‹ La philosophie de JacobiChapitre 4 sur 141 · PRÉFACE X[X · texte numérisé non relu

PRÉFACE X[X

klogique incomparable. Mémo sentiment chez les auIrL's clas- Fsiqups allemands de, la fin du xviii= siècle, admirateurs pasaionmSs, eux aussi, de l'antiquité grecque. Pour eux, comme pour Gœthe, Spinoza est le grand païen de la philosophie moderne : la pensée la plus lihre qui se soit jamais exprimée, ., et, en môme temps, la plus religieusement consciente d64 l'ordre de l'univers. Il rt-aUse ainsi, à leurs yeux, une sorte! de beauté plastique dans l'abstrait. On comprend alors qua^ JacoLi, leur contemporain, ait choisi le spinozisme pour type i de la philosophie opposée èi la sienne, et pour modèle de la | philosophie naturaliste opposéi? à la philosophie chrétienne. £ Elle représente, selon lui, l'effort le plus indépendant et leJ plus énergique de la raison silre d'elle-même, et se hauï^ sant par ses seules forces jusqu'à l'absolu.

Ainsi l'histoire confirme les conclusions où nous avait'! conduit l'analyse. Là où la confiance en la portée de l'esprit 1 humain est inlacte, comme dans les systèmes antiques, comme chez Spinoza, nulle trace d'une cerlitude métaphysique fondée sur le sentiment ou sur la croyance. Dès que. la relativité de la connaissance a fait brèche dans le dogma- ; tisme naturel de la raison, le besoin d'une compensatioa fl apparaît, et avec lui l'effort pour ressaisir par une autre] voie ce que la raison théorique n'atteint plus. Et quand ( enfin l'agnosticsme semble un aveu de l'Impuissance radi-j cale, de l'esprit <'i concevoir l'absoln, alors l'instinct meta-: physique, comprimé, mais non supprimé, trouve à se salis- 1 faire par ailleurs. Les questions que la raison ne résout \ plus, la eonscience morale les évoque, et le sentiment les tranche.

It

W Quand le mathématicien rencontre une équation pour la-

■ quelle il ne possède pas encore de méthode de résolution,

W il s'iibatient. Pourquoi les philosophes qui admettent, avec

\X U PIIILOSOPRIE DE JACOUI

l;i iclaLiviU^ tli' la coniiaissiin co, l'impossibiUlr (l'alliMiidrc l'absolu, ne suivenl-ils pas cet cxempliî? pourquoi ne suspi'ndcnMls pas leur jugemeot. fûl-cc au piis d'un eCToit sur l'inslinct ? — Ils le feraient sans doute, si les problèmes métaphysiques étaieut du mi^me genre que les ma thématiques. Mais il s'en faut de beaucoup. Outre leur intérêt théorique, les questions sur l'au-delà ont une portée morale qi laisse personne insensible. Nous ne tenons pas nniquemenl i\ ce qu'elles soient résolues pour la satisfaction de notre' curiosité. Nous voulons encore qu'elles soient résolues lin certain sens, pour le contentement de nos tendances, C'est là une nouvelle raison, et plus décisive que la première^ qui fait de l'agnosticisme une position transitoire, jamais définitive. L'esprit ne s'y résigne, ou ne s'y complaît, qu'ayti) Tarriére-pensée (plus ou moins consciente) de l'utUii profit de ses besoins moraux. Dans le silence de la raison théorique, il se sent libre d'pxcrcor entre les diverses doctiines une sorte de choiî. Et dans ce cboix ce sont ses préférences intimes et secrètes qui le guident.

Voyez, par exemple, ce qui se passe pour le problème du libre arbitre. C'est la dernière question sur laquelle les philosophes tomberont d'accord : le déterminisme a des partisans et (les adversaires également invincibles. Mais beaucoup de philosophes demeurent attachés à la solution proposée par Kant : la liberté à la fois inconnaissable et réelle. Kanl suppose que la liberté, inconciliable avec les lois du monde des phénomènes, est compatible avec la réalité inaccessible des " choses on soi »., Cbacun de nos actes est déterminé nécessairement par l'ensemble des circonstances antécéidentes ; mais, dans son essence absolue, qu'il ignore, l'homme ut libre. Les esprits se sont familiarisés avec celle hvpolÉse bizan-e. Depuis Kant et Schopenhauer, nous l'avons Pu renaître sous différentes formes. Mais affirmer à la fois jjie la liberté est inconnaissable et qu'elle est réelle, n'est-ce ■^»8s dire que nous sommes assurés de son existence par ailleurs qiu' par noire faculté île connaître? La certitude est

procurée ici par le cœur, par le sciitiiiitiiit, par la conscience morale, par la raison pratique. Le nom seul dilTèrc selon les doctrines. Rejeter ainsi le libre arbitre dans l'inconnaissable, c'est se donner en rivalité le moyen de Taffirmer, sans entrer en conflit avec la science. Telle était bien la pn5oecupatiou de Rant, qui ne l'a point cachi^e. Il accorde sans tii^siter à la. \ science le diSlerminismc des phlïnomènes dont il croit qu'elle a besoin. Il lui suffit que, dans la nîaitté absolue et inconnu^ la liberté demeure possible. Que la raison théorique laisse seulement la question ouverte : la raison pratique la Iraucliera — sans l'élucider d'ailleurs — par des motifs qui lui sont propres. C'est donc une croyance, et Kanl l'avoue luimême, tout en faisant observer qu'il s'agit ici d'une croyance • rationnelle ». C'est si bien une croyance, qu'un grand nombre de partisans du libre arbitre ont jugé que Kant concédait beaucoup trop au déterminisme. Ils ont clicrcbé s'il n'était pas possible de concilier à moins de frais les exigences de la science et les besoins de la morale. Ils ont discerné dans les lois mêmes do la nature un élément do contingence. Cette conciliation est un chef-d'œuvre d'ingéniosité métaphysique ; mais n'est-elle pas inspirée, elle aussi, par le désir de justifier une certaine Intcrprélation de l'univers ?

Ce qui est vrai de la question du libre arbitre, qui intéresse si fort la morale, l'est encore davantage de la morale elle-même : l'effort kl ne va pas tant à chercher une solution, qu'à justifier celle que le philosophe a par avance, A mesure qu'il a paru plus malaisé de fonder rationnellement la morale, ù mesure aussi les préceptes essentiels, ces- i sant d'élre objets de démonstration et de science, sont do- I venus objets de conviction et de croyance. C'est un nouveau cas de la loi de compensation. Non que la difficulté de " fonder la morale sur une base rationnelle fût moindre autrefois. Mais elle était moins sentie, et cela suffisait. La morale dépendait étroitement de la métaphysique, s'établissait sur elle, cl participait de sa rigueur apparente. Ainsi,

dans les systèmes antiques, la morale découle dfi la ioii<-pption générale de l'univers ; ainsi, dans les grandes phîlosophies du xvn" siècle, la morale tire ses principes de la métaphysique. Sans doute, elle ne tient pas toujours une place également importante. Descartes se propose surtout la science pour objet, et Spinoza la béatitude. Mais tons, s'ils construisent une morale, s'ils reconnaissent raiïme dans l'art de bien vivre une fin essentielle de la science, sinon sa fin unique, — tous conçoivent que cette morale doit se fonder sur la connaissance de Dieu, de l'homme et de l'univers. La raison est législatrice, mais législatrice par l'application de sa science.

Tout autre est le point de vue de Kaut, à la Dn du xvra» siècle- La Critique de la Raison pure a porté, selon lui, le coup mortel aux métaphysiques dogmatiques. Il est donc impossible que la morale procède d'une de ces doctrines. Édifiée sur ce fondement ruineux, elle tomberait avec lui. D'autre part, la conscience exige une morale. Il ne saurait être question ici de « suspendre son jugement «. Il ne s'agît pas de juger, mais d'agir. Il faut vivre ; il faut même bien vivre. El si l'on peut, à la rigueur, se passer d'une métaphysique, on ne saurait, semble-t-il, se passer de règle do conduite. C'est donc, dit Kant, que la raison a des principes pratiques, indépendants du savoir. Et, en effet, l'impératif catégorique qui se révèle à la conscience donne tout ce qui est nécessaire à la morale pour se constituer a priori, sans recourir à une métaphysique. Car le devoir se manifeste immédiatement à toute ame humaine, sans supposer rien d'autre que lui-même, et sans eiTeur possible sur sa signification. Il commande, et dans ce commandement apparaît son droit à être obéi. Chacun l'avoue, même en le violant. Que la

chose en soi <• demeure ou non inaccessible ù notre faculté de connaître, il faut faire notre devoir. Si l'absolu est iucon- Daissable, en savons-nous moins qu'une bonne volonté a seule une valeur absolue, et que l'homme ne doit jamais être traité comme un moyen, mais toujours comme une fin?

PRÉFACE

Le dovoii" nous ri^vèlequn nous n'appartenons pas seulement a cet univers (ie l'espace et du temps, où nous sommes soumis aux lois inflexibles de la nature. En tant qu'élrcs l'aiaon- ] nables et libres, nous sommes aussi concitoyens d'un monde I supérieur, que Leibniz nommait le règne de la grâce, que 1 Kant appelle le o royaume des fins n, ot dont lonlrc mora' serait l'unique loi.

Morale non moins admirable par la rigueur de sa sti-ucturc i que par la purel<5 de son inspiration ! Une fois admis le prin.-'l cipe du devoir s'imposant par sa seule forme à l'Ctre raison*, nable. tout s'en déduit- Mais ce principe lui-même, d'o vient-il ? Est-il vraiment et absolument a priori ? Ne pour-! rait-on en expliquer l'origine par l'hérédité, par le~dévelop-d penient des tendances altruistes et de l'instinct social, para renseignement de la religion, par réducation morale trana^ mise des pères aux enfants î Ce devoir, cet impératif catégo^ rique devant lequel Kant s'arrCte avec un respect rcligieu; Schopenhauer l'appellera tout à l'heure un « vieux reste t Décalogue •>. Et pour qui connaît l'éducation sévèrement " piétiste que Kant avait reçue, celle boutade irrévérencieuse ne paraît pas sans justesse. Môme en laissant de côté les

rtobjeclions faites du point de vue évolutionniste, Kant nest-il s bien prompt à déclarer le devoh- un mystère, dont nous aie pouvons rien comprendre, sinon que l'ordre est absolu, sel qu'il faut obéir ? N'y a-t-il pas quoique artifice dans la jislinction, si largement utilisée, de la raison théorique et jie la raison pratique 7 II faut poui'tant que ce soit, dans sou

Kfond, une même et unique raison. L'unité se retrouve, il esta

lirrnj, dans la forme de l'universalilé. La loi morale apparal

{dans la conscience, comme valable pour tout être raison- Jiable et libre. Elle ne saurait donc venir que de la raison Mgislatrice. Mais elle n'en esl pas pour cela plus intelligible h'écisément pai-ce qu'elle participe de la nature de l'ab-

|bo1u, elle n'oblige que par sa seule présence. Le devoir s'impose parce qu'il est le devoir, et doit être accompli

Éparrespectpour le devoir. Il y a beaucoup de conséquences

XXIV LA PEIlLOSOPniE i)E JACOUI

à tirer de cette loi, et qui ïmlirectemenl la confirment. Mais il n'y a pas de principes d'où la déduii'e, et qiii la fondent.

Ainsi, mûme dans aou essence rationnelle, la loi morale consene un caractt're mysli^rieus et sacrc^ La critique de Kant, si hardie lorsqu'il s'agissait des fondements du savoli-, devient tout à coup timide, quand le principe de la moralité est en jeu- Kant en donne des raisons qui ne sont pas mauvaises. Mais la meiUeure est tWidemment qu'a ses yeux croire au devoir est di'^jà un devoii-. Il est impossible de raéconnidtrc, à son accent, un sentiment profond, une sorte d'enthousiasme moral, C'est ce sentiment, croyons-nons. qui a donné à la morale de Kant une prise si vigoureuse sur tant de jeunes ànies. Ce ne sont pas les analyses ni les déductions alsti'aites, c'est la hauteur du désintéressement, c'est l'exaltation du sacrifice de soi, c'est le mystère sublime du devoir absolu et inexpliqué qui les a conquises. Si nous comprenions poiu'quoi il faut lui obéir, la loi morale serait moins belle. Le don de soï-miime ne serait plus une telle joie, s'il était évidemment raisonnable. Il ne faut pas que Timpéralif de la moraUté ait rien de commun avec les impératifs d'habileté et de prudence. L'homme, eu présence du devoir, se seul transporté ailleurs. Devant la majesté de la loi, la foule grouillante des désirs et des passions se tait, l'amour-propre a houle de lui-môme et comprend sa vanité : la sublimité du devoir te terrasse. Qui ne connaît la fameuse esclamalion de Kant sur le « ciel étoile au-dessus de nos télés, et la loi morale au fond de nos cœurs « 7 Sûrement il y a là une ■■ intuition qui emporte la conviction ", et toute la morale de Kant se fonde sm- la foi en celte intuition. La méthode sera d'analyse. Mais le principe est de sentiment. Et la force de ce sentiment est d'autant plus irrésistible que le devoir est à la lois ce qu'il y a de plus impérieux et de plus mystérieux, a raison peut le formuler, mais non pas le comprendre, et 1 conscience peut bien lui refuser l'obéissance, mais non tas le respect.

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