‹ La philosophie de JacobiChapitre 26 sur 141 · SW, m · texte numérisé non relu

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a. SW, I, m.

$6 LA PlIlLOSÙi'IllE LE JAC(JD<

blesse : cai" la raisoo de riiomme se possible el rOlléchït. Avec elle apparaissent la persotinalilL^ morale et la liberté, dont il u'y a pas trace chez l'animal. NOgligeons-les pour un instant, ainsi que le lanf^age, ee symbole social de la raison : comment n'6tre pas frappt^ des analogies que pi^seote Vinslinct avec la raison Iclle que Jacobi la dt^finiE? Comme l'instinct, cctle raison est une intuition eiiveloppi'e dans une tendance; comme rinsLinct, elle a son origine dans la fin nifme où elle lend; comme l'instinct, elle est prophétiqui'. Reste donc qu'elle soil, comme lui, infaillible. Elle n'affirme pas tant son objet que son objet ne s'aflirnie luimùme, par la tendance qu'il évoque, et que nous appelons raison.

Voilà certes une conception singulière et bien propre â Jacobi. Autant les philosophes rationalistes, en général, s'efforcent de distinguer l'instinct delà raison, autant Jacobi, sans méconnaître d'ailleurs les dilTérences, insiste sur les analogies. Son qu'il cède à une arrière- pensée : non qu'il obéisse, comme certains sceptiques, au désir de rabaisser la nature humaine, et h un secret mépris de la raison. Au contraire, il estime la raison très haut, mais à condition qu'on la conçoive à sa manière, La raison doit être à la fois intuition, sentiment, tendance et instinct.

Reste une dernière déûnitîon que Jacobi répète le plus souvent, et qu'il semble préférer aux autres, sans doute parce qu'elle les enveloppe toutes. La raison, dit-d, est la faculté de l'homme çui présuppose h rrtii {Voraiissetzung des Wa/iren*). Cette formule a plusieurs avantages aux yeux de Jacobi. Elle implique d'abord que la raison n'est pas une faculté de connaître, bien qu'elle soit, en un sens, une source de connaissance. Elle fait entendre, en outre, que le mode d'aclivittî de la raison est simple et immédiat, et qu'il est donc indépendant des opérations intellectuelles. Enûn, ce qui importe le plus dans la pensée de Jacobi, elle

pose l'objet de la raison avec la raison, bli'ii mieux, avant la raison. Car cet objet existe par liii-mCnie, et la raison n'existe (jue par lui, « J'appelle vrai quelque cliose qui existe avant te savoir, et inrli^pendamment du savoir, et qui seul lui donne une valeur... La perception suppose quelque chose qui se perçoive ; la raison, de munie, suppose qu'il existe une véritf?. Une raison qui ne présupposerait pas la vi^rité serait un non-sens '. » Ne nous méprenons pas sur la portée de ce mot " vérité ». Jacobi l'emploie dans un sens spécial, comme le mot « raison ». Il ne se place pas au point de vue kantien : il ne détermine pas la vérité par le rapport de la connaissance avec les lois fondamentales de la pensée. Sous le nom de vérité, il entend ce çwi est par aoi, bors de l'esprit, indépendamment de lui. Il est réaliste pour la connaissance rationnelle comme pour la connaissance sensible. « La raison présuppose la vérité objective d'une manière absolue, comme le sens externe suppose l'espace, comme le sens interne suppose le temps. Elle n'est que la facitlté de faire cette pre'supposilion : eu sorte que là ou celte anticipalion n'existe pas (par exemple cbez les animaux), la raison n'est pas non plus. Donc il faut que cette vérité soit donnée à l'homme en quelque façon, si intime qu'elle soit, aussi vrai qu'il possède la raison, et que ce qu'il appelle ainsi n'est pas une faculté trompeuse». »

Nous ne multiplierons pas davantage les citations. Nous n'y trouverions jamais que cette même conviction ; il existe une vérité absolue, une réalité élernelle, le beau, le vrai, le bien en soi. Dieu en un mot. La raison de l'homme est le pressentiment irrésistible (Platon disait la réminiscence] de cette vérité suprCme. "Vers elle nous porte Tinslincl fondamental qui est propre à l'cspËce humaine, et qui, sous un autre nom, est encore la raison. Nous aspirons de toutes nos forces à cette réalité éternelle, unique source de l'élre. Cela équivaut à une intuition, quoique ce no soit pas

LA PHILOSOPHIE tlE JACOUI

un savoir. Disons -le donc pnfln, c'est une a croyance » {G/auèe)K La raison est la facult(5 de la croyance à l'absolu : nouvelle (ItTiniiion qui rejoint les prt^cédentcs. Celte croyance est rationnelle sans doute, mais non pas dans le sens où Kant prend ces mois. Selon Kant, le libre arbilrc et l'ciistence de Dieu étant postulés par la raison pratique, nous avons le droit, et, dans une certaine mesure, le devoir d'y croire. Mais noire connaissance n'est pas étendue par là. Nous n'en savons pas plus qu'auparavant. Ces objets demeurent pour nous inaccessibles, et l'esistence m6me en reste hypolbélique. La croyance kantienne est donc une adhésion volontaire, nullement însltnctive. Elle a un carac- (éro moral; elle peut 6tre une source de mérite. La croyance dont parle Jacobi csl, au contraire, spontanée el Immédiate. Elle fait l'essence môme de la raison, et la raison n'esiste qu'en tant qu'elle participe à son objet. « La raison ne lire pas d'elle-même l'idée de l'absolu : c'est elle qui sort de lui i''ritabtemcnt. Elle n'est que par lui. Il lui est donné, el I elle est donnée à elle-raCme avec M. . . Comme elle se lie â fia réalité de cette idée, ainsi se fie-t-elle à elle-même', o Eu un mot, pour la raison, croire h l'absolu, c'est s'affli-mer. I N'y pas croire, s'il était possible, serait se détruire.

Mais cette raison ne poat-eilc pas élre trompeuse? Vous avouez qu'elle ne sait pas, quelle est incapable de voir et de ronnaiti-e le vrai, qu'elle lo « présuppose ■> seulement au- 1 dessus d'elle. Au rebours des philosophies ordinaires, qui ' opposent volontiers la raison au sentiment, vous nous pré- I sentez une raison qui est elle-même sentiment. Tendance^ (.instinct , intuition aveugle , pressentiment , anticipation

croyance spoulanée, qui nous assure que tout cela n'est pas décevant? Lliomme ue serait-il pas simplement la dupe du besoin de stabilité qui est l'exigence suprême de son esprit, ou du désir de bonheur qui est au fond de sou âme? El, de ee qu'il ■< présuppose » spontanément une certaine vérité, s'ensuit-il aussitôt que cette vérité existe? Les dogmatiques les plus résolus ue l'ont jamais admis sans démonstration. Kant reconnaît hien que les « idées » sont produites par l'activité spontanée de la raison : mais il ne croit pas avoir le droit d'en affirmer pour cela la valeur objective. Bref, quelle gai'aulie la raison nous offre-t-elle de sa véracité? Que répondrait-elle, si ou lui objectait le malin génie de Descartes ?

Jacobi a vu la difficulté. 11 l'a abordée de front. Il esl vrai, dit-il en substance, la raison pourrait ne pas être véridique. il se peut qu'elle nous trompe. Peut-être celte tendance spontanée, ce pressentiment, cet élan de notre nature vers un absolu de bonttî et d'amour ne sout-ils qu'Illusion '. Cette hypothèse ne paraît pas absurde, au moins de prime abord. Mais, s'il faut l'admettre, il n'y a plus ni vérité ni erreur, ni bien ni mal. La pensée comme l'action perdent toute règle, tout sens, toute valeur. L'homme di'vicnt une éuignie incompréhensible. " Sans une ferme ci-oyance à Dieu et à l'immortalité, nous ne pouvons établir seulement que " oui » reste " oui » et « non, non* ». Jacobi se souvient ici fort à propos de la fonction logique de la raison, qu'il négligeait tout â l'heure sans scrupule. Plus exactement, sans altribuer de fonction logique à la raison même, il rappelle quelle domine les opérations intellecluelles. Caries premiers principes sont connus parle cœur, et, comme le dit Pascal, les propositions se concluent, mais les principes se sentent. Si donc la raison, telle que la définit Jacobi (c'est-à-dire le cœur), est trompeuse, il n'y a plus de vérité, il n'y a plus même de pensée possible.

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