‹ La philosophie de JacobiChapitre 24 sur 141 · SW, D · texte numérisé non relu

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*. Vojei eh. v, p. ID9-1IÛ.

eO U PHILOSOPHIE DE JACOHl

comme le soleil sensible aveugle nos faibles yeux. L'objet perçu est différent; différente aussi, la faculté percevante : mais dans les deux cas, la modalité de l'intuition est la mfime. C'est exactement ce que dit à son tour Jacobî, sans bésilation ni scrupule. Il ignore, ou plutdt il néglige de parti pris tout ce que les modernes ont modifié dans la tbéorie de la connaissance des anciens. La part faite à l'activité propre du sujet dans l'acte même de la connaissance, — cette part qui a été grandissant depuis les Méditations de Descaries jusqu'à la Cfiliçîie de Kant, en passant par Locke, Leibniz, Berkeley, Hume, — Jacobi n'en lient nul compte. Il conçoit la raison à la façon des anciens, comme réceptive. 'O voù; ûTtb tou VS71T0Ù KivEÎTai. « Il y 8 cbez tout être fini ou sensible (car tout être fini est nécessairement sensible), une raison qui n'est autre chose que le sens du suprasensible. Et comme le sens coiporel est parfaitement positif, et ne fait que révéler (son objet), il en est de môme du sens spirituel ou raison *. »

Aucune équivoque ne subsiste donc sur le sens que Jacobi donne à ce mot « raison ». Il est resté sur ce point en complète opposition avec Kanl. Mais, quoi qu'il en dise, il ne s'est pas tenu beaucoup plus près de Platon. L'intuillon dont il parle sans cesse ressemble fort peu à l'intuition rationnelle du philosophe grec. Le prisonnier de Platon, délîvi'é de ses liens, et mené hors de la caverne, doit apprendre ù regarder les essences éternetles. Il ne s'habitue que peu â peu à soutenir l'éclat de ce spectacle : il jouit enfin de contempler les idées dans leurs rapports imnmables et harmouieui. Mais, d'abord, rien chez Jacobi ne rappelle la longue marche dialectique par laquelle, selon Platon, l'âme se détournant du monde sensible s'élôve peu à peu vers le monde dos essences immuables. L'intuition de l'absolu n'est pas un privilège réservé à l'infime minorité des sages : c'est un sentiment « du vrai » qui n'a été refusé ît aucun homme. D'antre part, Jacobi est chrétien, il a reçu une éducation piéliste. Il n'oublie pas

TitËOHlE: DE L\ RAISON H

que la nature est déchue, et que, pour retrouver la lumière, DoUe raison, oiscurcie par l'effet du péchtî, aurait besoin de la grâce divine. Jacobi quitte ici Platon pour saiot Augustin elP&aca\. Deiis abscondiliis, dît-il avec eui. Ce qui passe la géométrie nous surpasse. L'homme, dans sa condition présente, n'a plus de la réalité absolue qu'un sentiment. C'est assez pour lui révéler son origine, c'est trop peu pour la lui faire connaître. Aussi allons-nous voir que l'iiituilion dont parle Jacohi n'est, en réalité, rien d'intuitif.

Intuition {Anschaiiimff) désigne, en général, une connaissance dû'ecte el immédiate, par opposition à la connaissance dérivée et discursive; parfaitement claire par conséquent et certaine, puisqu'elle est obtenue par une simple inspection de l'esprit. S'il s'agit d'une intuition rationnelle, ce doit être le plus haut degré de l'évidence, la possession la plus complète de la vérité par l'intelligence. Or, de ces caractères, Jacobi ne retient que la possession immédiate et certaine du vrai. Il abandonne la clarté, la vision nette, l'intelligence; et cela, parce qu'en dépit de ses métaphores platoniciennes, la raison, selon lui, ne « connaît » pas. Elle n'est pas un savoir, elle est un sentir. Ses données ne sont ni des principes ni des idées : ce sont des » pressentiments », des « tendances», rien qui soit proprement intelligible ou objet de pensée. En sorte qu'il s'agît ici d'une intuition sans connaissance, d'une intuition « aveugle » dirious-nous, si ces deux mots ne juraient d'être accouplés.

La raison scion Jacobi est donc divinatrice : c'est une révélation, c'est une aspiration vers un absolu auquel nous croyons, sans le voir. « Nous avouons sans crainte que notre philosophie a son point de départ dans le sentiment, à savoii', dans le sentiment objectif et pur '. » Voilà ce qu'il appelait tout à l'heure intuition. i< La faculté des sentiments », disonsnous, est chez l'homme la faculté supérieure à toutes les autres, celle qui seule distingue son espèce parmi les ani-

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maux, et l'plève au-dessus d'eus, non pas eu degré, mais en nature, c'est-à-dire hors de toute comparaison. Elle est, en un mot, identique à la raison. Ou bien, en d'autres termes non moins exacts : ce que nous appelons raison, ce que nous considérons comme une faculté supérieure au pur entendemeut (qui a pour unique objet la nature], provient exclusivement de la faculté des senlimenls. Comme les sens fournissent des données à l'entendement dans la sensation, de mOme la raison lui en fournit dans le sentiment. »

Ainsi, lorsque Jacobi nous présentait comme simples el immédiates l'iutuition et la perception des objets mélapliysiques par la raison humaine, ces mois d'intuition el de perception nous trompaient. Mous sommes accoutumés à les rapporter à la pensée. Ils « counotent » pour nous, comme dit Stuart Mîll, quelque chose d'intellectuel. Or, pour Jacobi, il s'agit ici non pas d'une inlellection, mais d'un sentiment. (I Encore une l'ois, dit-il, avoir ou n'avoir pas la « farnlté des sentiments » est ce qui distingue l'homme de l'animal. Là où la raison n'est pas, là ne sont pas non plus les senlimeuta objectifs , c'est-à-dire qui révi'flent immédiatement à la conscience quelque chose d'autre qu'eux-raôraes. Là ou se rencontrent de tels sentiments, la est aussi immanquablement la raison '. » Jacobi ne se lasse pas d'y revenir. C'est le point critique de sa philosophie, et il sait que le reste en dépend. Il soutiendra qu'inteUectiou est synonyme rie d^termiuisme et de nécessité : que, par coosiïquent, toute doctrine qui prétend rendre les choses intelligibles et les réduire en système, aboutit, bon gré mal gré, à la négation de Dieu et do la liberté. Il fallait donc que dans sa propre philosophie, malgré la violence faîte aux mots, la faculté supérieure qu'il appelle raison fût non seulement supérieure à I l'intelligence, mais entièrement distincte d'elle. « Par ce sen- ^ timenl se révèlent, sans intuition, sans concept, d'une manière iusondable et inexprimable, le beau, le bien et le vrai

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