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PRÉFACE XXVII

ayec les croyances chriîtiennes. Sa morale ne veut plus se fonder sur ces croyances; elle ne pense pas pourtant pouvoir s'en séparer.

Même altitude caractéristiqiii? cbez les néo-kantiens d'aujourd'hui. Us proclament, eu.t aussi, le caractère impératif et absolu (lu devoir. Mais ils ne renoncent pas, eux non plus, aux postulats métaphysiques de Kant. « Nous avons, disentils en substance, une conviction morale inébranlable, et nous y tenons comme au seul absolu dont nous soyons sûrs, grâce à la révélation du devoir dans la conscience. Nous ne voulons la faire solidaire ni des dogmes d'une religion, ni des démonstrations d'une métaphysique. Le devoir se suffit, Qui ^ eut le garantir le compromet. Mais comme celte conviction morale ne peut pourtant rester suspendue entre ciel et len-e, selon le mot de Kaul, nous postulons, au nom du devoir, une métaphysique, hypothétique en soi, certaine par lui. n C'est un mouvement d'idées inverse de celui qui eut lieu lors de la Renaissance. Au sortir de la scotastigue, la théorie de l'univers, se fondant de nouveau sur la seule raison, tendit à séculariser la morale. Aujourd'hui, au contraire, ■ pour les néo-kantiens, la morale, posée d'abord comme absolue, lend à rendre religieuse la conception de l'univers. Mais de quel droit la posent-ils comme absolue? C'est qu'ils croient encore â l'origine rationnelle de l'impératif catégorique, tandis que les partisans de Schopenhauer, de Sluart Mill, de Spencer, de Guyan et de tant d'autres n'y croient plus.

Pour conclure, la morale métaphysique, la morale fondée a p2-iori, n'est plus, La morale scienlîflque n'esl pas encore, si elle doit être jamais : les doctrines utilitaires ou évolulionnistes n'en sont qu'une lointaine ébauche. Dans cet interrègne, dans celte crise, selon le mot de M. Scherer, la place est tenue par des morales de la croyance ou du sentiment. Principes du devoir, de l'altruisme, de la cbarité, de la pitié : autant d'impératifs qui se présentent à nous comme devant être observés, et auxquels nous nous sentons en effet

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LA rHILOSOPIIlE DE JACOHI

obligi^s (le conformer noire conduite. Pourquoi? Par rospecl pour eux-mi^mes : non pas dans le sens où Kant l'enlejidait, mais parce qu'ils résument en eux l'effort nionil de l'Iiunia- Cidlé qui nous a préct^dC'S. Nous ('prouvons une gùne, une ' Soufiranee ai!i;uë et poignante h l'idL'e de les \ioler. Nous y r(}pugnons comme à une dégradation de nous-mêmes. Mais nous n'ignorons plus qu'en cela nous suivons autant notre cœur que notre raison.

Ainsi, même à ne considt^rer que l'Ovolution des doctrines I philosophiques, un grand nombre de causes ont favorisé lo Lprogrès des pLilosophies du sentiment et de la croyance. F En premier lieu, le développement continu de l'agnosticisme, favorisé par les théories de la connaissance ; puis la répugnance naturelle de l'esprit à s'abstenir d'une métaphysique, même en croyant que l'aLsolu est inaccessible; et enfin, le besoin persistant d'une morale obligatoire, même quand l'impossibililé de fonder logiquement une telle morale est devenue évidente. NombreiLï sont encore ceux qui ne peuvent se satisfaire ni de la science positive toute sêclie, qui n'a pas de réponse aux questions dernières, ni de la religion révélée, qui exige une entière soumission à ses dogmes. A ceux'ia il faut, bon gi'é malgré, une métaphysique. Et comme aucun syslt^rae ne repose sur une démonstration nécessaire qui exclue les autres, ils choisissent, plus ou moins con- ] sciemment, d'après leurs convictions intimes, la doctrine à L laquelle ils s'attachent. A leurs yeux elle doit Hre vraie, elle e peut pas ne pas être vraie. Oe qui lui manque en solidité igique, ils le compensent par l'énergie de leur croyance. Là devaient donc aboutir, an moins pour un temps, aussi lien les métaphysiques aventureuses du commencement de [ ce siècle que l'empirisme arbitraire d'Auguste Comte, Ce rélaullat n'est pas sans avoir ses avantages. La fonction de la

PRÉFACE

philosophie est au moins douille : faire apparaître d'aboril la compleiitiî et la profoudcur des problèmes qui se posent à la raison, puis essayer de les résoudre par une conreplion rationneDe de TunÏTcrs dans son ensemble. Une philosophie de la croyance ou du sentiment est toujonrs faible sui' ce second point : mais elle a, en revanche, le mérite de mettre le premier dans tout son jour. Nulle ne montre mieux le mystère qui nous enveloppe de toutes pai-ts, et que notre science purement relative ne peut percer. Nulle ne nous fait mieui toucher du doigt les ténèbres de notre ignorance. Le langage nous les dissimule, car nous ci-oyons facilement avoir l'intel- Ugenco des choses quand nous en avons organisé les signes. Mais c'est ime illusion : presque toujours nous ne comprenons que nos signes, et l'essence du réel nous échappe. Que savons-nous vraiment de la naliu-e du mouvement, de la vie, de la société, et de la pensée même? Tout cela nous passe inlinlmenl, et quand nous essayons de le réduire en un système, nous subsliLuons à la réalité, qui reste mystérieuse, un système de symboles intelligibles et commodes pour nous. Des considérations de ce genre, dont les philosophies du sentiment et de la croyance ne sont jamais avares, leur servent à rabattre les préteniions de l'orgneil rationaliste. Elles peuvent ahisi faire échec k la complaisance d'une philosophie trop sûre de soi. Elles la rappellent h la modestie qui sied à la faiblesse humaine. Mais ces doctrines ne sont pas non plus sans conséquences fâcheuses. Si elles remplissent une fonclion utile quand elles s'opposent à nn intellectuaUsme exclusif, leur triomphe, ft son tour, serait gros de dangers. Quoi de plus contraire, je ne dirai pas à la science, mais même à la méthode philosophique, que leur manière de s'établir et de se défendre ? Elles ne se fient point sur la valeur de leurs arguments. Elles en appellent à la foree du sentiment, de la conviction ou de la croyance, comme nous l'avons vu pour la morale du devoir. Elles se soutieunent uniquement par l'impossibilité où l'Ame se sent de les abandonner. Leur grand moyen

IXX LA PEIILOSOPIIIË DE JACOBl

k.dc défense csl i Noli me tangere. Je no puis admettre que

I telle conceplion de la nature ou de l'homme soit yraic : car, si

k elle l'était, je ne pourrais plus croire ce que je croîs, et je

liions à mes croyances plus qu'à tout an monde. Ainsi rai-

^ sonne JacoLi; ainsi raisonnent, après lui, presque tous les

ihJlosophcs du sentiment. Beaucoup, il est vrai, n'opposent

I pas seulement aux doctrines qui les choquent les hesoius de

leur conscience individuelle. Ils invoquent plutôt les m'-ces-

siti5s de la vie morale ou de la conservation sociale. Mais

tous, au fond, raisonnent de mOme. La vérité qu'ils avouent

ne pas connaître, ils pri3tendent pourtant ne pas l'ignorer,

■.puisqu'ils savent, de parleurs convictions intimes, ce qu'elle

padmot et ce qu'elle e.\clut.

Or, la première et la plus indispensable condition de la ■ recherche de la vérité, c'est le désintéres.senient. Suborl'donnée à la défense de telle conception morale, ou de telles PÎnstitutions sociales, celle recherche perd le caractf-re de la Lficience pour prendre celui d'une apologie. A tout le moins ajoute-t-elle de nouvelles chances d'erreurs k celles que la Rméthode la plus scrupuleuse a déjà tant de peine à éviter, rlies esprits les plus puissants ne sont pas à l'ahri de telles rfaihlesses. Ainsi, Aristote ne concevait pas que la société l-civilisée put subsister sans le travail des esclaves. Il a donc Lexpliqué, dans sa PoHtiqur, que l'esclavage était de droit I naturel, et il en a donné des raisons qui parurent excellentes. S'il ertt condamné l'esclavage, s'il eût proclamé la nécessité ^ de l'abolir, et le devoir de trouver, coule que coûte, un autre kmoyen de pourvoir à la fonction que les esclaves rempli) r Baient dans la société gi'ecquc, ce langage aurait certain^ If ment scandalisé ses contemporains. On l'aurait jugé n^volH I tionnaire, immoral et impie. On ne se serait môme pas arrôtt! I il examiner une doctrine qui menait droit à la ruine de la r cité, de ses institutions et de ses dieux. Pourtant la cité anr tique a péri, l'esclavage a disparu, et c'est à nous aujourd'hui [qac la doctrine d'Arislote paraît révoltante et fausse, quand ■il assimile froidement les' esclaves à des « outils vivants ».

PHÉFACE XSXl

Avec tout \c progrès des sciences dont nous sommes si fiers, nous n'i5chappons sans doufe pas à un aveuglement semblablo A celui d'Aristote. Car, si nous savons un peu plus, nous nous trouvons aussi en présence de questions sociales bien autrement compleses. Nous devons être esclaves, nous aussi, de préjugés que des siècles plus éclairés jugeront monstrueux. C'est poiu-quoi il serait sage de ne pas appliquer les qualificatifs de « bon » et de « mauvais » aux résultats de lareclierche philosophique.

Mais on insiste, et l'on dit : a Comment une philosophie, comment une doctrine morale ou sociale peut-elle lître vraie, si elle conduit à la négation de notre moralité et à la destruclion de noire société ? Est-il possible que la science ruine les principes de l'action au lieu de les fonder, et si elle arrive â de pareilles conclusions, n'est-ce pas une preuve suffisante qu'elle est tombée dans l'erreur? » — Une semblable doctrine risque fort d'ùtre fausse, en effet, mais U faut l'en convaincre autrement qu'en, lui objectant ses conséquences. Elle est fausse si elle ne tient pas compte de toutes les données, si complexes, des problèmes, sE elle interprète inexac ement i les faits, si elle manqne enfin en quelque point aux règles \ de la logique et de la méthode convenable. Mais de favoriser ' la dissolution de l'état actuel de nos croyances, ce n'est, en . soi, un signe ni de vérité, ni d'erreur. C'est seulement un i motif pressant, pour ceux qui tiennent à la conservation 1 de cet état, de soumettre la doctrine à une exacte critique : cela vaut mieux que de lui jeter l'analhi^me. D'autant que rien j n'est difficile à démêler, dans refTroyable complexité des faits ' sociaux, comme un simple rapport de cause à effet, et peu^ j être devrions-nous en user avec plus de circonspection. A une époque donnée, toutes les forces sociales sont, comme j dit Kant, dans une action réciproque universelle. On impute j à certaines doclrines la dissolution du système actuel des croyances morales et des institutions sociales; mais ne pour- j rail-on soutenir, avec autant de vraisemblance, que c'est j la dissolution de ce système, au contraire, qui est cause de- J

Il LA PHILOSOPHIE bE lACOBI

rrapparîtion de ces doctrines? Et enfin, quoi qu'il en soit,

1 comment pouvons-nous savoir re qui, avec le Icmps, dans

I ses conséquences lointaines et di^cisivcs, aura dlù un bien ou

f an mal? Il se peut que nos efforts de conservation, au moins

sur quelques points, soient aveugles et absui'des. Peul-ôlre

nous obstinons-nous à vouloii- faire vivre ce qui est di^jà

comme mort, et à retenir ce qui doit s'éliminer jiour Taire

.place il des éléments nouveaux. Nous n'avons aucune raison

Kde croire que l'avenir s'an-étera juste là où s'obscurcit notre

tcourte pi-évision. L'espérience de l'hisloire prouve, au con-

Ij^aire, que les périodes dites de dissolution ne sont pas les

kmoins fécondes, quand on les embrasse d'un coup d'œii avec

[ celles qui ont précédé et celles qui ont suivi.

En un mot, s'il est extrêmement difficile de découvrir la t Térîté, ce n'en est pas moins de la connaissance de la vérité que rboninic peut surtout espérer quelque progi'ts dans l'avenir, et quelque amélioration à son sort. Il est donc diSraisonnable de vouloir en subordonner la recberche à un intérêt immédiat de conservation. Sans doute celte rechercbe peut troubler l'homme dans ses habitudes, l'inquiéter dans ses croyances, le menacer dans sa tranquillité sociale. La tentation alors est grande de se protéger en édictant paiavance que tout ce qui met en danger l'ordre présent ne peut ^Irc que faux. Optimisme complaisant, qui admet une sorte d'harmonie préétablie entre nos croyances, nos institutions, notre système social et les lois naturelles, et qui s'y obstine malgit" les démentis que lui ont infligés rbisloirc et l'expérience. Miciw vaut un pessimisme qui ne se dissimule pas l'ignorance, l'erreur, les préjugés dont nous sommes pleins, qui avoue la parfaite indifférence des lois de la nature à l'égard de ce que les hommes appellent le bien, et qui inspire le courage de lutter pour le soulagement des souffrances commîmes. A tout le moins nous délîvre-t-il de l'byr.pocrisie.

Enlln, une doctrine qui se fonde sur le sentiment ou sui' la ' croyance, qui le sait, qui l'avoue, n'a aucune chance de se

PRÉFACE SXXm

développer ni de vivre. Elle ne succombe pas aoi attaques de ses adversaires : — car elle se vante, non sans raison, d'y être invuluéraile. Mdmc ces attaques contribuent plutôt à la faire durer, cliacun s'attachant d'autant plus à I ses convictions qu'il les voit plus menaciîes. Mais elle | tombe, ce qui est pire, par sa propre faiblesse intime, faute do soutien intérieur. Rien de si parfaitement convaincant que le sentiment pour qui l'i^prouvc, et tant qu'il l'éprouve; rien de si insuffisant, pour qui ne l'éprouve pas, ou ne l'éprouve plus. La solidité de la doctrine dépend alors des dispositions de l'àme qui peuvent changer à tout moment, sous des influences subtiles et insaisissables: qui ne sait qu'un édifice de croyances qui paraissait solide, lentement miné par-dessous, s'écroule parfois comme un r6ve?Mais admettons la constance du sentiment et de la croyance : une telle doctrine est du premier coup tout ce qu'elle peut ôtre. Elle fait des prosélytes plutât que des disciples. Elle touche des âmes prédisposées à éprouver des senthnents analogues : elle n'ouvre pas une voie nouvelle à l'esprit curieux de la vérité encore inconnue. Sans doute, à en croire ses partisans, le sentiment sur lequel elle se fonde est identique chez tous les hommes, et toute âme le connaît nécessairement. Ils disent de lui, comme Descartes du bon sons, que c'est la chose du monde la mieux partagée, et Jacobi va jusqu'à appeler f raison » le a pressentiment du vrai 0, OU" l'instinct b qui lui rév&le l'absolu. Il y a là une confusion facile à dissiper. La croyance au libre arbitre et le sentiment d'une puissance absolue d'où dépend notre destinée sont bien quelque chose de spontané, et, si Ion veut, d'universel. Mais de là à affirmer que ce libre arbitre et cet absolu ( existent en effet, de là à une certitude réfléchie, il y a fort loin. En fait, ce qui est naturel et immédiat, c'est une disposition à s'apercevoir des problèmes philosophiques: mais elle n'implique aucune solution exrlusivc de ces problèmes. Des doctrines opposées peuvent prétendre à la satisfaire. B A moi, dit Jacobi, une seule doctrine peut convenir : la foi

XXXIV LA PIIILOSOPHIE DE JACOUl

[en un Dieu créaleur et distinct dii monde, la croyance à une T,4me libre et immortelle. » Fort bien; mais votre voisin, au L contraire, ne s'accommode que d'une conception matérialiste [■ de l'univers. Qui décidera entre vous deux ?

" La raison divise les hommes, le sentiment les unît a ; I tette maxime était courante chez les moralistes du xvm'siè- [cle. Us en avaient fait un lieu commun qu'ils opposaient à l'cloge de la raison, autre lieu commun cher aux « philosophes ». Rousseau, ennemi de ces deraiers, a trouvé là une de ses meilleures armes. Le sentiment, pour lui, est la nature même. Il est le témoignage spontané de la conscience. Il atteste Dieu, l'auteur de toutes choses, il atteste la bonté et la vertu. Il s'expiime chez tous les hommes avec la même force, il leur révJ>le k tous la même venté. Comment se fait-il donc que les hommes se haïssent, se persécutent et s'excommunient sur toute la terre, et avec d'autant plus de violence qu'ils se croient plus civilisés? C'est qu'au lieu d'écouter la voii de ia nature, c'est-à-dire le senlimenl, ils prétendent se guider par la seule raison. Dés ' lors, toutes sortes de sopbîsmes viennent offusquer la lu- Ljni^re naturelle. Chaque peu])le. chaque secte s'attache à ses dogmes. Les institutions dépravent les mœurs, les cultes travestissent la religion. Les États et les Églises rendent l'homme méchant et maliieureui. Tristes, mais inévitables consé(|uences de la faute qu'il a commise, en dédaignant l'ingénuité véridique du cœur pour l'orgueil trompeur de la msonl Rousseau développa sur ce thème les variations les plus éloquentes, et ses lecteurs en furent ravis. Pourtant, à y regarder de près, on pourrait diie avec non moins de justesse : « Le sentiment divise les hommes, la raison les unit », puisque, après tout, les seules vérités sur lesquelles les hommes aient pu se metlrc d'accord jusqu'ici snul celles qui dépendent uniquement de la raison. Mais, eu réalité, ni l'une ni l'autre formule ne serait rigoureuse. La raison et le sentiment servent également, lantûl à rapprocher les hommes, tantôt à les diviser. Quant au sentiment en par-

PREFACE

l^alier, M. Reuan a admirablement montré qu'il Icnd en 1 fet à unir les hommes, mais en petits [groupes définis. C'est bien un besoin pour l'homme de faire partie d'une vaste communautL^, où la sympathie do tous le soutient, où la conformili? des croyances et des actes lui renvoie conmiL- ri'cho de sa propre conscience. Mais il ne lui p raît pas moins indispensable de se faire dans cette même 1 communauté son entourage particulier, daToir son diocf'se I dans l'église, sa paroisse dans le dioctse, et ses voisins \ dans la paroisse.

Paroillemenl, si le sentiment décidait en dernier ressort J des questions métaphysiques, il est ti prt^sumer que dans-J l'église philosophique il y aurait beaucoup de cliapclles. Il I y aurait même une riche diversité d'hérétiques. Quelques- 1 uns seraient fi-anchement mystiques et traduiraient simplement leurs croyances religieuses en termes philosophiques, D'autres se laisseraient aller au dilettantisme et à la sentimentalité sceptique. A quel titre pourraient-ils essayer de I se convaincre ou de se condamner réciproquement ? Lotir | principe ne leur permet même pas do désavouer les caprices, | les extravagances, et ce que j'appellerai le romantisme de la i conscience individuelle. Car de quel droit contester à un.j homme la certitude de son sentiment, encore que rafûné OttI bizaiTe, quand on a fait du sentiment la règle suprême de h certitude? Et alors, dans cette anarchie, dans cette bigarrure 1 infiniment variée de sentiments individuels, le besoin d'une î discipline ne tarde pas à apparaître, puis à s'imposer. C'est , l'heure favorable aux dogmes. Ainsi éclate la contradiction j secrète dont souffre toute doctrine qui demande au sentiment, individuel par essence, la révélation de la vérité, uni- I ïerselle par essence. Ne voyons-nous pas que chacun se ] pique de sentir d'une façon personnelle, et, pour ainsi dire, | unique? Mais chacun se pique, au contraire, de croire ce qui i est vrai pour tous les esprits, et non pour soi seul. Une doctrine du sentiment ne saurait f'tahlir, par elle-même, 1: [fiuruniversello des vérités qu'elle proclame. El comme ellê^

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LA PIllLOSÛinUE LE JACOBI

Pse (iéfic de la raison, il reste donc que cette valeur univer- Lselle soit fondée sur quelque cliose d'eitériour, sur un credo, dont l'ongine mystique ne di?plalt pas au sonliment. Ainsi, par une ironie intWitablo, le principe se nie luimême. Ceux qui revendiquent la iiberti' du sentiment indi- Tiduel contre le Joug uniforme de la r<ûson aboutissent rapidement à s'asseriir à une autorité estérieure. C'est la raison, au contraire, qui afTranchil. La contrainte qu'elle ■ impose est salutaire. Les éléments Individuels dont elle l exige le retranchement, préjugés, préventions, legs du pass^, ■^résultats de l'éducation, sont autant d'obstacles dans la [.poursuite du vrai. Descaries, en soumettant tout cela à l'esal'inen le plus rigoureux, prenait le seid chemin qui plit con- ■duire k la science certaine, et plus tai'd, à la conduite ra- Itionnclle en morale. En quoi consiste en somme le premier principe de sa métbode, sinon A s'etTorcer de réaliser le tj"pe pur et complot de la raison humaine en un de ses représentants? Identique aux autres par essence, celui qui y parvient obtient pour tous ce qu'il conquiert pour lui-mémo. Les héros de la pensée sont les premiers et les seuls vrais communistes. L'effort rationnel est, lui aussi, une forme admirable d'altruisme, plus rare, non moins belle ni moins féconde qu'aucune autre. Mais une philosophie qui se fonde sur un sentiment, et qui l'admet comme primitif et absolu sans le contrôler par la critique, accepte ainsi en bloc l'héritage trouble et confus du passé. Première concession à la prévention, première méconnaissance du droit souverain de la raison à ne rien adraetlro pour vrai qu'elle ne juge évident : signe avant-coureur d'autres concessions plus graves qui ne pourront ensuite être refusées. Les doctrines modernes du sentiment et de la croyance se relient pai* une fllialion assez nette aux formes religieuses du mysticisme. la courbe de leur évolution se femiera sans doute par un k retour à leurs origines.

Kant, qui n'est pas suspect, je pense, de fanatisme ratior paliste, avait appelé l'attention des philosophes du senti-

ment, assez nombreux tlo son temps, sur ces consf-qucnccs évidentes de lem' doctrine. Que la raison abandonne de ses droils pai' découragement, par impuissance, ou par liumilité, le danger est le mOme. Ces droits ne restent pas inoccupés. L'autorité s'empare bientôt de la place demeuiée vide : la liberti'' de penser n'est plus entière, et les aulres libertés, qui tiennent à celle-là par les liens les plus étroits, sont compromises du même coup. Toute restriction appointée à l'indépendance de la raison dans les hautes régions de la pensée spéculative, se répercute sous forme de réaction, persécution, intolérance, dans le domaine sous-jacent des luttes politiques, économiques et sociales. Tel qui croit faire œuvre sainte en plaçant la morale hors de la portée dune analyse trop hardie, contribue, sans le vouloir, â retarder les progrès de la justice qu'il invoque. Car qui fixera la . limite de ce qu'il faut protéger contre le libre examen? Les 1 orthodoxies n'ont-eUes pas toujours protesté qu'elles accor- J daient la liberté du bien? Elles ne proscrivent que les o mau- Taises » doctrines. Mais une philosophie qui ne peut plus 1 être que bien pensante a déjà cessé d'exister. La seule idée d'une vérité privilégiée, fût-ce la vérité moi-ale, est injurieuse et funeste à cette venté même que l'on veut protéger.

Nous désignerons par l'abréviation SW (Sâmmtliche Werke) les 1 Œuvres complètes de Jacobi (6 volumes, Leipaig, 1812-1825), édi- j tioQ iléfinitive, commencée par Jacobi lui-même, et aciievée après | SB mort (1819) par ses amis Kiippen et Roth. Le quatrième volume se subdivise en trois tomes, dont le troisième contient la corrcs-

XXXVllI LA PHILOSOPHIE DE JACOBI

pondance de Jacobi avec Hamann. D'autres lettres avaient été imprimées par Jacobi à la fin du 1" et du 3® volume.

La correspondance de Jacobi, extrêmement étendue, a été publiée en partie dans les recueils suivants :

Fr. h. Jacobi's anserlesener Briefwechsely herausgegeben von Fr. RoTH, 2 vol. Leipzig, 1825-1827.

Briefîvechsel zwischen Gœthe und Fr. H. Jacobi, herausgegeben von Max Jacobi, 1 vol. Leipzig, 1846.

Briefe Jacobïs an Fr. Bouterwek, ans den Jahren 1800-1819, herausgegeben von W. Meier, Gôttingen, 1868.

Aus JacobVs Nachlass, von Rud. ZÔppritz, 2 vol. Leipzig, 1869.

Briefe von Wilhebn von Humboldt an Friedrich Heinrich Jacobi, herausgegeben und erlautert von Albert Leitzmann, 1 vol. Halle,

M. ZÔppritz n'a pas cru devoir comprendre dans les deux volumes qu'il a publiés un certain nombre de lettres qui lui paraissaient présenter trop peu d^intérêt. Le Gœthe-Archiv de Weimar possède également des lettres de Jacobi à Gœthe qui sont restées inédites ; ces lettres traitent exclusivement d'afiFaires privées, et n'ajouteraient rien à ce qu'il importe de savoir de l'un et de l'autre.

Dans nos citations, nous désignerons les différents recueils de lettres par le nom de leurs éditeurs.

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