‹ La philosophie de JacobiChapitre 10 sur 141 · Rom, I, p. I · texte numérisé non relu

Rom, I, p. I

i. GoEiiii, Dichlung imd Wahr&eit, 1

LA PHILOSOPHIE DE JACOBl sur lui l'impression la plus vive. A sa façon de citer Pascal et FiînelQn, et de leur emprunter les i}pigraphes de ses œuvres', on-voit qu'il les a maintes fois luï et relus. Sa pensée est' tout impri^gnée de la leur, et leur conception parliculiùre des proliliinies philosophiques deviendra plus d'une fois la sienne. H dira avec Fénelon : <■ Kous sommes trop élevés à l'égard de nous-mêmes, et nous no saurions nous comprendre » : ce sera le point de départ de sa théorie de la raison. Il répétera avec Pascal : « Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme, et nous avons une idée de la viîiité invincible à tout le pyrrbouisme. » Il soutiendra, avec lui, que <• le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ; et il fera de cette pensée le centre de sa doctrine et, comme il le dit, sob u thème principal ». À Rousseau, il ne doit guère moins Gomme Herder, comme Kant, comme tant d'Allemands éclairés do ce temps lu, il a prêté l'oreille à « l'Evangile de la nature " qu'apportait le philosophe de Genève, et il en a élè ti'ansporté. Sans X Emile, sans la Nouvelle Uéloïse, jamais les romans de Jacobl n'eussent été écrits. Jacohi avoue que Wo/deiiiar' se ressent de la lectui'e de Rousseau, et il aurait, en effet, mauvaise grâce à le nier. Il partage aussi l'aversion de Rousseau contre les h pliilosophes » et les encyclopédistes ^. Non qu'il soit insensible à leur talent : il admire beaucoup leur souplesse d'esprit. Mais leurs tendances générales, et surtout leur hostilité à l'égard du christianisme, arrêtent l'élan de sa sympathio.et empêchent qu'il ne soit séduit. Ce trait de caractère est remarquable. Malgré son extrômc jeunesse, malgré le brusque afflux des idées nouvelles qui auraient pu jeter le trouble dans son esprit, Jacobi ne perdit pas son équilibre moral. Il ne semble pas avoir traversé de crise. Pas un instant, pour autant que nous sachions, le doute n'a entamé ses convictions rehgieuses et son

1. SW, I. 173; m, 322; m, 9; IV. p. xiiii, itivi. p. i22; VI, 73, S3i. a, Hoïh, 1, 293. Lettre à Georges Forster du 23 octobre 1779. 3. RoTH, I, sas. Lettre k Wielaad du 23 îinier 1777.

mysticisme spiittualisEe. Il n'ignorait pas les objections redoutables que l'on peut opposer au théisme philosophique. Il les connaissait fort bien, au contraire, et s'il n'avait tenu d'ailleurs une certitude plus haute, il les aurait jugées décisives. Il savait que riiicrédulitô c'est pas absurde, qu'elle est môme plausible et séduisante. 31ais il ne céda pas à cet attratl, et sa foi resta intacte. Il revint donc à Dllsseldorf aussi fermement croyant qu'il en était parti, et décidé à soutenir une philosophie qui fût non l'ennemie, mais l'athée de sa foi.

Ces quelques années de séjour à réti-anger l'avaient transformé. Son père, à qui cet heureus changement n'avait pas échappé, n'hésita point à lui céder aussitôt la direction de ses affaires.Illuifit épouser en même temps une jeune fille, Betty de Clormonl, qui appartenait k une excellente famille des environs d'Aix-la-Chapelle. Gœllie nousa laissé un joli crayon de M""" Jacobi : <- gaie, aimable, sincère, sans l'ombre de sensiblerie, une belle flamande, qui faisait songer aux femmes de Rubens'. «Le jeune couple s'établit aux portes de Dllsseldorf, à Pempelfort, dans un domaine célèbre poui' ses belles allées et pour sa vue sur le Rhin. Pempelfort est aujourd'hui un fauboui'g de la ville : eu ce temps là c'était la pleine campagne. On y venait dès les premiers jours du printemps, et l'on y restait fort tard en automne. Aussitôt que Jacobi pouvait s'évader de son bureau, il accouralL à Pempelfort. Son plaisir était d'y offrir une large et cordiale hospitalité aux gens d'esprit du voisinage, et aux écrivains de mérite que l'occasion y amenait. Dans une géographie Ulléraire de l'Allemagne au xviii* siècle, Pempelfort ne pourrait pas être omis. Il eSt peu d'hommes de lettres et du philosophes qui n'y aieAt passé , et que Jacobi n'y ait retenus , au moins quelques jours, parfois pendant des semaines et des mois. Guillaume de Humboldl, qui y séjourna cinq jours, eu ilSS, a raconté* comment on y passait le temps en conversations sui* des

sujets de philosophie, de préférence sur des points de métaphysique, de morale ou deslhélique, tout en faisant des promenades dans la campagne. Le soir, on se réunit pour le thé. On cause « de la différence du génie poétique et du génie philosophique ». Les dames prennent part à la discussion. On lit des poésies, et Ton en vient à parler de l'amour et de la fidélité; puis l'on passe aux écrivains du jom", à Lavater, A Kant, dont on met en question l'originaiité et la profondeur. Quand Jacolii prend la parole et qu'il s'échauffe, tout le monde est sous le charme.

Ceux qui n'étaient pas ses hûles furent du moins ses correspondants. Jacohi et ses contemporains ont écrit un nombre de lettres incalculable. C'était une mode venue sans doute des romans de Richardson et de Rousseau. On a peine à comprendre comment des gens qui ne manquaient pas d'esprit ont pu se plaire longtemps à ce jeu de banalités fades et intarissables '. Jacobi a donné comme les autres dans ce travers. Il écrit mieux que la plupart d'entre eux, mais le verbiage sentimental gâte aussi ses lettres. Hamann, Claudius, Lavater, Georges Forster, Wieland, Gœlhe, la comtesse Julie Reventlov, la princesse Galitzine, Herder, Jean-Paul, pour ne nommer que les plus illustres de ses correspondants, autant d'âmes-sœurs qui sont la moitié de sa vie. Leui"s lettres lo transportent de joie. Elles font couler ses larmes ; elles lui causent parfois une émotion si vive qu'il on a des palpitations de cœur. Il est obligé d'interrompre sa leclurc. Il faut qu'il pose lô sa lettre (il y en a de vingt pages, et plus), et qu'il attende d'être un peu plus calme pom' la finir. On s'envoie les uns aux autres son portrait gravé, puis son buste. On se promet et l'on se fait des visites dune exti-émité à l'autre de l'Allemagne. Quand l'ami si impatiemment attendu arrive enfin, le moment est pathétique. Le voyageur se jette dans les bras de ses hétes en sanglotant. Les larmes leur étouffent la voix. Toute la maison pleure. Ces transports sont pour

Page 1