiques. Il se plongeait dans les livres d'édification. Il refusait de jouer avec les enfants de son âge, pour prier pendant des heures avec une vieille servante dévote. Aussitôt après sa confirmation, il s'affilia à une congrégation de piétistes. C'est ainsi qu'il devint, dès son enfance, comme il l'écrivait plus tard à Merck, « un enthousiaste et un mystique ».

Peut-être aussi cherchait-il à échapper à une sorte d'hallucination qui l'obséda de très bonne heure, et qu'il a

i. sw, n, 179.

décrite dans ses Lettres sur la Doctrine de Spinoza. « À l'âge de huit ou neuf ans, dit-il, un jour que je réfléchissais à l'éternité du temps déjà écoulé, j'eus tout à coup (indépendamment de toute idée religieuse) la vision d'une durée infinie. Cette vision s'empara de moi, et me saisit avec une telle violence, que je sursautai en poussant un cri, et retombai comme sans connaissance. Aussitôt revenu a moi, un mouvement très naturel me contraignit à rappeler cette vision, et le résultat fut un état de désespoir indescriptible. L'idée de l'anéantissement, qui m'avait toujours été un objet d'épouvante, me devint encore plus horrible, et je ne pouvais pas davantage soutenir la pensée d'une durée éternelle. » Ces sortes d'accès se renouvelèrent, mais devinrent cependant de moins en moins fréquents, et Jacobi oubliait peu à peu l'angoisse affreuse où ils le jetaient. Il en avait été exempt de dix-sept à vingt-trois ans, lorsque tout à coup l'ancienne vision reparut, non moins effroyable. « Depuis lors, dit Jacobi, malgré le soin que je mets à l'éviter, elle m'a surpris encore assez souvent. J'ai des raisons de penser que, si je voulais, je pourrais la susciter à n'importe quel moment, et je crois qu'il serait en mon pouvoir, en la provoquant plusieurs fois de suite, de mettre fin à ma vie. Et quelque exagération que l'on puisse trouver à mon langage, il n'en demeure pas moins remarquable qu'une vision purement spéculative me paraisse plus terrible que tout autre danger *. »

Ainsi cette hallucination, si l'on peut lui donner ce nom, ne consiste pas en la perception fausse d'un objet : c'est au contraire l'absence d'objet dans la durée sans limites qui cause ici l'épouvante. Elle retentit sur la sensibilité en terrassant l'imagination. Cela fait penser au mot de Pascal : «Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye. » Il se peut, en effet, que, chez certains sujets, l'intuition subite d'une durée ou d'un espace sans limites produise un vertige

i. SW, IV», 67-71.

sur lui l'impression la plus vive. A sa façon de citer Pascal et Fénelon, et de leur emprunter les épigraphes de ses œuvres1, on voit qu'il les a maintes fois lus et relus. Sa pensée est tout imprégnée de la leur, et leur conception particulière des problèmes philosophiques deviendra plus d'une fois la sienne. Il dira avec Fénelon : « Nous sommes trop élevés à l'égard de nous-mêmes, et nous ne saurions nous comprendre » : ce sera le point de départ de sa théorie de la raison. Il répétera avec Pascal : « Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme, et nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. » Il soutiendra, avec lui, que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas »; et il fera de cette pensée le centre de sa doctrine et, comme il le dit, son « thème principal ». A Rousseau, il ne doit guère moins Comme Herder, comme Kant, comme tant d'Allemands éclairés de ce temps là, il a prêté l'oreille à « l'Evangile de la nature » qu'apportait le philosophe de Genève, et il en a été transporté. Sans Y Emile, sans la Nouvelle Héloïse, jamais les romans de Jacobi n'eussent été écrits. Jacobi avoue que Woldemar* se ressent de la lecture de Rousseau, et il aurait, en effet, mauvaise grâce à le nier. Il partage aussi l'aversion de Rousseau contre les « philosophes » et les encyclopédistes 3. Non qu'il soit insensible à leur talent : il admire beaucoup leur souplesse d'esprit. Mais leurs tendances générales, et surtout leur hostilité à l'égard du christianisme, arrêtent l'élan de sa sympathie, et empochent qu'il ne soit séduit. Ce trait de caractère est remarquable. Malgré son extrême jeunesse, malgré le brusque afflux des idées nouvelles qui auraient pu jeter le trouble dans son esprit, Jacobi ne perdit pas son équilibre moral. Il ne semble pas avoir traversé de crise. Pas un instant, pour autant que nous sachions, le doute n'a entamé ses convictions religieuses et son

1. SW, I, 173 ; III, 322; ffl, 9; IV, p. xxin, xxxvi, p. 122 ; VI, 73, 234.

2. Roth, I, 293. Lettre à Georges Forster du 25 octobre 1779.

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