SW, III
Mais ce dilemne n'est pas décisif, et Jacobi ne l'ignorait pas. Il y a des gens qui ne reculent pas, comme lui, devant ces « conséquences inacceptables ». Il y a des sceptiques. Il y a des pessimistes. Contre eux, son argumentation ne porterait pas. Au contraire, ils la prendront à leur compte, et ils la retourneront contre lui : quel moyen aura-t-il de leur prouver qu'ils se trompent? Aucun : mais il aura recours à sa défense ordinaire. Il rappellera que sa philosophie ne se pique pas de «démontrer», mais seulement de « faire voir » le vrai. Il ne peut que plaindre ceux dont les yeux restent obstinément fermés. Tout ce qu'il a pu faire, c'est de leur « illustrer » les motifs que nous avons de croire à la véracité de la raison. Voilà pourquoi il insistait si fort sur l'analogie foncière de l'instinct et de la raison. L'instinct est infaillible : la raison, qui participe de la même nature, ne doit-elle pas l'être aussi? « Le mouvement de l'âme que cause l'inclination (Trieb), et que nous appelons désir, est un mouvement qui a pour but unique d'atteindre son objet et de s'y unir. Ce principe est d'une application universelle. Nous ne désirons ou ne voulons pas un objet, originairement, parce qu'il est agréable ou bon, mais au contraire nous l'appelons agréable ou bon parce que nous le désirons ou le voulons, parce que notre nature sensible ou suprasensible le comporte ainsi. Il n'y a donc pas de principe de la connaissance du désirable ou du bon hors de la faculté de désirer ; — hors du désir ou du vouloir originaire lui-même'. » Appliquez cette formule à la tendance spontanée qui nous attire vers un absolu de bonté et d'amour. Vous direz alors, comme Jacobi, avec Pascal : « L'intelligence du bien est dans le cœur. » Le cœur sans doute ne connaît pas, mais il sent qu'un bien suprême existe. Ce sentiment, Jacobi rappelle raison. Nulle certitude n'est supérieure à la certitude immédiate qu'il nous donne.
En concluant ainsi de l'instinct à la raison, Jacobi ne fait
1 SW, III, 322 (en note).
en somme que prolonger le parallélisme enlrc le sensible et le suprasensible dont il a déjà usé plus haut. Il n'a pas d'autre méthode à suivre. Il n'essayera pas de « prouver » que la raison est véridique, que ce « pressentiment du vrai » n'est pas illusoire. A quoi bon? Ces preuves reposeraient sur des principes, et ces principes à leur tour impliqueraient un acte de foi. Croyance pour croyance, celle qui nous porte à l'affirmation d'un absolu, je veux dire de Dieu, est la plus immédiate, la plus spontanée de toutes, celle qu'il faut donc accepter d'abord sans preuves. Tout nous sollicite en faveur de cette croyance. Nous avons d'autres « pressentiments » : ce sont nos inclinations sensibles. Ne voyons-nous pas qu'elles ne sont pas des promesses trompeuses, que les objets où elles tendent obscurément existent, se découvrent, et deviennent une cause de plaisir? Autrement les êtres vivants ne pourraient subsister. « L'âme, dit Jacobi, se manifeste en tout être comme le principe de la nature organisée; car, avant toute expérience, elle le dirige au moyen de connaissances sans lesquelles il ne se conserverait pas (les instincts) '. » Et cette merveilleuse finalité, qui se retrouve dans les tendances de tous les vivants, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés, se démentirait tout à coup, et dans un seul cas ? Le pressentiment de l'absolu, et celui-là seul, serait illusoire? La tendance au bien suprême, et celle-là seule, n'aurait point d'objet réel? Rien n'est plus invraisemblable. Pourquoi, dans ce cas unique, refuser d'écouter l'appel « prophétique » qui, dans tous les autres cas, n'a jamais menti? Pourquoi se condamner ainsi au désespoir?
Nous ne refuserons donc pas notre confiance à la raison, parce qu'elle est croyance et sentiment : nous reconnaîtrons au contraire que précisément à ce titre elle la mérite. « Toute réalité, aussi bien la corporelle, qui se révèle aux sens, que la spirituelle, qui se révèle à la raison, est garantie à l'homme parle seul sentiment : il n'y a point de ga-