I. GcETBE, faKJ/, i" partie. Trulurlion de François p
a. FtcuTB's Sùmmlliehe Werke, t. VHi, p. 32.
218 LA PalLOSOPIllE UK JACOBl
ses facultés était dure. En fait, dès cette époque, les dispositions de Jacobi à l'égard de Fichle n'iMaiL-nl plus du tout favorables. Il justiric ici le célèbre portrait où Gœthe le représente comme " ayant une nature do diplomate » . Dans les œuvres qu'il publie , la discussion reste courtoise, et même almalile. On ne se doutt-rail jamais, à les lire, de quel ton Jacobi s'exprime sur le compte de ses adversaires philosopliiques , et en particulier de Fichte, I- quand il écrit librement à ses confidents. 11 est alors mal- [ reillant jusqu'à la violence, jusqu'à l'injustice la plus cbot guante. Plus de précautions oratoires pour faire entendre I que l'idéalisme transcendental est une doctrine admirable is doute, mais inadéquate au réel ; plus d'hommages rendus au génie philosopbique du " Messie de la raison pure ». Jacohi écrit tout uniment que cette dialectique si difficile à suivre est sans intérêt comme sans porlée ; que les ouvrages de morale do Fichte sont pitoyables, et que le tout ensemble ne vaut ni le temps qu'on y passe, ni la peine qu'on s'y donne. Que Reinhold prenne ce galimalias au sérieux, c'est là, selon Jacobi, la preuve définitive rie sa médiocrité.
Toute piqrtre ri* amour-propre mise à part, deux points surtout ont dû indisposer Jacobi. D'abord, le « moi absolu ■■ de I richte. Ces deux mots jurent d'être accouplés. Ficble a bien 1 essayé de rendre son idéalisme acceptable pour Jacobi, et rie I lui persuader qu'il n'ôte rien au réalisme eu l'englobant dans 1 son système. Mais Jacobi n'a pas goûté du tout cette interprétation, ou plutôt cette absorption rie sa doctrine. Et quant â celle de Ficbte, prétendre à une conception rationnelle de l'absolu est une erreur dont Jacobi croyait avoir fait juslice. Désigner cet absolu sous le nom de '< moi o : autre [ erreur, plus grave encore, s'il est possible. Car un moi absolu n'est rien, qu'une abstraction vide. Il n'existe que des 11 moi >' individuels et concrets, n L'individualité est nu sentiment fondamental, racine de l'intelligence et de toute connaissance. Sans individualité, point de s.;bstantialîté ; sans
JACOBl ET FICIITE 219
suiistantialUt', plus rien... n Conscient » est un adjectif; on ne pent le penser sans un substantif, et ce sujet est précisément ce qui se manifeste {sans intuition possible) dans le sentiment de ritlenlité. Il est impossible de penser la personnalité de l'homme comme une pure trame obtenue par une synthèse : non moins impossible, cela est prouvé, de la regarder comme quelque chose qui s'engendre peu k peu dans le temps. Moi, Frédéric-Henri Jacobi, je me connais immédiatement par la seule ferln de ma substance, sans avoir besoin d'aucun signe dlstinclif : je n'ai pas besoin de me composer d'abord pour me connaître... Je fais un saut périlleux, et je dis : de même que pour Fichte tout est subjectivité, pour moi tout est objectivité'. » Dans cette même lettre, Jacobi attaque Fîcbte avec une extrême vivacité. Il l'accuse de l'avoir pillé, de lui avoir pris jusqu'à ses phrases et ses expressions, avec « la plus noire ingratitude ». Ce dernier grief est le plus extraordinaire. Fichte n'avait guère besoin, semble-t-il, d'emprunter h Jacobi, et l'accusation de plagiat est écartée d'avance par son caractère. Mais Jacobi écrivait sous l'impression que venait de lui laisser la Destination de l'Homme. Or il se trouve, eu effet, à la fln de la première partie et au commencement de la troisième partie de cet ouvrage, des passages qui rappellent de très près, et presque en termes identiques, des thèses , chères à Jacobi. Ainsi Fichte pose comme lui l'antinomie du déterminisme et de la liberté. D'un cùté, l'entendement , exige runiverselle intelligibilité, c'est-à-dire la nécessité : n: actes sont donc des phénomènes semblables aux autres, et soumis aux mêmes lois. Je m'imaginais en être l'auleur, je n'en suis que le spectateur ; c'est la nature qui agit en moi, qui me fait vicieux et vertueux. Je n'en suis point lesponsable. Mais, aussitôt, le senliment proteste avec énergie. Jamais ma conscience n'admettra que je ne sois qu'une mécanique dont les ressorts sont mus par les forces de la nature.
1, ZappHiTi, 1, S3M0. Lettre a Ji^aii-Paiil, du IGn
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jamais elle n'abdiquera la responsabilité, rinitialive. la paternité réelle de mes actes '. Jacobi s'arrête ù cette antinomie, et le propre de sa doctrine est de la constater, sans vouloir y chorrht^r de solution inlelligîble. Fichle ta résout dans sa Doctrine de la Science. Mais cette science, il ne la considère pas comme l'œuvre de l'entendemeut pur et abstrait. Elle provient de l'activité essentielle de l'àme, qui s'appelle de son Trai nom liberté : elle se légitime par la croyance. «J'ai trouvii l'organe avuc lequel je saisis... toute réalité. Cet organe n'est pas le savoir ; nul savoir ne peut se fonder ni se prouver lui-même ; tout savoir en suppose un plus haut qui l'explique et ainsi de suite à l'infini. Cet organe, c'est la croyance. . . Toute ma conviction n'est que croyance, et elle vient non do l'entendement, mais de la disposition de l'âme {Gesinmmg). . . Telle est la condition de tous les hommes qui ont jamais vu la lumière du jour. Qu'ils le sachent ou non, toute la réalité qui existe pour eux, ils ne la saisissent qtie par la croyance ; et celte croyance fait partie de leur 6lre, elle leur est innée... Nous sommes tous nés dans la croyance, ('eux qui sont aveugles suivent aveuglément le mystérieux et iirésislible altrait. Celui qui voit suit les yeux ouverts, et croit parce qu'il veut croire *. » Ce sont bien là, en effet, les termes mêmes que Jacobi employait. Mais tandis qu'il s'arrêtait ici h une dualité irréductible dans la nature de l'homme, Fîclite rami^ne au contraire cette dualité à l'unité. " Notre pensée n'est pas fondée en elle-même, indépendante de nos instincts et de nos tendances. L'homme n'est pas composé de deux parties courant parallèlement l'une à l'autre ; il est absolument un ». » Ainsi Ficlite s'élève au-dessus du point de vue de Jacobi, au-dessus de celui de Kant même, pour fonder son idéalisme moral : « Le monde est pour moi l'objet et la sphère de mes devoirs, et absolument rien d'autre . . . C'est du besoin d'agir
i. FicHTB's SSmmtliche WerKe, U. 131-98.
S. FicuTK's sammlliche Werke, U, 3J3-S5, - 8. Ibid., p, 255-6.
Cf. supra, cil. V, [) )ûl sqq.
JACOBI ET FJCHTE
que sort la conscience du monde réel, el non celle conscience qui engendre le besoin d'agir. Celui-ci esl primiltf, r-elle-là est dérivée. Nous n'agissons pas parce que nous connaissons, mats nous connaissons parce que nous sommes déterminés à agir. La raison pratique est la racine de toute raison. Les lois de l'aclion pour des 6tres raisonnables sont immédiatement certaines, et le monde n'existe certainement ■ pour eux que parce que ces lois sont certaines. «
On comprend dès lors que la Destination de l'Homme ait irrité et comme exaspéré JacobL Fichte y est à la l'ois si près et si loin de lui : assez près pour répt^ter ce qu'il dit de l'intuition, du savoir, de la liberté et de la croyance ; assez loin pour opposer à son dualisme une sorte de monisme moral. Aussi le jugement de Jacobi est-il particulièrement dur. La Destination de l'Homme lui paraît un ouvrage exécrable. Le fond n'en vaut rien. La forme en esl ridicule, pour ne pas dire grotesque. L'enflure du style, le tour oratoire sont d'une bien mécbaote rhétorique'. Il faut du courage à Jacobi pour aller jusqu'au bout. Naturellement, ses amis et ses disciples renchérissent encore sur cette sévérité. Jean- Paul écrit une satire intitulée Claris Fichtiana, avec une dédicace enthousiaste adressée à Jacobi*. Boulerwek s'interroge, et trouve que Fichte lui inspire maintenant un véritable dégoût. Auparavant, il le jugeait seulement pitoyable au point de vue théorique : il le trouve aujourd'hui dangereux au point de vue moral. Les doctrines qu'il euseigne sont pis que des ' erreurs : ce sont des fautes. Et il termine en délinissant le i système de Fichte un « onanisme transcendental ' s. Un peu plus tard, Jacobi lui-même se félicite de voir Schellïng aux prises avec Fichte. « Tous ces gRUs-là, ajoute-t-il, sont fous à lier. Il faut ies laisser se rompre le cou les nus aux autres, et passer ainsi leur fureur jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés *. »
1. ZOpphik, I, p. 23i-23l. Lellre à Joan-Panl, du 13 février 1800.
2. jBan-Paut-FrieJricli Ricutbh's SiiMiHtUche WerXe, l. XXX. 'Ânhang zvm enten komUchen Anhang da TilD-ns.