Roth, n, p. 95. Lettre à Élise Reimarus du 6 août
2. Rot», II, 24. « Avec tout cela, je ne suis pas du tout antirévolutionnaire. » Lettre à Heyne du 19 avril 1790.
3. SW, III, 539. Cf. Zoppritz, I, 152. Lettre d'Alexandre de Humboldt à Jacobi, du 6 avril 1791.
pressaient de les rejoindre dans l'Allemagne du Nord. Il finit par y consentir, et dans cette contrée plate et monotone, qui ne ressemblait guère à l'aimable pays du Rhin, il passa dix longues années : tantôt à Wandsbeck, aux portes de Hambourg, près de son ami Claudius ; tantôt dans le Holstein, chez le comte Stolberg ou chez le comte Reventlov; tantôt à Eutin, dans le Mecklembourg, où il pensa se fixer tout à fait, surtout après qu'il eut vendu son domaine de Pempelfort en 1795. Ce changement de résidence ne lui fut pas pénible comme un exil. Il avait retrouvé dans cette retraite une société assez semblable à celle qu'il aimait réunir à Pempelfort : des hommes de lettres, des philosophes, des femmes spirituelles et sensibles, d'aimables grands seigneurs. Joignez-y un contingent d'émigrés ■ qui avaient accepté leur nouvelle vie, et qui la prenaient gaiement. On jouait la comédie de salon, et Jacobi, qui pouvait presque passer pour un émigré, ne refusait pas de tenir un rôle dans le Bon Père de Florian *. La lecture, la correspondance, le travail occupaient ses loisirs; De cette période datent la Lettre à Fichte (1799) et YEssai sur la tentative de subordonner la Raison à l'Entendement, qui parut en 1801 dans le Journal Philosophique de Reinhold.
Le long séjour de Jacobi dans l'Allemagne du Nord fut coupé par un voyage aux bords du Rhin, où l'un de ses fils avait racheté Pempelfort. Jacobi poussa jusqu'à Paris. Il ne paraît pas s'y être beaucoup plu. Présenté à Bonaparte, il ne vit dans le,premier Consul que le « pillard en chef ». Le vol, l'immoralité, la violence, dit-il, sont tout le secret du gouvernement consulaire 3. Fort bien accueilli partout, mis en relation avec nombre d'hommes de mérite, Jacobi se sent néanmoins peu de sympathie pour l'esprit français. A vrai dire, ce n'est pas tant l'esprit français qui le choque, que les
i. Entre autres Vanderbourg, qui fit une traduction de Woldetnar (1796).
2. Roth.I, 197-8. Lettre à Schenk du 4 février 1793. — BriefwecJiselzwi- Schen Gœthe und Jacobi, p. 202-205. Lettre de Jacobi du 18 février 1795.
3. ZOppritz, I, 306. Lettre à Mm* Reimarus du 4 février 1802.
mœurs nouvelles. Si, au lieu de venir à Paris en 1802, il eût fait ce voyage vingt ans plus tôt, tout donne à penser qu'il en eût été charmé. Mais les salons de l'ancien régime ont disparu, et Jacobi ne voit que la société du Consulat, terriblement mêlée ; c'est pour lui une déception, à laquelle il aurait dû s'attendre, mais qui n'en est pas moins vive. Il n'a guère d'éloges que pour le vieil abbé Morellet, qu'il s'imagine convertir à sa philosophie. Il espère qu'une revue antimatérialiste va se fonder à Paris, bien que, ajoute-il, la philosophie française, par tempérament, soit plutôt matérialiste, ou sinon, aille simplement au catholicisme. C'est « plus court, plus aisé, plus raisonnable f ». Il s'est enquis du philosophe mystique Saint-Martin. « Comme il vit fort retiré, et méprisé de tous les savants, théologiens, beaux-esprits et gens du monde de Paris, j'ai eu de la peine à le trouver. En prenant congé, il me dit : « Tout le inonde vous avait dit que je suis fou. Vous avez vu, du moins, que je suis un fou heureux. J'ai cette insolence. Je pense, d'ailleurs, que s'il y a des fous à lier, il y en a aussi à délier, et je m'estime au nombre de ces derniers. » Il a juste mon âge, ajoute Jacobi, et voici à peu près dix ans qu'il s'est mis à apprendre l'allemand, uniquement afin de pouvoir lire Jacob Bœhme, qu'il traduit maintenant en français, et qu'il tient pour l'aigle des philosophes *.
De retour à Eutin, Jacobi pensait bien y passer le reste de sa vie. Mais sa fortune, qui avait insensiblement diminué depuis qu'il avait quitté Pempelfort, se trouva tout à coup presque entièrement perdue, par la ruine d'une entreprise industrielle où elle était placée. Le coup était rude pour un homme de soixante ans, qui n'avait jamais connu la pauvreté, et qui avait généreusement soutenu de sa bourse plus d'un réfugié dans le besoin. Il lui fallait songer, comme il l'écrit à un ami, à trouver un petit endroit tranquille où il pût vivre avec le peu qui lui restait. Par bonheur, à ce