‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 13 sur 138 · ô/pjarx, I, 30«. Ullre è M^ ll<liDanis ^^i 4 ttrmr t^l · texte numérisé non relu

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mœurs nouvelles. Si, au lieu de venir à Paris en 1802, il eût fait ce voyage vingt ans plus tôt, tout donne à penser qu'il en eût été charmé. Mais les salons de l'ancien régime ont disparu, et Jacobi ne voit que la société du Consulat, terriblement mêlée ; c'est pour lui une déception, à laquelle il aurait dû s'attendre, mais qui n'en est pas moins vive. Il n'a guère d'éloges que pour le vieil abbé Morellet, qu'il s'imagine convertir à sa philosophie. Il espère qu'une revue antimatérialiste va se fonder à Paris, bien que, ajoute-il, la philosophie française, par tempérament, soit plutôt matérialiste, ou sinon, aille simplement au catholicisme. C'est « plus court, plus aisé» plus raisonnable * o. Il s*6âi enquis du philosophe mystique Saint-Martin. «< Comme il vit fort retiré, et liié]irisé de tous les savants, thi^logiens, beaui-esprits et gens du monde de Paris, j'ai ou do la peine à le trouver. En prenant congé, il me dit : « Tout le inonde vous avait dit que je suis fou. Vous avez vu, du moins, que je suis un fou heureux. JVi cette insolence. Je pense, d'ailleurs, que s'il y a des fous à lier, il y on a auits! à délier, et je m^estime au nombre de ces derniers. » Il a ju$te mon Age, ajoute Jacobi, et voici i\ iK!u pK^s di\ an$ qu'il s'est mis à apprendi*e l'allemand, uniquement afin de pouvoir lire Jacob Rœlime, qu'il traduit maintenant en français, et qu'il tient pour l'aigle des philosophes •.

De retour ù Eulin, Jacobi pensait bien y passer le reste de sa vie. Mais sa fortune, qui avait insensiblement diminué depuis qu'il avait quitté Pempelfort, se ti-ouva tout ù coup pretqie enli^^n^nent perdue, par la ruine d'une entreprise indusirielle où elle était placée. Le coup était rude pour un homme de soixante ans, qui n'avait jamais connu la pauvreté, cl qui avait généreusement soutenu de sa bourse plus d'un réfugié dans le besoin. Il lui fallait songer, comme II récrit À un ami, k trouver un petit endroit tranquille ou il pût vivre avec le peu qui lui restait. Par bonheur, ix ce

i. Zûf^iim, T, 307-9. Lettr« à K-Spp^^ ilii 18 e«tri«r tlOS. S. aoTS, n, 310-311. Lettre À Jeao*PAul, du 31 Ju»Urt IMS.

moment même, Télocteur de Bavière venait de réorganiser l'Académie h Munich. II y flt offrir un siège à Jacobi, avec une pension fort convenable de 3,000 ihalers. Quelques années auparavant, celui-ci eût refusé : force lui était maintenant d'accepter. Il n'eut pas h s'en repentir. Il retrouva à Munich son compatriote et ami Schenck, d qui il était redevable do l'offre généreuse de rélécteur. On lui témoigna les égards dus à sa réi)ulation d'écrivain et de philosophe, et il se fit assez vite aux exigences, d'ailleurs légt'^res, de sa nouvelle situation.

La vie de Munich lui parut même agréable, quoi(iu'eMe lui r^senât de eontinuelles surprises. La Bavière, alliée do Napoléon, se montrait ûère de cette glorieu$o amitié. So$ plus braxN (ifficiers portaient avec ofigueil la croix de la Légion d'honneur. « On ne se fait ailleurs aucune idée, écrit Jacobi» de ce qu'on appelle patriotisme en Bavière ^ »» Lui-m^mo, comme Flchle, comme la plupart des Allemandiv du Nord» voyait en Napoléon un ennemi mortel, qui vouhut l'anéantis- $einent de TAllemagne. « L'Empereur, écrit-il à Fr. Perthes. a de la déHanee contre tout ce qui est allemand, contre notre philosophie, conln> notre littérature... cela se voit à son édit sur les librairies *jo... h Je crains que bientôt nous n'ayons plus de journaux du tout, plus d'écrivains, plus de !• 1 1. urs, plus de libraires. On nous dira que l'Alcoran, c*est-à-dire les feuilles officielles suflisent ik notre instruction; on suivra en tout point les conseils de l'abbé do Casta^4i*. » Kt pourtant, malgré la guerre, malgix* les inipiMs, malgré la police» Jacobi s'étonne comme on supporte facilement, en somme, et avec bonne humeur, la lourde alliance de Napoléon. Il y a bien un parti réactionnaire, ultramon- Uiin, vieux-bavareis , qui s'indigne des r«'*formes entreprises par le ministre Montgclas» ci qui espère tout bas une catastrophe : si Ton pouvait revenir au bon vieux temps el

1, ÏOrrwTX, n, 43. Uittt à Vom. mir» 1810.

1 liOTV, H, 411-418. Utir« à Fr. FerUi«f du 25 juiviff 1810.

a. Rcmi. Il, 5W. iHInp à C. V. d« U éHtmkn iS06.

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au gouvernement des jésuites M Mais Jacobi, personnellement suspect à ce parti, en sa qualité de protestant, comprend que le remède serait pire que le mal. Il voudrait bien que l'Allemagne fût délivrée de Napoléon : il n'ose souhaiter de la voir aux mains de ses ennemis.

Après avoir occupé, en 1807, le fauteuil de la présidence à FAcadémie, il pria le gouvernement bavarois de le dispenser à l'avenir de toute fonction active. Il vécut dès lors dans la retraite, toujours vif d'esprit, toujours affable et hospitalier, toujours ardent à la défense de ses convictions philosophiques. Avec l'âge, l'accent mystique et religieux devenait plus marqué. Jacobi continuait à entretenir un commerce de lettres avec tous ceux qui plus ou moins étroitement se rattachaient à lui : avec Jean-Paul Richter, son grand ami depuis 1798; avec Nicolovius, à Kœnigsberg; avec Stolberg, Dohm, Fries, Boulerwek, Kuppen, Neeb, Jacobs, et avec les rares contemporains de sa jeune.9so qui, comme Gœthe, survivaient encore. Son dernier ouvraKo» Des choses divines et de leur révélation, sorte de leslaniont philo.sophique (1811), dirigé contre Schelling, lui attira une réplique d'une violence extraordinaire. Ses amis prirent sa défense. Lui-même, qui sentail non pas ses convictions faiblir, mais ses forces décliner, employa ce qui lui restait de vigueur à donner une édition complète et (léfinitive do ses œuvres^. La mort le surprit au milieu de ce travail, le iO mars 1819.

La vie de Jacobi paraît loute simple et toute unie. Compai-^^e cependant k celle des philosopher^ allemands con-

2- U premier Tûlumft trait piiu eo 1812 ; le woDnd. avee unt kofM CC lBpMtâii(« lotroAvetlûn en t^l5; le croaMnif en Ulf. Le qiulnèine ItllK ^ — presse lomq^ Ja«»hi movnil.

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temporains, elle a un caractère d'exception, et cette différence explique, au moins en partie, certains traits de la philosophie de Jacobi. Il n'a pas passé par la môme école que les autres. Il n'a pas eu à apprendre, puis à désapprendre la lourde encyclopédie wolfienne, qui s'enseignait alors dans les universités d'Allemagne. Il n'a pas subi la discipline de la méthode déduciive, qui peut-être n'eût pas été sans profit pour lui. Il est, dans une certaine mesure, autodidacte. Ce qu'il a appris, il a voulu l'apprendre. Il a cherché ses maîtres du côté où l'attirait la penle naturelle de son esprit» du côté des mystiques, des moralistes, et des métaphysiciens que des raisons inoiTïlOH ont conduits aux questions Ueniiiîre*. Ainsi, au Heu d'ùlro Télèvo d'un Baumgarton, d'un Cru»iuâ(, ou d'un Martin Knulxcn, au Heu de commencer, comme benucoup de sos coiilemporîuns, par de forles études de théologie dognialique. Jacohi a subi de tout autres influences. Celle du pîétisnie d'alwixl, lapa^inière et la plus profonde : elle s él^iit empara do Tàme de Tenfanl, et «Ile resta chez l'homme fuit la raison secrMc de ses penchanis cl «le ses antipalhîes. Puis ce funjnl les années de Genève, ce fui surtout, avec la connaîs.sanco snperilcielle de quelques sciences posillves, l'élude approfondie i\\ys> moralistes français, cl la fréquenlalion des amis de Houssoau. Ajoutez enfin, apr^s le retour de Jacobi en Allcma^ue, son goût passionné |>our IVronomle politique» son passaj;é dans la carri«>re administrative, et ses efforls iKuir meUre en pratique les principes de Quesnay, de Smith et de Twi^'Ol. U vie des philosophes allemands était alors presque cxcIusîtoment universitaire» ou du moins livresque. Bien peu, jxanni eux, avalent acquis, comme Jacobi, l'expérience des affida^, et senti le contact de la n^alité |>olitique.

Autre <lifférence : Jacobi n'est pas du mélîer. Ce n'est pas un " pnofiSNslonnel o^ au sens strict du mol. Il est devenu philosophe par vocation pure, et parce qu'il s'c^^l senti comme obligé de défendre; publiquement ses convictions; mais il n'a jamais dû se préoccuper d'un grade ou d'une pUce

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À obtenir. Il n'a jamais appartenu à une université aile* mande, ni comme étudiant, ni comme maître. Il n'a donc pas eu à enseigner, c'est-à-dire à systématiser ses idées sous une forme immédiatement assimilable. Surtout il a échappé à ce qu'on peut appeler l'uniforme du corps, à la tournure d'esprit et de style que l'on prend insensiblement, et qu'il est si difficile d'éviter, lorsqu'on écrivant on songe, sans le vx)uloir, au collègue qui vous lira. Il est souvent fort malaisé de ne pas accepter simplement les questions dans les termes où on les trouve posées, de ne pas les traiter selon la méthode traditionnelle, de ne pas donner enfin au public la tentation de s'en désintéresser. Les circonstances particulières où Jacobi était placé le préservèrent de ce danger. S'il est vrai, selon la fine remarque de George Eliot, qu'un auteur ou un artiste transporte partout avec lui son auditoire familier, Jacobi, en écrivant, devait voir autour de lui, non pas des étudiants rangés sur des bancs et prenant des notes sous la dictée, mais les hôtes aimables et choisis qu'il savait attirer à Pempelfort. Sa mémoire évoquait sans doute ces discussions brillantes sur des sujets de philosophie et de morale, où des femmes comme la Lucie A'Allwill, comme l'Henriette de Woldemar, apportaient leur finesse et leur grâce un peu précieuses.

Cela mémo était une nouveauté : car les philosophes du temps, en Allemagne, ne prenaient guère le soin de donner un tour httéraire à leur pensée. Mendelssohn, il est vrai, n'écrit pas sans charme ni sans élégance ; mais il n'hésite pas à employer la pesante terminologie des Wolfiens. Kant, agréable et clair, paraît-il, lorsqu'il parlait, avoue lui-môme que la Critique de la Raison pure a été écrite en quelques mois, vite et mal. Mais Jacobi, qui veut persuader, se préoccupe de plaire. Souvent, il faut le reconnaître, la précision en souffre. Il aime à tourner et à retourner sa pensée, jusqu'à ce qu'il en trouve une formule saisissante. Il ne voit pas toujours que cette formule s'accorde mal avec une autre qu'il vient d'énoncer tout à l'heure. En revanche, il a du

mouvement, de l'éclat, des trouvailles de style : il se fait lire. Il rend accessibles, et môme attrayantes, des questions qui semblaient ne s'adresser qu'à un public spécial et restreint. Il se flatte que ces lecteurs nouveaux seront pour lui, et lui assureront le succès dans sa lutte contre le dogmatisme traditionnel. Quiconque se croit novateur en appelle volontiers des juges ordinaires au tribunal de l'opinion. Jacobi a expliqué lui-môme, avec une parfaite clarté, quels sont le point de départ, la méthode et l'esprit général de sa philosophie. Il l'a dit non pas une fois, mais cent fois. Làdessus, V Introduction au second volume de ses Œuvres complètes, qui est de 1817, s'exprime exactement comme le roman philosophique Alhcill, qui l'avait précédée de quarante ans. La pensée n'a pas varié, ou, pour mieux dire, la môme âme toujours inspire la doctrine. Jacobi n'a jamais prétendu ôtre de ces penseurs qu'anime un zèle purement spéculatif, et que le seul besoin de savoir tourmente. Capables de l'effort le plus énergique et le plus persévérant dans la poursuite du vrai, indifférents d'ailleurs aux conséquences pratiques qui peuvent résulter de leurs théories, pourvu que leur raison se satisfasse, le reste leur importe peu. Jacobi confesse qu'il n'appartient pas à cette famille d'esprits. « L'enthousiasme logique » n'est pas son fait. Il le sait, et il ne s'en afflige pas : car l' « enthousiasme logique » lui paraît inquiétant, et très propre à causer les plus dangereuses erreurs. Quant à lui, c'est bien aussi à la vérité qu'il aspire : mais cette vérité qu'il cherche ne lui est pas inconnue. Il en a le sentiment ou, selon sa propre expression, le « pressentiment » dans son cœur. La philosophie qui rendra le mieux compte de cet « instinct » prophétique et infaillible sera la vraie. Toutes celles qui le démentiraient ou le dénatureraient sont fausses.

Jacobi ne court donc pas risque de s'égarer. Il ne marche pas vers un but encore ignoré : ce but est fixé d'avance. « L'auteur, est-il dit dans la préface d'Allwill, est un homme qui, dès sa plus tendre jeunesse, dès son enfance môme,

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avait fort à cœur que son âme ne fût pas une propriété de son sang, un souffle périssable. . . La vie de riiomme ne s'expliquait pour lui que par l'amour de Dieu. . . Justifier cet amour, voilà à quoi tendaient toutes ses pensées et toutes ses réflexions. Ce fut uniquement le désir de recevoir plus de lumière sur cet objet qui le poussa vers la science avec

une ardeur qu'aucun obstacle ne rebuta * » Dans

V Introduction de 1817, Jacobi parle des « promesses » qui étaient dans son âme, avant qu'il s'adonnât à la réflexion philosophique. « Je partis de ces promesses, et je n'étais pas indifférent aux résultats que mes recherches pouvaient me donner. . . J'accepte donc le reproche, si c'en est un, do ne pas estimer ni aimer par dessus tout la connaissance et la science comme telles : je les aime, estime et recherche uniquement en vue d'un certain contenu, qu'elles doivent posséder pour avoir à mes yeux une valeur incomparable «. » En d'autres termes, qui sont encore les siens, Jacobi ne cherche pas la vérité, sans préférence secrète, sans idée arrêtée, comme le savant prêt à s'incliner devant l'expérience. Il cherche sa vérité, la vérité qu'il lui faut, celle qu'exigent impérieusement les tendances profondes de sa nature. Il n'admet pas que la philosophie puisse aboutir à des conclusions qui le réduiraient à l'incrédulité et au désespoir, et qui ne lui laisseraient rien à attendre dans ce monde ni dans l'autre. Car ces conclusions ne peuvent pas être «la vérité ». Une révélation intime nous assure dès à présent du contraire.

Si donc Jacobi est philosophe, c'est dans un dessein bien établi d'avance. Il veut « s'expliquer à lui-môme sa propre nature ». Mais non dans le sens où l'on interprète d'ordinaire le rvwOt (i£auTÔv. Se connaître soi-même peut être la devise de la recherche philosophique la plus désintéressée, conduire droit au Cogito de Descartes, et de là à la Critique de la Raison pure de Kant. Telle n'est pas la pensée de Jacobi.

i. Préface écrite pour l'édition de 1792. SW, I, p. xi. 2. SW. IV. p. xiY. XV.

« C'est sur un point spécial, dit-il lui-même, que je voulais plus de lumière, c'est sur ma dévotion innée à un Dieu inconnu. » — « Mon cas, ajoute-t-il, est commun à tous ceux pour qui leur philosophie est en môme temps leur religion, . . . qui ne cherclient pas la vérité en général, — une chimère, comme l'existence en général , comme la réalité en général, — mais une vérité déterminée qui satisfasse l'esprit et le cœur. Et si c'est là une philosophie personnelle, je consens que la mienne en porte le nom *. »

Ainsi le point de départ de Jacobi se trouve dans certaines « semences de vérité », qui sont naturellement en son cœur. Il est convaincu, sans en avoir la preuve, que Dieu existe, et qu'il est bon ; que l'âme est distincte de la matière et qu'elle ne peut périr; qu'elle est libre enfin, et qu'elle échappe (comment? nous l'ignorons) à la nécessité du mécan sme universel. La philosophie a pour objet de réfléchir sur ces certitudes spontanées. Mais à condition, cela s'entend, de ne pas les détruire en les analysant. Le rôle de la philosophie se borne exactement à mettre en lumière, « dans la mesure où notre esprit en est capable », le mystère de notre nature. L'effort n'est pas au-dessus de nos forces, puisque nous nous apercevons qu'il y a là un mystère. Mais il ne se peut pas qu'une telle réflexion nous conduise à nier Dieu, l'âme et la liberté. En un mot, cette philosophie de la croyance sait, en commençant, par quoi elle conclura : elle sait surtout par quoi elle ne veut pas conclure.

Jacobi ne prend cependant pas pour devise, comme les scolastiques : Fides quœrens intellectiim. Il en prendrait plutôt une opposée. Car, loin de promettre l'explication des rapports de l'ôtre infini aux êtres finis, il va établir, au contraire, que ces rapports sont inintelligibles. L'essence de Dieu, selon lui, est aussi incompréhensible que son existence est certaine. Tout système de métaphysique est, non pas une traduction, mais une trahison de la vérité ab-

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