Leitzmann, p
sujets de philosophie, de préférence sur des points de métaphysique, de morale ou d'esthétique, tout en faisant des promenades dans la campagne. Le soir, on se réunit pour le thé. On cause « de la différence du génie poétique et du génie philosophique ». Les dames prennent part à la discussion. On lit des poésies, et l'on en vient à parler de l'amour et de la fidélité ; puis l'on passe aux écrivains du jour, à Lavater, à Kant, dont on met en question l'originalité et la profondeur. Quand Jacobi prend la parole et qu'il s'échauffe, tout le monde est sous le charme.
Ceux qui n'étaient pas ses hôtes furent du moins ses correspondants. Jacobi et ses contemporains ont écrit un nombre de lettres incalculable. C'était une mode venue sans doute des romans de Richardson et de Rousseau. On a peine à comprendre comment des gens qui ne manquaient pas d'esprit ont pu se plaire longtemps à ce jeu de banalités fades et intarissables •.. Jacobi a donné comme les autres dans ce travers. Il écrit mieux que la plupart d'entre eux, mais le verbiage sentimental gâte aussi ses lettres. Hamann, Claudius, Lavater, Georges Forster, Wieland, Goethe, la comtesse Julie Reventlov, la princesse Galitzine, Herder, Jean-Paul, pour ne nommer que les plus illustres de ses correspondants, autant d'âmes-sœurs qui sont la moitié de sa vie. Leurs lettres le transportent de joie. Elles font couler ses larmes ; elles lui causent parfois une émotion si vive qu'il en a des palpitations de cœur. Il est obligé d'interrompre sa lecture. Il faut qu'il pose là sa lettre (il y en a de vingt pages, et plus), et qu'il attende d'être un peu plus calme pour la finir. On s'envoie les uns aux autres son portrait gravé, puis son buste. On se promet et l'on se fait des visites d'une extrémité à l'autre de l'Allemagne. Quand l'ami si impatiemment attendu arrive enfin, le moment est pathétique. Le voyageur se jette dans les bras de ses hôtes en sanglotant. Les larmes leur étouffent la voix. Toute la maison pleure. Ces transports sont pour
i. Goethe, Gesprâcke mil Eckermann, 11 avril 1827.
ainsi dire obligés : c'est à ce signe que se reconnaissent les âmes sensibles et vertueuses. Au reste, l'attendrissement n'exclut pas une certaine mise en scène. A lire telle lettre de Jacobi, on songe involontairement à un tableau de Greuze : voyez, par exemple, son récit, théâtralement ému, d'une visite de Wieland chez Sophie La Roche*. Il est vrai qu'à ces démonstrations de tendresse succèdent parfois, et très vite, des désillusions, des refroidissements, des explications pénibles. Les âmes-sœurs confessent alors qu'elles se sont trompées. Elles se séparent aigrement. Il arrive qu'un peu plus tard elles se joignent de nouveau. Piqûres d'amourpropre, flatteries mutuelles, brouilles, raccommodements, toute cette sentimentalité demi-sincère, demi-littéraire, s'épanche avec complaisance dans les lettres de Jacobi.
Il se sentait trop peu propre aux affaires commerciales pour ne pas saisir le premier prétexte qui lui permettrait de les quitter. L'occasion lui en fut offerte par son ami le comte de Goltstein, gouverneur de DUsseldorf. Sans rien avoir sollicité, sans avoir môme été averti, Jacobi se réveilla un jour membre du conseil administratif [Hofkammer) des duchés de Clèves et de Juliers. Il accepta. Depuis quelque temps déjà il étudiait avec passion la science alors nouvelle de l'économie politique. Disciple enthousiaste de Quesnay et d'Adam Smith, ses fonctions, pensait-il, allaient lui permettre d'appliquer les principes de ses maîtres. Il parvint en effet, non sans peine, à améliorer le régime des douanes et des péages du duché de Berg sur le Rhin. En 1779, il fut appelé à Munich, en môme temps que son ami et protecteur le ministre von Hompesch, et il reçut le titre de conseiller secret. Il arriva plein d'ardeur, persuadé que le gouvernement bavarois, sur ses conseils, allait se convertir aux principes de la saine économie politique, et réformer de fond en comble le système de ses finances. Mais la cour de Munich n'était pas disposée à aller si vite. Elle n'avait aucune envie
i. Roth, I, 39-40. Lettre au comte de C... du 11 juin 1771.
de prendre A. Smith pour guide, et Turgol pour modèle. Jacobi eut à lutter contre une opposition tenace et puissante. Bientôt des signes de disgrâce apparurent. Les adversaires de Jacobi n'eurent pas grand'peine à rendre suspect un . homme qui avait le double tort d'être protestant, et de propager les théories* nouvelles. Se maintenir par l'intrigue, il en était bien incapable. Bientôt il se retira, sans trop de regrets, dans sa chère maison de Pempelfort. Ce passage dans les fonctions publiques n'avait été, à tout prendre, ni sans intérêt ni sans profil pour le futur philosophe. Il y. avait acquis une certaine expérience politique, qui se fera sentir dans ses jugements sur la Révolution française. Il avait pu aussi pousser plus avant ses études économiques ; il avait vu comme il est malaisé de passer de la théorie à la pratique, dès qu'il faut compter avec des préjugés et avec des habitudes invétérées. Enfin, il avait pris définitivement conscience de sa vocation. La nature ne l'avait pas fait naître pour administrer, mais pour écrire.
Depuis plusieurs années il s'y était essayé. Son nom avait paru pour la première fois dans le Mercure allemand de Wieland, au bas de modestes comptes rendus. Déjà s'y annonçaient ses idées sur les rapports de la raison et de l'instinct, et sur la nature du sentiment religieux. Mais en 1774, un événement d'une importance capitale vient donner à la vie de Jacobi sa direction définitive. Il fait la connaissance de Gœthe, et se lie avec lui. Jacobi ne l'avait point recherché. Même, nous dit son biographe \ il avait plutôt redouté de le rencontrer. Au moment de voir ce jeune poète déjà célèbre, il n'avait ressenti qu'une grande curiosité. Après qu'il l'eut vu, il se sentit un autre homme. Au contact de Gœthe, il crut à sa propre originalité a. Il s'enhardit à écrire, lui aussi, des romans. Une partie des Lettres d'Allwill parut en 1775 dans le journal Iris, et la suite dans le Mercure allemand de 1776. Le premier fragment de Woldemar fut publié dans