‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 49 sur 161 · sw, II · texte numérisé non relu

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en soi1. » Il serait difficile d'insister avec plus de force sur la subordination de l'élément intellectuel. Remarquez aussi le mot favori qui reparaît sans cesse sous la plume de Jacobi : inexprimable (unaussprechlich). Il ne convient pas mal à un philosophe du sentiment.

Mais, dira-t-on sans doute, cette théorie de la raison est étrangement incohérente et contradictoire. Comment Jacobi peut-il soutenir à la fois que la raison est une faculté d'intuition, et qu'elle est un sentiment sans intuition ? Une affirmation exclut l'autre : il faudrait choisir. — L'objection porte plutôt contre la terminologie de Jacobi que contre sa doctrine. Cette terminologie n'est pas seulement déconcertante comme un défi jeté à l'usage ordinaire des philosophes : Jacobi a le tort de ne pas se tenir toujours exactement aux définitions qu'il a lui-môme posées. Mais, dans le fond, il ne se contredit point. S'il s'est servi du mot « intuition », c'est faute d'un meilleur. Il voulait désigner spécialement l'action directe et immédiate de l'objet suprasensible sur l'âme, analogue à l'impression de l'objet sensible sur l'œil. Poussez le parallélisme jusqu'au bout. Dans la vision, ce n'est pas, à proprement parler, le sens qui perçoit, mais l'entendement. Car le sens témoigne seulement de la présence d'un objet, et c'est l'entendement qui recueille, élabore et organise les données du sens. De môme l'effet immédiat de l'impression des réalités suprasensibles sur notre « œil spirituel » n'est pas non plus une connaissance; c'est un sentiment. Mais ce sentiment est « objectif », c'est-à-dire, témoigne de la réalité de l'objet qui le produit. Voilà en quel sens Jacobi s'est cru en droit de l'appeler aussi intuition. Car, bien qu'il ne soit pas une connaissance, il s'accompagne pourtant d'une croyance irrésistible à l'existence des objets suprasensibles, et nous trouvons ainsi dans ce sentiment une certitude immédiate que rien n'ébranle.

Aussi bien l'âme ne reste-t-elle pas passive en présence de

1. SW, m, 317. Von den gOttlichen Dingen und ihrer Offenbarung.

ces objets. Elle se sent attirée par eux : le « sentiment objectif » est aussi une appétition. « Une vérité immédiate, positive, écrit Jacobi, se découvre à nous avec et dans le sentiment d'une tendance qui nous élève au-dessus de tout intérêt sensible, passager, contingent : et cette tendance se manifeste, d'une manière irrésistible, comme la tendance fondamentale de la nature humaine1. » D'où une nouvelle définition de la raison. « L'homme se connaît comme un être absolument dépendant, dérivé, caché a lui-môme. Mais il se sent poussé par une tendance à rechercher son origine, à s'y reconnaître et à expliquer sa nature par cette origine môme. Cette tendance, particulière à son espèce, il l'appelle raison*. » Comment l'homme sait-il que sa propre existence est une énigme ? Comment naît en lui le souci de se demander d'où il vient, où il va, et ce qu'est ce monde où il vit? D'où a-t-il appris qu'il ne saurait subsister un instant sans le concours de Dieu? L'homme, dont la réflexion a soulevé ces problèmes, ne peut les chasser de son esprit. Il ne peut pas plus, dira Kant, se passer de métaphysique que d'air respirable. Dites simplement, répondrait Jacobi, qu'il est raisonnable. Car la raison n'est qu'un besoin irrésistible de se poser ces questions, et une tendance non moins irrésistible à y répondre par l'affirmation des réalités métaphysiques, tout inconnues et inconnaissables qu'elles soient. La raison, c'est l'instinct de l'absolu. Jacobi ne recule pas devant le mot. « Quoi ! l'instinct ! dites-vous, l'instinct aveugle, l'instinct inintelligent, l'esprit des botes ! — Oui, l'instinct, vous répondrai-je. Car seul l'instinct voit véritablement, seul il puise le savoir à sa source : il est l'esprit de Dieu. Chez l'animal, l'instinct est une sorte de prophétie. Il en est une aussi chez l'homme, mais plus haute. L'instinct fait chercher et trouver à l'animal ce qu'il désire sans le connaître : je veux dire la nourriture qu'il n'a jamais goûtée encore, qui est éloignée de lui et cachée à ses yeux. Eh bien !

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