I. SW, m, 1D
laO LA PllILOSOPmE de JACOBl
fùl-ce que de nom. El celte ohjerlivili^, l'appareil compliqmi du kantisme a l'air de la garantir.
Cette explication du succès extraordinaire de la philosophie kantienne est un peu bien sommaire et insuffisante. Jacobi lui-môme en a mieux paj'K^ en d'autres occasions. De môme, SCS objections à la Critique de la Raison purf soni de valeur fort in<''gale. Il en est de faibles, comme on a pu le voir, et Jacobi ne les aurait pas faites s'il s'f^taît placé, comme il convenait, au point de vue de Rant. Il en est pourtant qui portent, dans le nombre, et plusieurs de celles qui comptent encore se trouvent déjà îa '. Elles répondent bien à la toui'nure particulière de cet esprit pinmesautier, assez pénétrant, pas très compréhonsîf. Au pins profond de la réflexion psychologique et mt5 ta physique, il ne perd jamais de vue lintérûl moral qid l'y a amené, et sans lequel il ne s'y serait pas engagé. En somme, il goûtait peu la Critique de la Raison pure : il en jugeait la méthode ou dangereuse ou inefticace. Il en appréciait seulement certaines tendances, interpi-étées dans le sens de sa propre doctrine. « Quant à son esprit, dit-il, la doctrine de la croyance que Kant substitue A la métaphysique délridte par lui esl aussi vraie qu'elle es! sublime». >i Ke nous arrêtons pas à ces épithètes hyperboliques. Kant ne souffrait pas que l'on séparAt « l'esprit » de sa critique de la méthode qui l'y avait conduit, et il se refusait formellement à appeler sa philosophie une " doctrme de la crayance », Jacobi de son ciîté n'a jamais été tout à fait d'accord avec Kant, pas même sur ce qu'il nommait les « résultats ». Là où sa doctrine approche le plus du kantisme, elle ne coïncide pas exactement avec lui. Elle ne fait que le côtoyer : il y a un fossé entre les deux.
1. On suit que, bi^n iTanE Scliopi^nfiauor, Ineahi arail signnlé la dilTéreiio» importintc qui existe entre la premièru et la seconde édition de la Critisus de la Saison pure- H coospille da les comparer, et laisse entendre qu'à son iivis la jicnsÈc de Knnt s'cip rimait plus complÈlement et plus oiiveitement 'lans la prcinièrE idition. 8W, n, 291-33.
a. SW, U, a (écrit en 1817).
JACODl ET KANT
MCme concordance apparente, miîme disscntimetil profond on morale. Jacobi se déclare raïï de la Critique, de la Raison pratique. Ed 1793, il en expose les conclusions dans un résumé succinct et (élémentaire. Il y comble d"clogos la morale de Kaot pour deux raisons : 1" Kaut a admirablement monti'é que le principe de la moralité est indépendant du principe de l'anaour-propre ; 2" cette doctrine conduit à admettre un règne des fins, un Dieu bon, et une sanction du mérite et du démérite après la mort, Jacobi retrouve là deux principes de sa propre morale : la condamnation de l'utilitarisme, et l'idée que la moralité donne accès à un monde suprasensible, distinct de la nature où l'homme est cnchalmi par son corps, IlsaitaKauL uq gré infini de les avoir soutenus de toute la force de son génie '. Désormais, grûce â lui, la morale de l'intérêt est devenue insoutenable en philosophie, Kant, de son côté, rend justice â la noblesse des sentiments qui inspirent Jacobi. Mais l'accord se maintiendra-t-il si l'on sort de ces termes vagues? La morale de Kant et celld de Jacobi s'unisseut en tant qu'elles combattent des ennemis communs, ou en tant que toutes deux incoi-porent (sous des formes d'ailleurs très différentes) l'idéal spiritualislc et cbrétieu. Pour le reste, elles s'opposent lune à l'autre, et même avec vivacité. Kant tolère encore moins la méthode de Jacobi pour la morale que pour la philosophie théorique, et Jacobi, qui a rejeté l'idéalisme Iranscendenlal, ne se prononce pas moins énergiquement contre l'impératif catégorique.
Kant considère le devoir comnae quelque chose d'ultime et d'absolu. Mais en même temps 11 insiste sur le caractère
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rationnel de son impiSralif. Il dùfead sa morale de loute compromission Avec, les doctrines mysliques, 11 distingue avec soin sa conception du devoir d'une réïi-lation dont la conscience ne trouverait pas en elle-mônie l'origine. Les termes qu'il emploie ne laissent là-dessus aucun doute. Non seulement cela ressort de maint passage de la Critique de la Raison pratique, mais Kaut a oppost) lui-même, en termes exprès, sa conception à celle des mystiques : « La déesse voilée devant qui nous ployons, de part et d'autre, le genou, est la loi morale eu nous, dans son inviolal}le majesté. Nous entendons sa voix et nous comprenons fort bien son commandement ; mais en l'entendant nous ne savons point si elle se manifeste dans l'homme par la puissance souveraine de sa propre raison, ou si elle provient d'une autre source, dont l'essence lui est inconnue, et qui parle à l'homme par l'intermédiaire de la raison. Au fond, le dovoii' est toujours le devoir, que l'on adopte l'un ou l'autre principe : avec cette difTérence que la méthode didactique (ramener la loi morale en nous à des Idi'os claires selon les préceptes de la logique), est la seule vraiinenl philosophique ; tandis que l'autre procédé (personnifitr celle loi, se faire de la raison en tant qu'elle commande moralement une Isis voilée) est plutét une représentation esthétique du même objet... non sans quelque danger de s'égarer en des visions chiniéiiques, qui sont la mort de toute philosophie '. »
On voit le scrupule qui arrête Kant. 11 ne trouve pas mauvais que l'on inteiprète la moralité comme le signe de la natui'e suprasensible de l'homme. Le devoir est liîcn, en un sens, la révélation de l'absolu en nous. C'est pourquoi il nous apparaît comme primitif, et comme supérieur à toute réalité phénoménale. Il commande en vertu de sa seule présence. Mais pourtant ces oi^dres sont l'expression d'une loi. Si le devoir est une révélation, c'est une révélation rationnelle, — non pas en appelant raison, comme Jacobi,
. Kam's SSmMtliche Werkt, éd. Roskuhasi, I, p, 6i0-4l.
an senlimeot mal déûai ; — mais en donnant à ce mot sa signification pleine et entière. Lorsque Kanl a nommé « raison pratique » ce que l'on appelait jusqu'alors « conscience morale », il a voulu précisément prévenir l'équivoque. Il a insisté avec force sur les caractères d'universalité et de nécessité de la loi morale, afin de faire entendre qu'elle est la raison mûme, et qu'elle s'impose à toute activité capable de la comprendre. S'il ne la déduit pas, dans le sens où il a déduit les catégories, au moins a-t-il essayé une autre méthode de légitimation, très originale, eu montrant que seul le devoir donne un contenu à l'idée de liberté.
Rien, paj" suite, ne répugnerait plus â Kant que d'abandonner la règle de la morale à l'arbitraire du sentiment individuel. Aussi condamne-t-il les morales du sentiment avec autant de sévérité que les morales de l'intérêt. Les effusions des " belles Ames » ne sont pas moins suspectes à ses yeui que les calculs des utilitaires. La loi veut 6ti'e observée uniquement par respect pour elle-mûme. C'est assez dire que la morale de Jacobi n'est pas une morale à ses yeux. Tout sentiment qui ne provient pas de la conscience du devoir, Kant le fléiril du nom de « pathologique ».
lacobi, à son tour, ne méconnaît pas la sublimité de la morale kantienne, mais il refuse nettement de s'y ranger. Il en a deu\ raisons principales. D'abord le bien doit agir par attrait, et non par contrainte. Jacobi est choqué de l'aspect rébarbatif que Kanl donne à la vertu. Sans nier que l'effort soit essentiel à la moralité, Jacobi veut que cet effort s'accorde avec la tendance de l'âme qui s'élance spontanément vers la perfection. Exclure le sentiment de la moralité, comme un élément de corruption, n'est-ce pas un véritable « fanatisme » de la raison, pour renvoyer à Kant un reproche qu'il fait à ses adversaires? Pourquoi le devoir serait-il une consigne aveugle, qui exige l'obéissance passive ? Parce que Kant croit nécessaire de définir le bien par le devoir, et non pas le devoir par le bien? Mais Jacobi rejette ce para-
dose, qui rappelle ceux dos sloiciens'. Il admet, comme Platon, l'existence d'un bien en soi, d'un bien absolu. Et de ce bien, nous avons, comme du vrai et du beau, le pressentiment et l'amour, encore qu'il soit, comme eux, inconnaissable. Si nous sommes capables de ïcrtu, c'est par celte tendance vers la perfection ineffable. Le devoir ne se définira donc plus, comme chez Kant, la nécessité d'obéir à la loi par respect pour la loi. Ce sera le sentiment impérieux qui exige que toutes nos tendances se subordonnent à notre aspii'ation veis le bien absolu, comme le corps à l'âme.
En second lieu, Jacobi proleste contre le caractère formel de la loi morale chez Kant, L'universalité de la loi qui s'impose ù tout Cire raisonnable avec la mCme rigueur, et qui ne souffre d'exception sous aucun prétexte, compromet la moralité môme. Selon Jacobi, la vertu de chaque personne est son œuvre propre, porte la marque de son caractère, a pour ainsi dire son style. Comment la plus haute moralité consisterait-elle en une obéissance passive à une loi rigide? Ce sefaït là, au contraire, le dernier degré de l'impcrsonnalité morale. L'idéale vertu, c'est l'activité la plus libre, la plus personnelle, la plus originale d'une grande ftme, qui ue s'inspire que d'elle-même. Comme l'art, la moralité a ses chol's-dœuvi'e •, qui ne sont produits que par le génie. Il y a des Shakespeare, des RapbaOl et des -Michel-Ange du bien. Mais il n'est pas de pi'océdés ni de règles qui permettent de les imiter ou de li;s égaler à coup sur. Ici encore l'esprit de système, ,1a fureur d' « expliquer d le réel, conduit à des formules vides : on méconnaît le véritable principe de la moralité. «Dans l'intérêt du développement de la science, dit Jacobi, vous êtes obligés — impossible de faire autrement! — de soumettre la conscience à une abstraction mort-
). SW, m, 318-la. " Le» qualilés lui font le camclère Tïrtueii^... dépendent •■usisi peu de l'iàte du devoir que du désir du bonheur. . . elles existent pour eltri-mèineB. »
a. SW, V, is.
JACOBl ET EANT
née de la raison abstiaile, de rendre la conscience aveugle, muette, sourde, et privée de tout sentiment, vous ôtes obligés d'en an-acher, jusqu'à la dernière fibre, la racine vivante qui est le cœur de rbomnic'... » L'homme parfaitement moral selon in formule kantienne ne aérait aux yeux de JacoLi qu'un automate : il cesserait d'iître lui-même, c'est-à-dire d'CIre, pour s'idenliflcr avec une « bonne volonté « générale et abstraite. Ce qui manque à cette morale, d'ailleurs si hante, si pure, c'est le sentiment de la vie. Jacobi, au contraire, réunissant ses souvenirs d'Aristote et de Spinoza, soutient que le souverain bien est le plus grand développement possible de la vie : car : " la vie est un bien en soi. Nous ne sommes et nous ne vivons que par les manifestations de notre activité. Chaque manifestation d'activité s'accompagne d'un certain plaisir spécial, qui rehausse, rend plus parfaite, achève l'activité elle-mGmo... Aussi pourrait-on dire de la vertu qu'elle est le plaisir suprême, et de ce plaisir suprême qu'il ost la verln, la perfeclion, la l)éalitude di- TÎne'. " Nous voici bien loin de Kant. Au reste, Jacobi n'est pas toujours aussi aristotélicien que dans ce passage. Ses préférences, à l'ordinaire, vont à Hemsterlmis et àFerguson. « La source de la moralité n'est ni dans le concept du devoir, ni dans le désir du bonheur. " Elle est dans le sentiment du bien. ■ Le bien nous est donnti uniquement et immédiatement par notre cœur'. »
Enfin, la doctrine dos postulats do la loi morale ne pouvait que déplaire à Jacobi. Sans doute il est d'accoixi avec Kant pour proclamer que Dieu, la liberté, l'immortalité, ne sont pas objets de science, Il le loue d'avoir compris que les démonstrations sont ici impuissantes. Muis il n'admet pas que Dieu, la liberté, l'immortalité, restent des concepts « problématiques 11, c'est-à-dire dont nous ne pouvons savoir s'ils correspondent à quelque réalité, ni que la raison pratique noua
t. SW, m. 39-iO. Jacobi an Fichie.
a. 8W, V, 5tt-4ï.
, SW. V, 115. Voyei supra, eh. v. p. 121-125.
202 LA PHILOSOPHIE DE iACOitI
dODDe un motif d'y croire, sans que notre connaissanco soît aucunement agrandie par là. Qu'importent à la conscience vivante et inquîtïLc ces postulais, vraisemblables pour la raison qui ne connaît pas, et inaccessibles à la raison qui connaît, vi''rilal)les h bouche-trou » de la raison pure ? Jacobi exige davantage. Dieu, la libcrtt^, l'immortaliti^, sont pour lui des objets de croyance. Mais non pas d'une croyance inférieure au savoir ; d'une croyance supi'rieure au contraire, type parfait de la certitude, et condition de la science ellemême. Comment se contenterait-il d'une mL^aphysique hypolliéliquc, subordonniîe à l'impiiratif catégorique ? L'intiùlîon immédiate, si elle vaut pour le bien (le devoir), vaut aussi pour le beau et le vrai, pour l'absolu, pour Dieu, A prendre à la lettre la doctrine de Kaut, on peut ôti'e athée et honnête homme. On peut respecter la loi morale, qui ne suppose nen hors d'ollc-môme, et laisser là les postulats. Or c'est ce que Jacobi n'a jamais voulu accorder. A ses yeux, la croyance en Dieu est la première des vertus, condition de toutes les autres. Qui est vraiment et pleinement athée, ne saurait vivre en honnôte homme.
Pour conclure, en dépit de l'admiration que Jacobi a cru devoir professer pour Kant, en certaines cïi'con stances, sa doctrine n'est pas un afHuent du kantisme. C'en est bien plutût un contre-courant. Kant ne s'y est pas trompé un seul jour, et Jacobi l'a laissé voir lui-mémo plus d'une fois, lï trouve que Kant « oublie partout la matière pour la foi-me " ; qu'il a de la pénétration (Scàarfsinn), non de la profondeur (Tiefsinnj', c'est-à-dh-e, si nous comprenons bien, que la philosophie de Kant ne va pas jusqu'au fond ultime des choses. Elle s'arnlte aux « formes ■>; elle n'atteint pas l'être. ' Mais cette vérité absolue, que Kant déclare, avec raison, inaccessible à la pensée réfléchie et scienliliqiie, Jacobi la trouve ! sponlauément révélée dans son cœur. « Ce qui passe la géo- [ métrle nous surpasse. » Pascal l'avait dit avant Kant. Mais