‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 48 sur 161 · SW, m · texte numérisé non relu

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que la nature est déchue, et que, pour retrouver la lumière, notre raison, obscurcie par l'effet du péché, aurait besoin de la grâce divine. Jacobi quitte ici Platon pour saint Augustin et Pascal. Dens absconditus, dit-il avec eux. Ce qui passe la géométrie nous surpasse. L'homme, dans sa condition présente, n'a plus de la réalité absolue qu'un sentiment. C'est assez pour lui révéler son origine, c'est trop peu pour la lui faire connaître. Aussi allons-nous voir que l'intuition dont parle Jacobi n'est, en réalité, rien d'intuitif.

Intuition [Anschauung) désigne, en général, une connaissance directe et immédiate, par opposition à la connaissance dérivée et discursive; parfaitement claire par conséquent et certaine, puisqu'elle est obtenue par une simple inspection de l'esprit. S'il s'agit d'une intuition rationnelle, ce doit être le plus haut degré de l'évidence, la possession la plus complète de la vérité par l'intelligence. Or, de ces caractères, Jacobi ne retient que la possession immédiate et certaine du vrai. Il abandonne la clarté, la vision nette, l'intelligence; et cela, parce qu'en dépit de ses métaphores platoniciennes, la raison, selon lui, ne « connaît » pas. Elle n'est pas un savoir, elle est un senti?'. Ses données ne sont ni des principes ni des idées : ce sont des « pressentiments », des « tendances », rien qui soit proprement intelligible ou objet de pensée. En sorte qu'il s'agit ici d'une intuition sans connaissance, d'une intuition « aveugle » dirions-nous, si ces deux mots ne juraient d'être accouplés.

La raison selon Jacobi est donc divinatrice : c'est une révélation, c'est une aspiration vers un absolu auquel nous croyons, sans le voir. «Nous avouons sans crainte que notre philosophie a son point de départ dans le sentiment, à savoir, dans le sentiment objectif et pur '. » Voilà ce qu'il appelait tout à l'heure intuition. «La faculté des sentiments », disonsnous, est chez l'homme la faculté supérieure à toutes les autres, celle qui seule distingue son espèce parmi les ani-

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maux, et l'élève au-dessus d'eux, non pas en degré, mais en nature, c'est-à-dire hors de toute comparaison. Elle est, en un mot, identique à la raison. Ou bien, en d'autres termes non moins exacts : ce que nous appelons raison, ce que nous considérons comme une faculté supérieure au pur entendement (qui a pour unique objet la nature), provient exclusivement de la faculté des sentiments. Comme les sens fournissent des données à l'entendement dans la sensation, de môme la raison lui en fournil dans le sentiment. »

Ainsi, lorsque Jacobi nous présentait comme simples et immédiates l'intuition et la perception des objets métaphysiques par la raison humaine, ces mots d'intuition et de perception nous trompaient. Nous sommes accoutumés à les rapporter à la pensée. Ils « connotent » pour nous, comme dit Sluart Mill, quelque chose d'intellectuel. Or, pour Jacobi, il s'agit ici non pas d'une intellection, mais d'un sentiment. « Encore une fois, dit-il, avoir ou n'avoir pas la « faculté des sentiments » est ce qui distingue l'homme de l'animal. Là où la raison n'est pas, là ne sont pas non plus les sentiments objectifs , c'est-à-dire qui révèlent immédiatement à la conscience quelque chose d'autre qu'eux-mêmes. Là où se rencontrent de tels sentiments, là est aussi immanquablement la raison ». » Jacobi ne se lasse pas d'y revenir. C'est le point critique de sa philosophie, et il sait que le reste en dépend. Il soutiendra qu'intellection est synonyme de déterminisme et de nécessité : que, par conséquent, toute doctrine qui prétend rendre les choses intelligibles et les réduire en système, aboutit, bon gré mal gré, à la négation de Dieu et de la liberté. Il fallait donc, que dans sa propre philosophie, malgré la violence faite aux mots, la faculté supérieure qu'il appelle raison fût non seulement supérieure à l'intelligence, mais entièrement distincte d'elle. « Par ce sentiment se révèlent, sans intuition, sans concept, d'une manière insondable et inexprimable, le beau, le bien et le vrai

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