SW, H, 484-5. Lettre à Sdilosser du 8 décembre
3 SW, n, 493. Lettre à Schlosser du 8 décembre 1787 ; IV, 272 3.
qu'il faut affirmer et nier, on est sage et éclairé. Refusez vous de vous conformer à cette orthodoxie d'un nouveau genre, elle vous accable sous les accusations de fanatisme, de superstition, d'ignorance, d'aveuglement et de stupidité. Il'est pénible d'élre ainsi excommunié du siècle des lumières. Mais peut-ôtre la vérité, dans son essence, échappe-t-elle plus à la démonstration que ces habiles philosophes ne l'imaginent. Affirmer que le monde entier s'est liompé, qu'il a été igno' rant, dupe ou fourbe jusqu'à nous, qui avons enfin, nous seuls, la vue nette et exacte du vrai, n'est-ce pas montrer une confiance bien robuste dans noire « saine raison >> ? L'histoire n'enseigne-t-elle pas que des millions et des millions d'hommes ont cru posséder la vérité, alors qu'ils étaient dans l'erreur, non moins que d'autres millions d'hommes qui soutenaient des opinions contraires? Cela serait bien fait pour conseiller un peu de modestie à la raison de nos contemporains.
Jacobi sera donc pour la philosophie « des lumières » un ennemi irréconciliable. Elle ne lui paraît pas seulement fausse, il la juge mauvaise et malfaisante. Elle ne clioque pas seulement ses opinions de philosophe : elle froisse ses sentiments d'homme et ses convictions de cliré. lien. Elle a/Tecle un ton de supériorité méprisante ou un air de compassion ironique envers les pauvres fanatiques qui croient posséder la vérité en Ghtist. Jacobi ressent ce dédain comme un outrage. Aussi est-ce le besoin de confondre cette orgueilleuse philosophie qui anime sa propre doctrine : c'en est l'idée maîtresse, et le mobile avoué. Cette préoccupation constante n'est pas d'ailleurs sans inconvénient. Jacobi a les yeux toujours fixés sur les « philosophes ». Il croit fermement qu'en prenant le contrepied de ce qu'ils disent, il ne pourra manquer dVMre dans le vrai. Tout ce qu'ils i-efusent au sentiment pour le donner à l'entendement, il l'ôtera à l'entendement pour le rendre au sentiment. Mais il arrive ainsi que la doctrine qu'il soutient est symétrique de celle qu'il combat. Cette symétrie môme les
JACOBI ET LA PHILOSOPHIE « DES LUMIÈRES
rapproche. Au regard de l'historien, elles apparaissent à la fois opposées et conjuguées. Un hégélien dirait qu'elles s'appelaient l'une l'autre. On a toujours beaucoup de points communs avec les hommes dont on est trop parfaitement l'ad-
versaire.
Jacobi n'était pas seul à mener sa campagne contre la philosophie « des lumières ». La réaction commençait sur différents points à la fois. Elle promettait d'être particulièrement vive dans la littérature, sous des influences diverses, dont la principale, était celle de Rousseau. L'apparition des romans de Jacobi coïncidait à peu près avec la crise littéraire que les Allemands ont appelée « Période d'Orage et Assaut (Sturni inicl Drang) », mêlée confuse de tendances révolutionnaires et d'aspirations novatrices, où éclatait surtout, avec le dégoût de la banalité et des lieux communs, la haine du bon sens terre à terre, et du rationalisme plat et prosaïque. « Tout, s'écrie Schiller, tout plutôt que la médiocrité écœurante de « ce siècle d'eunuques ! » Ce mouvement violent se perdit bientôt par ses propres excès. Jacobi n'était pas homme à se laisser entraîner dans un pareil tourbillon. Ce furent, nous le savons, d'autres écrivains qui se rapprochèrent de lui après Alhrill et Woldemar, des écrivains que les mêmes problèmes moraux et religieux préoccupaient, et que l'esprit du siècle froissait et indignait comme lui. Des quatre coins de l'Allemagne une affinité secrète les joignit. Claudius était à Hambourg, Herder à Weimar, Hamann vivait à Kœnigsbcrg, d'un petit emploi à la (Jouane du port. Quand il obtenait un congé, et qu'il faisait une visite à ses amis de l'Allemagne de l'Ouest, c'était un gros événement et une grande joie. D'étroites relations se nouèrent entre eux malgré la distance. On s'écrivit pendant longtemps
avant de se connaître. Le plus proche voisin de Jacobi était Hemsterhuis, qui habitait d'abord à la Haye, et ensuite à Munster.
Claudius s'était rendu célèbre par le succès de son Af.ssaoer deWandsbeck^i--0.iûS). Une simple et candide piété s y alliait a beaucoup de finesse et dhumour : le tout avec une saveur originale fort appréciée, môme de Gœthe. qui n'était pas d habitude, comme on sait, très friand douvrages d'édification L'ironie de Claudius, pénétrante sous sa bonhomie portait droit contre la philosophie « des lumières ». Elle en faisait ressortir l'orgueil et l'infatualion ridicules ; elle y opposait une modestie malicieuse, et l'aimable humilité d'une âme croyante et soumise. Jacobi applaudissait de tout son cœur' Il était grand admirateur aussi du philosophe hollandais Hemsterhms. Celui-ci, qui écrivait en français, trouva surtout des ecteurs en Allemagne. Il se croyait une certaine originalité de doctrine. Son spiritualisme un peu vague, teinté de spinozisme (Leasing le soupçonnait d'en élre plus que teinté)
tTJT\-7 '"'"'■ P'""' 'f"'' •^'•'"^''"- Sous la forme flottante de dialogues imités de Platon, Hemsterhuis pensait
conduire ses lecteurs à la vérité par une sorte de charme persuasil. Assez loin de Jacobi en matière de religion, il était presqu'entièrement d'accord avec lui en matière de philosophie. Là tous deux faisaient front contre les mômes ennemis.
Toutefois, les deux principaux alliés de Jacobi, dans sa lutte contre la philosophie régnante, furent sans contredit Herder et Hamann. Encore faut-il reconnaître que, mal<^ré certames analogies de sentiment, de grandes différences d esprit séparaient Jacobi de Herder. Le premier était loin
quite mtellectuelle du second. Ils ne se rejoignent guère que par leur aversion commune contre le dogmatisme étroit de la philosophie populaire. Mais le conseiller et l'ami selon le
i. SW, m, 263 sqq.
JACOBI ET LA PHILOSOPHIE « DES LUMIÈRES
ifîail
cœur de Jacobi, celui dont il écouta toujours docilement les avis et les remontrances, ce fut Hamann, le « mage du Nord ». Tant qu il vécut, c'est-à-dire jusqu'en 1788, la correspondance ne se ralentit point entre Kœnigsberg et Pempelfort. Hamann, qui se plaisait à donner des surnoms aux personnes de son intimité, appelait Jacobi son « Jonathan » et son « Ariel * ». A proprement parler, Jacobi ne fut pas son disciple. Le « mage du Nord » n'aurait pas souffert d'ailleurs qu'on lui en attribuât, non plus qu'un corps régulier de doctrines. Jacobi lui doit cependant beaucoup. Hamann était plus âgé que lui, et de caractère plus impérieux : il ne tarda pas à prendre l'ascendant sur son ami, et il l'obligea plus d'une fois à préciser et à corriger ses idées. H le força, pour ainsi dire, à se rendre compte des raisons qui justifiaient sa haine instinctive contre la philosophie « des lumières » ; il lui enseigna à critiquer, au nom de l'universel mystère, la philosophie qui croit tout comprendre et tout expliquer. C'est lui encore qui attira l'attention de Jacobi (et aussi celle de Herder), sur quelques questions spéciales, en particulier sur celle du langage*. N'est-il pas remarquable que le problème delà nature du langage, de son origine, de ses rapports avec la pensée, ait été l'un des premiers que les adversaires du rationalisme aient choisi dans l'espoir de lui faire échec? On dirait qu'une sorte d'instinct les avertissait de se porter d'abord sur ce point faible, pour y pratiquer leur première brèche. Ils feront sentir que le langage est quelque chose d'organique, de vivant, de mystérieux, — M. de Bonald dira : de divin, — qui surpasse l'entendement et qui défie nos procédés d'analyse. Ce n'est pas une découverte de la raison réfléchie, c'est un don que l'espèce humaine a reçu avec la
1. Hamann écrit à Jacobi, dans une de ses premières lettres (SW, I, 369), le 2 novembre 1783 :
Utrumque nostrum incredihili modo Consentit astrum
2. Jacobi avait déjà vu Charles Bonnet {Œuvres, VIII, p. 17-30] faire une part très importante au langage dans le développement de l'esprit humain.
JACOBI ET LÀ PHILOSOPHIE « DES LUMIÈRES
vie et qui la distingue entre toutes : c'est un instinct qui lui est propre *. Selon Hamann, le langage est le symbole sensible de la réalité inexprimable de lame, et la pbilosopbie n'est que l'exercice de la réflexion sur le langage «. Jacobi fait sienne cette pensée. Il y revient souvent et avec insistance. « Philosoplier, dit-il, ce n'est jamais qu'approfondir la découverte du langage ^. »
Hamann est obscur et bizarre. Il rend des oracles, et ne les explique pas. Il procède à coups de citations grecques, latines, françaises, espagnoles, voire bébraïques. Il lui faudrait pour lecteurs des éindits et des polyglottes. Il donne à ses essais les titres les plus baroques : Les croisades d'un phiîoïor/ite; Apologie de la lettre H par elle-même; Gol gotha et Sehlebimiiu. En un mot, il est pédant, et plus d'une fois il touche au grotesque. Pourtant, à travers le tintamarre qui étourdit d'abord les oreilles, percent bientôt des notes d'une justesse singulière et des harmonies originales. Hamann sent admirablement les défauts de la philosophie qui a séduit ses contemporains, et il trouve d'heureuses expressions pour les lui reprocher. On comprend que Kant l'ait engagé à écrire. Une idée maîtresse domine' l'œuvre de Hamann : le mystère des choses, selon lui, reste impénétrable à l'analvse abstraite. Nos explications n'expliquent rien. La logique est un jeu qui n'a rien de commun avec le réel. Par suite, le prétendu savoir du philosophe est fort au-dessous du simple bon sens, qui luimême ne vaut pas la foi du charbonnier. Hamann est piétiste, et des plus ardents. Ses invectives contrella philosophie « des lumières» dépassent de beaucoup en violence les attaques de Jacobi. « Il y a, dit-il, par exemple, une ignorance de la volonté qui est incurable. Cette sorte d'ignorance se croît pure, et pourtant elle ne s'est pas lavée de ses souillures. Au lieu de rougir de sa honte, elle lève hardiment les yeux. Elle se gonfle, elle dit, en enflant ses joues : Notre
2* SW' ivi ^^it'i'"*, ^^h'' ^'f /^'•^^^i7««i7 Lichtenbergs, 1801. i* SW' VI 'l65 ' ""* ^ '^•"■"'''' •'"'' *'^^"^-
raison est universelle, saine et parfaitement exercée, sans s'apercevoir que cette raison est, au contraire, misérable, lamentable, pauvre, aveugle et nue '. » Ces gens, si on les laissait faire, ôteraient du monde toute poésie et toute réalité, toute vérité et toute vie, tout miracle en un mot, pour ne laisser en la place que vide, abstraction, mort et mensonge. Hamann leur conteste jusqu'au droit de parler de Dieu. Dieu se révèle comme il lui plaît, et par l'intermédiaire des livres sacrés : mais la raison est bien téméraire qui s'imagine l'atteindre sans un secours surnaturel. « L'objet de vos réflexions et de votre dévotion n'est pas Dieu; c'est un pur symbole verbal, comme votre « raison humaine universelle », que, vous divinisez, et dont vous faites une personne réelle, par une licence plus que poétique *. » Aux yeux de Jacobi, la religion naturelle est suspecte : aux yeux de Hamann, elle est impie.
Aussi bien, si Herder, Hamann et Jacobi sont d'accord pour reprocher à la philosophie dominante de leur temps son impuissance et sa présomption, ils s'y prennent diversement pour la combattre. Chacun d'eux v révèle la tournure particulière de son esprit. Herder a touché aux problèmes philosophiques en théologien, en critique, en esthéticien, en historien, en philologue, de toutes manières enfin, mais non franchement en philosophe. Il s'y essaiera une fois, pour réfuter la Critique de la Raison pure, et la tentative ne sera pas heureuse. Herder est avant tout, comme Madame de Staël l'a bien vu, un homme d'imagination. H a le goût de l'exotisme, le sens de l'histoire et le don singulier de faire revivre le passé le plus lointain, ou plutôt d'y revivre lui-même. A l'humanité abstraite dont parlaient ses prédécesseurs, il substitue une humanité vivante, avec la riche variété de ses langues, de ses mœurs, de ses civilisations et de ses religions. Et son œuvre, déjà très féconde» l'eût été davantage encore, s'il avait su s'astreindre à une