‹ La philosophie de JacobiChapitre 75 sur 141 · de Dieu, que nous ne la connaissons même pas, et que · texte numérisé non relu

de Dieu, que nous ne la connaissons même pas, et que

[ flous y o croyons » ? Postulat ou croyance, la différence est-elle si grande? Kant n'emploie-t-il pas lui-même ce mot de croyance? — Ouï, mais il l'entend autrement. Il

I ■s'agit, selon lui, d'une « croyance de la raison ». « Toute ■croyance, même la croyance historique, doit être raisonnable (car la dernière pierre de louche de la Tt-rité est tou-

' jours la raison) : mais une o croyance de la raison » est celle qui ne se fonde que sur des données contenues exclusivement dans la raison pure. Or toute croyance consiste à tenir quelque chose pour vrai d'une façon qui suffit subjectivement, mais que l'on sait Cire insuffisamment fondf^e objectivement : et en cela elle est opposée au savoir*. " Ici éclate le dissenliment entre les deux philosophes.

' Chacun distingue la croyance du savoir. Mais tandis que Kant, très justement, et d'accord avec l'usage établi, fonde

' cette distinction sur rinsuffisance des preuves dans le cas

de la croyance, tandis qu'il voit dans la croyance un savoir imparfait, Jacobi prétend subordonner le savoir qui diîmontre à la croyance immédiate, intuitive, eL sans preuves. Il ajoute, il est vrai, que celle croyance est un a senlimenL de la raison ». Mais, rOptique Kant, a la raison ne sent point»; et il ne peut non plus y avoii' d'inluilioD; ^ ni de révélation immédiate, qui nous assure de re.i:islence] d'un Ctre tel que Dieu. « Ainsi pci-sonne ne peut être convaincu de l'esistence d'un Otre suprôme par une inluilion d'abord : c'est la a croyance de la raison n qui doit se pitynoucer en premier lieu. Aussi, lorsque dans les questions ^ qui touchent à des objets suprasensibles (esislence de Dieu,. vie future, etc.), on conteste à la raison son droit de parler 1 la première, on ouvre aussitût la porte loulc grande au fana- 1 lisme, à la superstition et h l'athéisme '. »

Voilà qui est parler net. Kant veut bien que la raison , prenne conscience de sa relativité, et qu'elle avoue sonj impuissance A rien démontrer en dehors des limites de l'ex- J périencc : mais il ne consent pas qu'elle abdique. Or, affirmer d'une part l'inconcevabililé d'un objet, et, d'autre part, admettre la réalité de ce même objet (sur la foi d'un sentiment), équivaut bien à déposséder la raison. Cola platt aux sceptiques ; cela ne déplaît pas aux mystiques. Jacobi semble n'y voir aucun inconvénient. Mais Kant en aper- (;oit, au contraii-e, et de fort graves. Une pareille doctrine, selon lui, met en danger ce qui fait la dignité de l'homme,^ et compromet les conquêtes lentement acquises sur les pré-l jugés et les errem-s. Il prévoit ce qu'on appellera plus tarda « l'obscurantisme », Après avoir montré à Jacobi que sa posï- . lion est logiquement inlenable, il termine par un avertisse-'" ment prophélique : « Hommes de grand esprit et de nobles sentiments 1 Je rospccle vos talenls, et j'aime votre senliment de l'humanité. Mais avez-vous bien réfléchi à ce que vous falles, et où abouliront vos allaques contre la raison'? » Et,

avec une clairvoyance singulière, Kant signale, dans ce mysticisme contempteur de la raison, la cause prochaine et l'avant-coureup d'une riiaclion polîlique qui voudra restreindre la lilicrtii de penser.

Dix ans plus tard (1796) Kaut fit paraître, toujours dans la I Bévue mensuelle de Berlin, un second article visant Jacobi I el ses amis, mais beaucoup plus vif que le premier '. Leui- I ton de supériorité l'indispose, et il met sans ménagement le doigt sur leur point faible. Sous prétexte que la certitude médiate en suppose toujours une immédiate, ils jugent d'un ton dédaigneux les efforts du philosophe qui s'applique à découvTir la vérité. Ils di^clareut, avec une désinvolture cavalière, qu'on la possède, cette vérité, par la grâce d'une intuition spéciale, sans elTort, sans travail; et ils prennent en pitié les esprits assez simples pour s'efforcer de prouver ce qu'ils avancent. Comme fantaisie d'amateur, cela ne tirerait pas à conséquence. Maïs si l'on prétend proposer, et mûme imposer, cette méthode {ou pour mieux dire ce procédé), & la philosophie sérieuse, la plaisanterie passe les bornes. Il est temps d'y mettre un terme. Kant le fait en quelques mots péremploires. Il montre à Jacobi qu'il lui siérait d'être plus modeste et plus réservé. « Prétendre construire sa philosophie à l'aide d'un sentiment décisif, est bien le procédé qui convient le mieux au ton de ceux qui affectent un air de supériorité. Car qui voudra me contester mon sentiment? Et si je puis, de plus, rendre vraisemblable que ce sentiment n'existe pas seulement d'une maniÈr.: subjective en moi, mais qu'il peut èlre supposé chez tous les hommes, par conséquent qu'il a une valeur objective, comme une connaissance. . . alors j'ai un grand avantage sur tous ceux qui, pour se faire forts de !a vérité de leurs affirmations, doivent d'abord en jusiifler. Je puis donc prendre le ton d'un maître, qui est au-dessus de l'obligation de montrer ses titres de propriété ; Benli possidentes. Vive donc la pliilo-

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Sophie du sentiment, qui nous conduit droit au bul ! AiTÎère ]a raison, qui, avant même d'avoir une matière qu'elle puisse saisir immédiatement, réclame des formes fixes ansquelles elle puisse soumettre celte malière 1 . . , Jusqu'à présent, nous avions entendu parler de trois degrés de la croyance, se dégradant jusqu'à la complète ignorance : le savoir, la croyance, l'opinion. Voici qu'on nous en présente un nouveau, qui n'a rien à voir avec la logique, qui n'est point un progrés de l'entendement, mais un pressentiment (prctoisio sensitiva) de ce qui n'est aucunement objet des sens : en un mot, un pressentiment du suprascnsible ', » Et Kant n'a point de peine à faire voir que c'est a la mort de toute philosophie ».

Il dit été diflicile de mieux montrer à Jacobi le vice originel de sa méthode. En la dégageant de ses ambiguïtés, Kant en a mis à nu la faiblesse. Que pourra invoquer Jacobi pour sa défense ? Il répondra peut-être que ces objections ne l'atteignent pas, qu'il a dit iui-méme que sa doctrine est une ti non-philosophie », qu'elle se contente de convictions et n'a pas besoin de démonstrations. Libre à elle, conclura Kant ; mais qu'elle s'abstienne alors d'attaquer ceux dont la logique est plus exigeante. Qu'elle cesse de subordonner la raison h je ne sais quelle croyance mystique, puisqu'enQn une croyance ne vaut que contrôlée et acceptée par la raison. La " croyance du sentiment " de Jacobi, moins choquante dans la forme, tend à rejoindre, au fond, la « foi du charbonnier " de Hamann. Toutes deux font injuj-e à la nature humaine dans sa faculté maltresse : toutes deux sont une menace de réaction politique et sociale.

Kant, pour critiquer Jacobi, n'a pas eu à descendre dans e détail de la doctrine. Il n'en a pas examiné de près la psy-

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