‹ La philosophie de JacobiChapitre 88 sur 141 · Ziippnm. U. 33. 43, H · texte numérisé non relu

Ziippnm. U. 33. 43, H

a. sw. m. *37.

a. sw, iv, G-w.

siasiiip la certitmle incomparable qui jaillit du cœur, certitude qui ii"a rien demandé à la raison pour s'établir, et contre laquelle les objections de la raison demeurent donc impuissantes. Sans doute il présente ce trait fréquent che» mystiques : dédaigner le dogmatisme rationnel, et affirmer dogniatiquemeul soi-môme, au nom du sentiment. Mais qu"aflirnie-L-il? A peine un peu plus que les postulats delà Criligiue de la Raison pratique : le Wbic arbitre, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, la Providence. Nous y , croyons, et cette croyance est le type m^me de la plus par- , faite certitude : mais de quoi nous assure-t-elle ? Uniquement de la réalité de son objet. Nous n'avons aucun moyen de pénéirer plus loin. De la liberté, que savons-nous? Rien, sinon qu'elle est réelle et incompréhensible, comme la création. De l'essence de l'âme et de la vie future, pas davanlage. De Dieu nous savons qu'il est, et que notre être dépend de lui : mais nous ignorerons toujours ce qu'il est. Nous nous le représentons comme une personne souverainement libre, bonne et sage. Un sentiment qui ne trompe pas nous y entraîne. Hypothèse pour hypothèse, nous sommes invinciblement porlés vers celle-là, la seule acceptable, la seule consolante, la seule qui nous défende du désespoir. Et Jacobi s'arrête là.

N'est-ce pas là un mysticisme bien discret? N'y manquet-U pas, je ne dirai pas la profondeur, — expression peut-être trop intellectualiste, — mais l'intuition directe et comme la possession de l'absolu? Jacobi parle bien, lui aussi, d'une intuition, mais il se hàle d'ajouter qu'elle est « aveugle ». Il s'en tient rigoureusement à sa conception de l'absolu inconnaissable. Mais, pour un mystique confiant en sa révélation intéiieure. Dieu, impénétrable à la raison, se manifeste au cœur. Par cette voie privilégiée, l'homme entre en communication intime avec l'ahsolu. Il se sent en communion réelle avec l'essence divine, 11 en a mieux que la connaissance, il en a l'expérience. Il en parlera donc avec une pleine assurance. Jamais il ne se croira téméraire, puisqu'il

ne dit que ce qu'il voU et ce qu'il i?proiiTe. C'est un inspiré, parfois un halluciné. Or, Jacobi ne perd jamais son sangfroid. Il a eu de rtiallucination, dans son enfance, une expérience qui l'a épouvanliî. Il reste très maître de lui dans son émotioD mystique. Quand elle s'épanche, c'est le plus souvent en couplets de facture brillante. Jacobi n'ignore pas la valeur littL^aire de ces pelils morceaux soignés et léchés. On les retrouve on différents endroits de ses ouvrages, dans les mêmes termes exactement, et avec les mûmes points d'eiclamatinn '. Il a l'extase très oratoire, et limagination fort bien réglée. En un mot, s'il est le plus mystique des rationalistes, il est aussi le plus raisonnable des mystiques. Car il ne fait pas fl de la raison ; il serait très fâché que l'on s'y trompflt. Kant l'a inquiété en paraissant s'y méprendre. Jacobi proteste que sa doctrine se fonde uniquement sur les données immédiates de l'esprit humain, et il est sincère dans ses protestations, comme il l'était tout à l'heure en se disant mystique. Ne se sert-il pas indifféremment des mots « senlîment » et « raison «, et ne prétend-il pas avoir le droit de les employer l'un pour l'autre? Confusion que ses contemporains lui ont reprochée comme une équivoque grossière. Mais précisément Jacobi en fait le point central de sa doctrine. Il nie qu'il y ait équivoque. La raison, en effet, selon lui, n'a rien do commun avec la faculté discursive de l'esprit. Elle porte directement et uniquement sur l'absolu. Elle nous atteste l'existence de cet absolu, comme les sens nous font croire à l'existence d'un monde extérieur. La raison, ainsi entendue, ne devient-elle pas une sorte de sentiment? Et du mémo coup, cette raison nous avertit du danger qu'il y aurait à poursuivre une prétendue science de l'absolu par l'entendement. Elle repousse les conclusions

1. Voyei, pur eicmplf , un rouplct qui te troute reproduit trois fois : dmi Due lettre à Gcethe, du 31 octobre UTi [SrieflBec/uel, p. iS) ; dans une lettre à Wieland, du 13 uov. 1774 {Rarn, 1, 104), et dans àllKiïl. SW, I, SS. — Comparoi cucori im pasiaae teituelleraent reproduit SW, I, S3D, et Hoth, H. 48.

OÙ reiitcndement aboutit au terme de sa rtîgressioii. Elle proclame que le fatalisme, que le spinozîsme ne peuvent i^tre lo vrai. Plutût que de s'y résigner, elle risque le salto niortale.

Eu quoi consiste au juste ce saut extraordinaire, dont Schelling s'est assez méchamment égayé ? Jacobi Yeut-îl dire, qu'arrivés au point où la raison ne sait plus nous guider, il faut nous lancer hardiment dans l'inconnu, et nous fier aui inspirations du cœur, qui nous conduira à rétcrnelle Térité ? Beaucoup de contemporains l'avaient compris ainsi. Mais Jacobi en a donné lui-même, dans une de ses dernières lettres, l'interprétation détaillée, c II n'est pas question, dit-îl, pour moi, de se précipiter la tête la première, du haut d'un rocher, dans un ahtme ; — mais bien de se lancer, en partant de la surface du sol, de, faire un tour complet sur soi-mûme (c'est le saut périlleux), par dessus les rochers et l'abtme, et do se retrouver sain et sauf sur ses pieds, debout, de l'autre cûté'. »

L'allégorie est transparente. Le sol où l'homme se ti'ouve d'abord placé, c'est le terrain de l'expérience, la connaissance immédiate de soi-même et du monde extérieur. Les rochers et l'abîme représentent les contradictions, les absurdités, les angoisses où tombe l'âme humaine, quand elle cherche une cause première, un premier commencement, une explication à la fois totale et logique des choses : en un mot, quand elle veut comprendre l'absolu. Car elle aboutît aa panthéisme, c'est-à-dire à nier Dieu, à se représenter l'univers comme un immense mécanisme sans but et sans âme, enûn â prendre le monde et elle-même en horreur. Comment échappera-t-elle h ces pensées désespérantes? Par la certitude de sa parenté avec une essence infiniment supérieure an monde créé : par la croyance en ce Dieu que nous révèlent notre aspiration au bien, la conscience de notre liberté, et l'existence même de notre raison. Voilà le trcmphn qid nous

i. Roin, II, 466. Lettre il >eeb, du 3

donnera l'élan. Par lui, le sallo mortale devient possible, et même facile. Nous franchissons d'un bond les obslîirles et l'abîme. Nous voici de nouycau sur nos jambes, dans la région du suprasensible, aussi certains ici de l'existence de Dieu et de la liberté de l'homme, que tout à l'heure, de l'autre cût6 du gouffre, nous croyions fermement â la réalité du monde extérieur.

En termes moins figurés, la doctrine de Jacobi, exactement opposée à l'idéalisme, se présente comme un réahsme, mais un réalisme en deux tronçons, qui ne se rejoignent pas. D'une part, réalisme empirique, c'est-à-dire perceplion immédiate du moi et du non-moi par la conscience et par les lens; d'autre paît, réalisme suprasensible, c'est-à-dire, perception immédiate de l'absolu par ce sens swj gcneris que Jacobi appelle tanlât sentiment, lantât raison, tantâtiustinct. Mais de l'une de ces réalités â l'autre, il n'y a point de passage intelligible pour nous. Leur réunion en un mi^me sujet est l'énigme de notre nature- « Je crois un Dieu comme je crois un monde sensible , dit Jacobi , je suis entre deux, et ma raison fait que je me trouve pour ainsi dire comme un mot composé de celle voyelle (Dieu) et de cette

consonne (univers) Toute ma philosophie repose sur

le dualisme et l'antagonisme d'une nécessité avengle et d'une liberté intelligente, dont le problème fait l'essence de l'homme C'est un miracle, que nous puissions apercevoir les objets que nous appelons matériels ; qu'un non-moi puisse entrer dans te moi, le contraire de la pensée dans la pensée. C'est un plus grand miracle, que l'homme puisse échapper en tout sens, eu toute direction, au mécanisme, qui le contraint do toutes parts, non seulement au dehors, mais au dedans de lui-môme, et créer par cet instinct divin, que nous nommons liberté, le génie des arts, le génie des vertus, et la vraie religion, qui n'est que la raison se conlemplant dans sa source <. i>

l. RoTH, n, 334-55, Lettre S C. V., du IT juL

Aiasi nous sommes en présence d'un double miracle,! puisque les deux ordres de réalité qui se manifestent à nous non seulement ne se rejoignent pas, mais encore s'opposent l'un à l'autre. Us s'excluraient mCme logiquement, si Ton, permettait à l'entendement d'aller jusqu'au bout de sa régression. Jacobi a fort bien discerné la plus importante antinomies de la raison pure, l'antinomie du mécanisme etM de la liberté, de la science et de la morale. Mais tandis quel Kant remonte à l'origine de l'antinomie pour la résoudre, . Jacobi ne tente pas d'expliquer ce qu'il appelle un miracle, i Il aime mieux risquer le sallo mortale. En deçà, le mécanisme ; au delà, la liberté. Entre les deux, l'abtrae. Du point de vue de l'entendement, spinozisme et atliéîsme ; du point de vue de la raison (ou d» cœur), spiritualisme et anthropomorpbisme. N'essayez pas une conciliation. Elle se ferait toujours au profit de l'entendement, et aux dépens du cœur. Vouloir rendre Dieu et la liberté intelligibles, c'est les trabir, J c'est les avoir déjà abandonnés pour le naturalisme el la I fatalité. Tenez-vous ferme à Tinslinct qui vous assure d votre origine divine, hk, et là seulement, est le salut.

Cette doctrine, conclut Jacobi, est le « vrai rationalisme n De fait, personne avant lui ne l'avait entendu ainsi. On eu plutôt reconnu là le contraire du rationalisme. C'est dans sa 1 conception de la raison que Jacobi se montre leplusfran-l liiement mystique,

^Mais, lui dit Hegel, la philosophie commence là où vouin i arrêtez. Qu'est-ce que la philosophie, sinon un effoi*

tour saisir dans une pensée unique la totalité du réelJ pour comprendre les rapports de ce qui nous apparat avec ce qui est, pqnr résoudre enfin les suprêmes con- Ë'adiclions ? Vous, Jacobi, constatez ces contradictions, et I

VOUS VOUS en tenez là. Vous posez d'un cûté le délermiDisme et de l'autre la liberlé, d'un côlé ta nalure el de l'autre le suprasensiblc. Vous affirmez (également leur réalité ù tous deux, maïs tous vous refusez à nous les faire comprendre l'un et l'autre. Le sallo mariale répond â tout. II est mortel en effet, mais poui- ia philosophie. C'est une fin de nonrecevoir opposée à la curiosité rationnelle qui est an fond de tout efTort philosophique. C'est un non possumus prononcé d'avance, el sans appel. Le problème étant de rendre intelligible l'unité des choses, Jacobi commence par affirmer que ce problème ne comporte qu'une soiulion, et que cette solution (le spinozisme) est inacceptable. Il faut renoncer pour jamais à la dangereuse chimère de l'intelligibilité. Il faut croire au double miracle, sans m6me essayer de le comprendre.

On a dit de la doctrine de Kant qu'elle était une impasse : on le dirait à bien plus juste titre de cette philosophie de Jacobi, Car, si la Critique de la Raison pure vise à ruiner l'ancien dogmatisme, elle contient pourtant les éléments d'une métaphysique nouvelle. Jacobi y a distingué tout de suite l'idéalisme qui allait en sortir avec Fichle, et bien d'autres doctrines devaient y prendre bientôt leur point de départ. La philosophie de Jacobi n'aura pas la même fécondité. Elle n'y prétendait pas ; elle s'en serait plutôt défendue. Jacobi aime peu, au fond, l'esprit do recherche ot d'ciamen, qui est l'âme de la philosophie. Il n'eu a que faire, puisqu'il possède la vérité absolue. Celle vérité relève du senlimeul, non de la pensée. L'entendement n'ayant pas contribué k l'établir, n'est pas non plus compétent pour la rriliqucr. Pareillement, Jacobi n'attribue à la raison, ou du moins à ce qu'il appelle ainsi, qu'une fonction révélatrice et prophétique, sans qu'on voie comment elle se relie à l'intelligence proprement dite. L'oracle que rend cette raison est toujours identique à lui-même, toujours aussi certain, toujours aussi clair et incompréhensible à la fois. Et même n'est-ce pas dans les cœurs simples qu'il se manifeste

COSCLfSlON 249

^avec la grâce la plus persuasive ? Une âme sensible et pieuse ■peut posséder, quoiqu'igiiorante, la Tôrité que les Spinoza et Tles Leibniz ont manquée. En ce sens encore Jacobi pourrait t dire avec Pascal : « La vraie philosophie se moque de la phi- Llosophte. B

Il ne va pas, cependant, jusqu'à nier la valeur de la ré- I flexion philosophique. Il s'est senti, au contraire, attb'é par ■les problèmes métaphysiques et moraux. Il leur a donnt- le pmeilleur de sa vie. Seulement il ne veut les traiter que ftpar sa méthode. Il ne quittera pas le point de vue de la con- Igciencc individuelle. Il se délie de ce qui la dépasse : il ^carle toute spéculation d"un caractère abstrait, qui entraiinerait, pense-t-il, tôt ou tard, la ruine de ses certitudes. — Par malheur, la conscience individuelle, comme telle, ne fournit pas les éléments nécessaires à une philosophie. Le subjectiïisme de Kant a été merveilleusement fécond, mais pourquoi? Hegel en a très bien exphqué la raison, dans l'important arlicle où il rapproche les doctrines de Kant, de lacobi et de Fichte pour les critiquer tour à tour '. C'est que Kant approfondit la distinction nettement indiquée dans sa Critique entre le sujet individuel et te sujet universel. La raison pure qu'il étudie est la raison humaine, identique en chacun de nous. Lorsque Kant l'analyse, lorsqu'il en détermine la stj'uclure et les fonctions, il fixe du même coup les -Conditions de la possibilité de la science, la portée de l'esiprit humain, et son rapport avec l'absolu. Dès lors une tbéoa de l'homme et de l'univci-s apparaît, dûl-cUe aboutir au lositivismc, et conclure que toute métaphysique est Illusoire. I Mais si l'on refuse, comme Jacobi, de dégager les éléments I généraux de la pensée, et do séparer dans le sujet l'indi- LrTiduel et l'universel, la réflcsion en sera réduite à cons- Itater les données d'une certaine conscience. Elle pourra Bfles décrire avec exactitude, et faire preuve de finesse et Me sagacité en les analysant. Elle ne pourra les interpréter.

Page 1