‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 124 sur 138 · JACOBI ET SCHELLING · texte numérisé non relu

JACOBI ET SCHELLING

même la possibilité. Jacobi avait critiqué Kant; il avait con damné Fichte : il devait excommunier Sche]lin<-

Schelling lui fit expier durement son imprudence. Mais vingt-cinq ans auparavant, Jacobi avait-il épargné davantage a vieillesse de Mendelssohn ? Par „„ juste retour, c'es^pour lui maintenant qu'il aurait fallu invoquer l'excuse que Kanî avait jadis fait valoir en faveur de l'auteur du TasZ .. Mendelssohn, disait Kant, aurait fini par reconnaître iC suffisance des preuves théoriques de l'existence de Dieu ba pénétration naturelle l'aurait conduit à cette conclusion, SI en même temps qu'une longue vie le ciel lui eût conserve cette souplesse de l'esprit qui est un privilè-^e de la jeunesse, et qui lui permet de transformer complètemen a

sciences'. „ Schelhng vengea Mendelssohn des ménris Hp acobi Mais il „e prévoyait pas qu'il aurait un jour besoin à son tour, du même plaidoyer, et qu'il lui faudrait suWr les' dédams des disciples de son rival disparu. Philosophes du raisonnement et philosophes de la croyance, tous sur ce pomt là, sont sujets aux mêmes illusions

Le temps réservait à Jacobi, ou du moins à sa mémoire une revanche encore plus piquante. Schelling auS S mais cru, quand il accablait sans pitié son vie 1 adve sai e quun jour viendrait où il s'inspirerait de lui? C'est nour' ant ce qu'il devait faire, en 1833. dans ses leçons su iZs cire de la philosophie moderne •. Pour critiquer He"'

tant H ";•" "" '""■'''' "' "'' ""■ ''""° ^'«<^her, des argumems'

ant de fois invoqués par Jacobi. H explique comme luTaue

e logique ne coïncide jamais avec le réel, et qu'iTe t vl

de prétendre déduire ce qui est. Même un de ces le oL est

consacrée presque en entier à Jacobi. Schellin^ renTXS

instice à son mérite. II montre fort bien la place que f c b

ccupe au commencement de la réaction contre TraZl

l'sme du XVIII. siècle, et il l'appelle, à ce poinï de vue Tlt

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personnalité la plus instructive peut-être de toute l'histoire de la philosophie moderne ' . » S'il comhat encore la doctrine, il l'expose du moins sans mauvais vouloir ni dénigrement. En un mot, cette critique, assez superûcielle d'ailleurs, est écrite sur le ton qui convient à l'histoire, et même avec sympathie. Rien n'y rappelle la brutalité du pamphlet de 1812. Mais en réalité, dès 1812, Jacobi appartenait déjà à l'histoire, comme Kant, et plus encore que Kant. Schclling l'aurait compris sans doute, si l'attaque malencontreuse de Jacobi ne lui eût fait perdre son sang-froid.

Si large et si puissant que fût le courant issu <le Kant. l'Ailemasnc philosophique n'y était pourtant pas entraîné* tout entière, le nombre n'était pas négligeable de wux que rebutait le formalisme abstrait do Kant, ou qu'éloignait le caractère strictement légal de sa morale. Beaucoup demeuraient plus sensibles i'i l'exquise pot-sic du platonisme, ou à la grandeur métaphysique de Spinoza. Panni «nix, semblet-il, Jacobi aurait dû trouver, sinon des disciples, au moins des lecteurs sympathiques et favorables.

En fait, cela ne s'est guère produit, et ilncst pas malaisé di' voir pourquoi. D'une part, la philosoi>Uie de Jacobi, à cause de son caractère expressément individuel, était un credo autant qu'une doctrine. Quiconque n'était pas arec lui était contre lui. Peu lui importait pour quelle* raisons on se refusait an ialto mortaU : kantiens ou non kantiens lui paraissaient, en ce cas, également ennemis. En outre, â partir de 1792 environ, les systèmes $e succédèrent en AUemagnc avec une extrême rapidité. En l espace de quelques année», le kantisme, dépouillé de sa forme première, parut se fondre avec

I. K»so Fmom. ettaiekU dtr fu*m* PkU^t^pUt, i. Vl.^ »«: i>. M».

des éléments qui provenaient des métaphysiques antérieures principalement de Leibniz et de Spinoza. Plus tard seulement, une fois entrée dans l'histoire, la philosophie de Kant sera dégagée des éléments parfois réfractaires que Reinhold Fichte, Schelling et les autres y mélangeaient. Mais, à 1 époque de leur apparition, ces nouveaux systèmes passaient pour le développement naturel et logique du kantisme. Par suite, ce que les romantiques, par exemple, auraient pu être tentés de chercher chez Jacobi, faute de le rencontrer chez Kant, ils le trouvaient, avec plus de vigueur et d'éclat philosopliiques, cLci les jeunes «ucccsicurs du grand pliilOM>phe. Cesl pourquoi, malgré d'Indéniables offlnué», ni Jacobi n'a été favorabk aux romantiques, ni ceuxci ne se sont montrés indulgonis pour l'œuvre de J.icobi.

Les romantiques n'ont iws été, au sens strict du mot des philosophes. L'eussent-ils été. leur inquiétude naturelle les aurait empêchés de mûrir une docirine. Toutefois, ce qu'ils ont fait, ils ont voulu le faire en philosophe!», si Won que leurs habitudes d'analyse et d« réflexion esthétique n ont pas été sans nuire A leur œuvre poétique. Ils ont plus disserté que créé. Ils ont cherché à fail^e prévaloir une certaine conception de 1 art. de Ihistoii^, de la nature et <le 1 homme : n'y avait-il pas lù tous les éléments d'une philosophie ? Plus d'un trait y rappelle Jacobi, et de fort près. D abord, la part prépondénuitc faite à l'intuition, A l'instinct 4 ce qui est immédiat et spontané, au . génie ». - et le dédain de ce qui est produit par le travail discursif et méthodiquement réglé de l'entendement. <> Ixîibnii! afiirme, WolfT i-monlre : c'est tout diiv .. éerit FaW-rlc Schlegel. Les s-raiids philosophes sont de* poètes et des royanls. Uur «nie est fait de divination, non de logique. Ou plutôt c est "ne logique souple et vivante qui n'a rien de commun avec ; mécanisme rigide de U «lénionstratlon. Socrate et son irol'ie, Platon et sa grAce altique. voilà les modèles du phi- "Hophe, s'ils n'étaient inimiiublcs. et s'il n'était contradici"'re que le philox.j)l)c eût un modèle. Sa doclHoc doit élrv

une appréhension personnelle de la vérité; sa pensée, une expression originale et singulière de l'univers.

Comme Jacobi encore, les romantiques sont les ennemis déclarés du rationalisme cher au xvni« siècle. Ils détestent la clarté artificielle et crue de cette philosophie « des lumières », qui n'a pas compris qu'un clair-obscur mystérieux estompe partout les contours du réel. Ce reproche, Jacobi ravait fait avant eux, vingt ans plus tôt, et précisément dans les mômes termes». Avant eux encore, - et toujours d'après Rousseau, — il avait proclamé le droit souverain du cœur à se mettre au-dessus des formules de la moraUté abstraite, et il avait revendiqué la liberté absolue du moi dans le domaine de l'action comme dans celui de l'art.

D'où vient donc qu'il y ait eu si peu de sympathie réciproque entre Jacobi et les romantiques? Le parfum de mysticisme piétiste qui se décèle dans son œuvre y a été pour quelque chose : peut-être aussi un certain ton de fatuité mondaine et légèrement ridicule dans ses romans. Mais surtout ils trouvaient chez Fichte, et bien plus à leur goût, tout ce qui pouvait leur plaire chez Jacobi, et beaucoup moins de ce qui pouvait leur déplaire. Le compte-rendu de Woldemar par Frédéric Schlegel (1796) "- est resté célèbre. Spirituel par endroits et malveillant d'un bout à l'autre, c est une exécution sommaire, et en somme assez injuste. Abandonnons à Schlegel l'intrigue et les caractères du roman : la philosophie de Jacobi méritait un examen plus sérieux. Je n'y trouve, dit-il en substance, que l'unité d'une personne et non pas l'unité d'une doctrine : je croyais être en présence d'une philosophie, et je rencontre l'individualité de Frédéric-Henri Jacobi. Point de principes généraux, point de liaison rigoureuse entre les idées, et pour conclusion : « Remettons-nous-en à la grâce de Dieu. » Quelle étrange

2: PamVSdtns'k tf ^^ DeutSChUnd. puis dans le ^^^^^^ ^J^^l^Jf tmstiken und Kritiken, 1801, réimprimé par Minok, Fnednch SchlegeU Seine prosaischenJugendschrifUn, Wien, 1882, 11, p. 72-92.

conception de la vérité ! — Et Schlegel conclut son article en reprochant à Jacobi son « immoralité ». Bref, cette critique affecte trop l'allure d'une satire. Il est évident que la position philosophique de Jacobi est peu ordinaire : mais il s'est efforcé de la justifier, et il eût été équitable d'examiner ses raisons. Schlegel n'a eu garde de le faire. Il s'est contenté de tourner Woldemar en ridicule. Peut-être n'étaitil pas fâché d'attirer, par ce coup d'éclat, l'attention du public sur son jeune talent? Mais la plupart des traits qu'il aiguise avec complaisance l'atteindront lui-même. En publiant ses propres ouvrages, il vengera amplement Jacobi. Le futur auteur de Liicinde a mauvaise grâce à reprocher à l'auteur de Wolde7nar son impuissance plastique et sa gaucherie philosophique : je ne dis rien de l'immoralité.

Il est fort douteux que Jacobi se soit le moins du monde reconnu dans l'œuvre des romantiques. S'il en a eu l'idée, il n'a pas dû y prendre grand plaisir. Il a pu penser qu'il se voyait dans un de ces miroirs convexes qui renvoient au spectateur son image grotesquement déformée. Son ami Brinkmann lui écrit, en 1804, à propos des frères Schlegel, qui mènent une bruyante campagne contre l'esprit et les traditions du dix-huitième siècle : « A quoi bon tout ce tapage? L'essentiel de ce qu'ils proclament a été dit, il y a vingt ans, par Jacobi et par Herder. Le reste est arbitraire, ou exagéré, ou faux, comme lorsqu'ils s'amusent à vouloir faire de Lessing un adversaire de la philosophie « des lumières » ' .

Jacobi souscrit de grand cœur à ce jugement. Leur style et leur poétique l'inquiètent. Il n'est pas sûr de les bien comprendre. Il appartient à une génération qui s'était formée à l'école des classiques français et anglais, et qui, malgré tout, dans le clair-obscur, ne faisait pas la part du lion à l'obscur. Il se défie de « cette espèce d'hommes pour qui et chez qui, consciemment et inconsciemment à la fois, le sérieux devient plaisanterie, et la plaisanterie, sérieux;— chez qui la physio-

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