‹ La philosophie de JacobiChapitre 86 sur 141 · ROLE HISTORIQUE DE LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

ROLE HISTORIQUE DE LA DOCTRINE

trouverait, au môme degré, chez aucun de ses contemporains, Kant excepté. Cette originalité, Schleiermacher, Fichte, Hegel, Schelling môme Font reconnue. Mais comme Jacobi se donnait son point d'arrivée en môme temps que son point de départ, comme sa doctrine consiste môme à les faire coïncider, tout progrès lui était interdit. Il avait dit son dernier mot du premier coup. Le mouvement qu'il avait aidé à produire se propagea donc sans qu'il y participât, et malgré lui. Il lui fallut assister, en spectateur mécontent, à une brillante succession d'efforts métaphysiques. Il en désapprouvait le principe, il devait donc en méconnaître aussi les résultats.

Jacobi n'ignorait point la singuiarité, et, si l'on peut, dire, l'eicentricilé dfi sa philosophie. Il en acceptait allègrement certaines conséquences, renonçant de grand cœur, par exemple, à toute prétention scienliûfiue. Il en subissait certaines autres avec peine, et ce lui fut un amer chagrin do voir le mouvement philosophique de l'Allemagne s'éloigner de lui toujours davantage. Mais à aucun moment il ne songea à se départir de sa méthode. L'abandonner eût été mentir à sa conscience, tant sa philosophie, comme le lui écrit Guillaume de Humboldt, » est l'expression lldèle de toute sa manière d'étic et de penser' ». Il était donc bien inutile de contester à Jacobi, au nom de la logique, la position qu'il avait choisie. A vrai dire, il ne l'a pas choisie. Aucune autre n'était acceptable pour lui, ni môme possible. Il fallait qu'il fût à la fois, et à sa manière, mystique et rationaliste.

Mysliquc, il l'est, et il ne s'en cache point*. La pente naturelle de son esprit l'y inclinait. Le mysticisme est d'ailleurs de tradition presque ininterrompue dans la philosophie allemande, il y apparaît de ti'és bonne heure, et avec plus ou moins d'éclat, il y persiste et s'y maintient. Pourtant la première moitié du xviii' siècle lui avait été particulièrement

peu favorable. Il iHait légalement suspect aux successeurs de Wolff et à ceux de Locke. Mais il avait trouvé un refuge chez les pii^tistes, ennemis jurés de la philosophie « des lumlÈres «. Jacohi s'est formé à leur écolo. Peu importe donc qu'il ne procède pas directement des mystiques allemands du moyen-àge ou de ceui du xni" siècle, de Tauler ou de Jacob Bœlimr. Il en a connu presque l'équivalent dans l'enseignement religieux donné à son enfance, et dont il a gardé une très profonde impression. Plus tard, Pascal et Fénelon ont agi sur lui dans le même sens. Ainsi s'explique que Jacobl soit entré si aisément dans le sens des bizarres opuscules de Hamann, et qu'une parfaile intimité se soit établie tout de suite entre le « mage du Nord » et son cher Jonathan. Le talent de Hamann semblait peu fait pour séduire d'abord Jacohi. Ce style tourmenté, obscur, précieux et pédant à la fois aurait dû plutôt rebuter l'élève de Le Sage et de Bonnet, l'admirateur des classiques français et de Rousseau. Mais que comptaient ces défauts extérieurs au prix du mysticisme militant de Hamann, et de la guerre ouvertement déclarée par lui â l'orgueil rationaliste de son temps ? Jacohi n'eut qu'à l'enlondrc : sa sympathie était gagnée d'avance. De même, comment a-t-il conçu une affection durable pour un caractère mal équihbré comme Jean- Paul, ou pour un mystique inquiétant comme Lavalorî C'est que Jean-Paul, renchérissant sui' l'aversion que Jacobi éprouve contre les métaphysiciens du genre de Fichte, le féhcite de ne pas ressembler à ces a vagabonds de la pensée pure ' j> ; c'est que Lavater exagère encore, s'il est possible, la part que Jacohi fait au senlîment dans la révélation de l'absolu en nous*. •

Jacohi qui a fréquenté, qui a reçu chez lui une bonne partie du monde philosophique de l'Allemagne, ne s'ouvre lout à fait qu'avec les mystiques. Hamann, Hemslerhuis, Lavaler, la princesse Galitziuc et son cercle forment la société qu'il pré-

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