‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 22 sur 138 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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LA PHILOSOPHIE DE JACOBl

méthode, et s'arrêter à un certain ordre de travaux. Mais une sorte d'inquiétude naturelle l'en empêchait. Il lui fallait parcourir sans cesse de nouveaux sujets : aujourd'hui la Bible, demain le folk4ore (dont il est un des inventeurs), plus tard les Idées pour servir à ridstoire de llmmanité ou le Romancero du Cid. « Herder est tout un monde à lui seul, dira Jean-Paul, mais il lui en manque un second pour y prendre son point d'appui*. » Evidemment un esprit si mobile n'était guère propre à une polémique suivie et serrée contre la philosophie « des lumières ». Sa fonction est de produire, non de discuter. Il combat ainsi d'une façon indirecte, qui n'en est pas moins efficace. Car en accoutumant ses contemporains à de nouvelles vues sur la littérature, sur les religions et sur l'histoire, il déconsidère plus sûrement les idées régnantes que s'il les attaquait de front.

Quant à Hamann, s'il n'a pas fait une critique méthodique de la doctrine qu'il détestait, c'est pour d'autres raisons. Il estime, selon le mot de Pascal, que la philosophie ne vaut pas une heure de peine : il ne s'y arrête donc pas. La prendre au sérieux serait lui faire trop d'honneur, ou se duper soimême. Il y a mille manières préférables d'employer ou de perdre son temps. Toute discussion philosophique est aux yeux de Hamann pure logomachie, dans l'acception la plus stricte du mot. Plus les philosophes s'expliquent, et plus les questions s'embrouillent. Jamais, en pareille matière, raisonner ni démontrer n'a servi de rien. Tant pis pour ceux qui ne sentent pas comme il faut sentir, qui ne croient pas comme il faut croire. On ne peut que leur conseiller la méditation et la prière. Tout au plus est-il bon de crever, à Toccasion, d'un coup d'épingle, les ballons gonflés de vent, et de ramener, par quelques épigrammes, une raison trop orgueilleuse à la conscience de son néant. Mais cela suffit : il n'y a pas à s'en occuper davantage. Hamann est d'une parfaite sincérité dans son mépris de la spéculation. Nous Tenten-

!. RoTii, n, 330. Lettre de Jean-Paul à Jacobi, 14 mai i803.

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drons plus d'une fois gourmander ou plaisanter Jacobi sur le sérieux qu'il apporte aux questions de philosophie, et sur les efforts qu'il fait pour y voir clair. C'est de Famour-propre mal placé, lui dit-il, ou de l'enfantillage *.

Aussi l'historien de la philosophie peut-il se contenter d'un coup d'œil jeté au passage sur Hamann, et même sur Herder. Tous deux ne lui appartiennent qu'à peine, et d'assez loin. Jacobi, au contraire, s'impose à son attention, et doit la retenir plus longtemps. Hamann se défendait d'être philosophe : Jacobi se défendra de ne pas l'être. Sans doute il penche, lui aussi, vers le mysticisme, et nous le verrons en faire l'aveu. Mais il s'arrête sur la pente. Il ne veut pas être confondu avec ceux qui disqualifient purement et simplement la raison, et qui lui refusent la faculté de discerner le vrai. Ainsi, Kant ayant semblé douter que Jacobi reconnût à la raison une autorité décisive en matière de philosophie (sur la question de l'existence de Dieu), Jacobi proteste avec vivacité. « Je serais très fâché que vous me prissiez pour un « supranaturaliste »... Je n'ai jamais fait dériver mon théisme que du fait toujours présent de l'intelligence humaine, de l'existence de la raison et de la liberté «. » Et il se demande comment une telle pensée a pu venir à Kant. Sa philosophie ne consiste donc pas uniquement en un appel au sentiment et à la croyance. Dans la mesure où sa méthode et ses principes le lui permettent, il s'est efforcé de légitimer la doctrine qu'il propose. Légitimer, dira-t-il, et non pas démontrer: car « le vrai », immédiatement donné à toute âme raisonnable, se voit, se sent, s'éprouve, mais ne se prouve pas. Cette légitimation se présentera sous deux formes. Tantôt elle sera directe : Jacobi essaiera démontrer que l'intuition (ou sentiment), est la source unique de la certitude et du savoir portant sur le réel. Tantôt, par une mé-

1. SW, m, 357. Lettre de Hamann à Jacobi du 30 avril 1787 He^-el a blf>n TU que Hamann avait une assez petite opinion de la doctrine 'de Jacobi et

5cAr?Al^ p.Tol-'oe!'' ' '"''°'^"''* "'"'''' ^^^^^.XVH. VeherHamakw,

2. SW, m, 529-30. Lettre de Jacobi à Kant du 16 novembre 1789.

LÉVY-BRUIIL. ' ^

thode inverse, il fera voir que toute philosophie qui prétend se fonder sur une démonstration n'atteint pas le « vrai », et qu'elle blesse Fâme humaine dans ses convictions les plus chères. C'est ainsi que nous le verrons combattre successivement Mendelssolm, Kant, Fichte et Schelling. Se déclarer contre tout système de philosophie, comme le remarque Schleiermacher, c'est là un trait caractéristique de la doctrine de Jacobi. La polémique en devient ainsi une partie essentielle : ou plutôt, ce n'en est pas une partie, c'est la doctrine môme, qui justifie de sa vérité par la fausseté de toutes les autres. Pour être fidèle à la pensée de Jacobi, il nous faudra donc, à son exemple, donner autant de place à la critique des autres philosophies qu'à 1' « illustration » de sa propre doctrine.

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