‹ La philosophie de Jacobi (volume 2)Chapitre 55 sur 161 · Zoppritz, I, 9fi. Lettre à Hâfeli du 11 mai · texte numérisé non relu

Zoppritz, I, 9fi. Lettre à Hâfeli du 11 mai

supporter l'incertitude. Il n'a pas voulu se contenter d'une foi souriante, qui s'accommodât du doute en lui faisant sa part. C'est pourquoi il a recours à la religion positive, sans y trouver peut-être une entière satisfaction. « Il faut, écrit-il à Pestalozzi, que je sois convaincu de cette vérité-ci : « Je n'ai qu'à remplir mon devoir, et un être suprême se charge de conduire tout pour le mieux, sans que je m'en inquiète. » Mais comment arriver à cette conviction ? L'expérience dirait plutôt le contraire. Croyons-en donc la Bible. Et si la Bible est un livre comme un autre ? — Alors je ne vois plus de remède aux maux de l'humanité, et je vote pour la fin du monde ■ . »

Ainsi, l'argument de Jacobi est un dilemne. Ou la raison dit vrai, ou elle est une « menteuse », une «fiction mère de fictions 2 ». Si elle dit vrai, nous sommes assurés aussitôt de l'existence de l'absolu, dont elle est en nous le témoignage. Elle nous garantit en môme temps la nature, qui a son fondement dans cet absolu, la science qui détermine les lois de la nature, la vertu qui aspire à cet idéal de bonté, l'art enfin qui tend à en réaliser le symbole par la beauté. La vie prend un sens. L'activité de l'homme, soit individuelle, soit sociale, s'explique par une fin réelle. Ce n'est plus un jeu incompréhensible, ou, comme dira Schopenhauer, une mystification. La raison, au contraire, est-elle trompeuse, elle devient le présent le plus funeste qu'un ennemi ait pu faire à l'homme : mieux eût valu mille fois que nous en fussions privés. Elle est vraiment la « faculté du désespoir ». Aucune vérité n'est désormais certaine, aucune existence môme n'est plus réelle. Avec l'absolu, le relatif s'évanouit : la création s'effondre avec le créateur3. Niez donc la raison, si vous voulez : mais sachez que la suite immédiate de cette négation sera l'absurdité en logique, le nihilisme en métaphysique, et le pessimisme en morale.

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