ZôppRiTZ, n, 10 L Lettre à Weiss, du 18 septembre
CONCLUSION
n'ont vécu qu'en se modifiant toujours. Quand une doctrine est fixée, figée, pourrait-on dire, jusque dans ses moindres détails, elle appartient à l'histoire. « Un système complété, a-t-on dit, est un système à moitié réfuté. » Rien de plus juste. Car, une fois complété, il laisse voir à quel point il est pauvre. Irrémédiablement, puisqu'il est maintenant tout en acte : on ne peut plus supposer qu'il contienne rien désormais en puissance.
Si donc la doctrine de Jacobi ne se présente pas sous une forme systématique, ce n'est peut-être pas pour elle un désavantage considérable. Mais, indépendamment des chances de durée plus ou moins longue, il y avait là, pour Jacobi, une question de principe. Certains*objets se prêtent à une forme systématique rigide, et d'autres, non. Que la science positive exprime mathématiquement l'aspect quantitatif de la nature, rien n'est plus légitime. Nous connaissons l'origine et la portée des symboles dont nous nous servons là, et si nous ti-availlons sur la quantité abstraite c'est à bon escient. Mais la philosophie doit exprimer le réel dans ce qu'il a de plus intime : comment s'imaginer que la méthode de déduction analytique, qui est d'un emploi si heureux en mathématiques, puisse lui convenir aussi? C'est vouloir traiter le concret comme l'abstrait, le vivant comme l'inerte, le varié comme l'uniforme, la qualité enfin comme la quantité. C'est prendre le contrepied du bon sens et de la bonne méthode.
Le raisonnement, selon Jacobi, est une espèce de calcul. Ce calcul diffère de celui des mathématiques, en ce que ce dernier porte sur des symboles quantitatifs, aussi abstraits que possible, et l'autre sur des mots, qui représentent des concepts. Cette différence n'est certes pas néghgeable. Elle a même des conséquences fort importantes. Mais enfin, elle reste secondaire. Car, dans un cas comme dans l'autre, l'entendement opère sur des signes. Et il opère d'après ses propres lois, avec la confiance qu'à la fin de son travail le résultat obtenu peut ôtre considéré comme vrai. Confiance
justifiée lorsqu'il s'agit de la vérité abstraite, puisque celle-ci n'exprime, au fond, que l'accord de la pensée avec ellemême ; présomption téméraire, quand l'homme prétend rendre compte du « vrai », c'est-à-dire, de ce qui est. Peutêtre en effet le vrai n'est-il pas tel qu'il puisse entrer dans les cadres de l'entendement, et par suite dans la forme de la science, sans se dénaturer ou se perdre. Sûrement même il n'est pas tel. Le « vrai » ou « réel » est toujours individuel; l'entendement ne conçoit, la science n'explique que le général. La science postule donc, à son point de départ, la substitution de schémas abstraits à l'infinie variété des êtres concrets. Ce sont des symboles» commodes, mais inadéquats, et d'autant plus inadéquats qu'ils sont plus commodes. Pour les manier plus facilement, l'esprit leur fait fait subir une série de transformations. Il passe des images aux concepts, des concepts aux mots, des mots aux signes algébriques. En même temps, la science devient plus exacte, mais aussi plus abstraite. Quand enfin elle donne à l'entendement une satisfaction entière par sa parfaite rigueur déductive, elle est devenue un système, beau, si l'on veut, d'une beauté logique, mais n'ayant plus avec le réel qu'un rapport lointain. Les éléments qualitatifs qui font l'être concret ont
disparu.
Jacobi accepterait volontiers la définition de Condillac : « Une science est une langue bien faite. » Mais il ajouterait quïl n'y a aucun rapport entre le signe verbal et la chose signifiée, sinon une correspondance constante dans l'esprit de l'homme qui prononce ou entend le mot*. Or un tel rapport de correspondance, très suffisant pour la science positive, ne l'est plus pour la philosophie, qui prétend atteindre l'être môme. Si la philosophie est une science, elle est une langue. Mais si elle est une langue (c'est-à-dire un