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LA SCIENCE ET LA MÉTAPHYSIQUE 83

li ne lui a pas fallu moins de l'ensemble des trois Critiques pour parvenir à une conciliation. Jacobi est préoccupé, comme Kant, de ce problème : mais la solution qu'il en propose est infiniment plus simple. Au lieu de concilier, il sépare. Selon lui, les domaines de la raison et de l'entendement sont absolument distincts. La raison est une « révélation de l'absolu », et n'est que cela. L'entendement, faculté secondaire, purement discursive, établit des démonstrations, mais « ne peut atteindre l'alpha ni l'oméga de rien ». Impropre, par conséquent, à constituer une métaphysique, ou « science de l'être », il ne doit aspirer qu'à construire la science, — relative, — des vérités abstraites et des phénomènes. Dès lors, le départ est facile à établir. D'un côté, le « vrai », qui n'est pas objet de science, mais dont nous avons, dans la raison, le pressentiment infaillible et l'instinct : point d'autre métaphysique que l'élan spontané de l'âme vers la source de son être et de tout être. De l'autre, le général et l'abstrait : c'est-à-dire, « l'objet de la science », science relative qui ne porte pas sur le « vrai en soi », mais qui permet la déduction rigoureuse des théorèmes, et la prévision des phénomènes naturels. Cette science promet à l'homme l'empire de l'univers. Pourvu qu'elle ne sorte point de son domaine, Jacobi lui accordera tous les postulats qu'elle semble réclamer : principes de la conservation de la matière et de la force, et déterminisme invariable des phénomènes. Pourquoi lui marchander ce dont elle a besoin ? Quel danger peuvent offrir ces concessions, s'il est bien admis que'' la science est relative, qu'elle ne porte que sur des symboles abstraits, et que le « vrai » ou 1' « être » ne se laisse ni expliquer ni comprendre ? Que la science rende compte, si elle peut, de tout ce qui est « nature » : elle n'aura pas encore entamé d'une ligne la région du « mystère ».

Nous reconnaissons ici l'idée directrice qui anime la philosophie de Jacobi : opposer au dogmatisme rationaliste de son temps une doctrine mystique de la croyance. Cet antagonisme, Jacobi le réalise dans l'esprit môme sous les

noms de « raison » et d' « entendement». C/est encore lui qu'il transporte dans la connaissance, sous les noms de « foi rationnelle et de science ». li y a un moyen, et un seul, de résoudre le conflit, ou plutôt de l'éviter: subordonner la science à la croyance, sans les laisser venir au contact lune de l'autre. Jacobi mettra donc tous ses efforts à montrer, d'une part, que le réel ne peut pas être objet de science, d'autre part, que les conditions mômes de la science en impliquent la relativité. Par suite, loin de cbercber à comprendre comment les lois de la nature pourraient comporter un élément de contingence, et laisser quelque place à la liberté, il préfère leur attribuer un caractère d'absolue nécessité. La formule idéiilc de la science, à ses yeux, est le mécanisme. Le but de la science n'est-il pas de rendre son objet le plus intelligible qu'il se pourra? Or rien ne satisfait mieux l'entendement que la conception d'un mécanisme, où chaque résultante trouve sa raison suffisante et nécessaire dans la somme des composantes. Remarquez que Jacobi n'était lui-même ni mathématicien ni physicien. Sa tournure d'esprit ne le portait pas vers les sciences positives et exactes. Il est peu vraisemblable qu'il ait beaucoup réfléchi à leurs postulats. Quand donc il insiste sur le déterminisme absolu que suppose la science de la nature, il a en vue, non l'intérêt de la science, mais surtout celui de la philosophie. S'il tient à établir un domaine propre à la science, c'est pour l'y enfermer.

Descartes, semblerait-il, a dû fournir à Jacobi l'idée d'une explication mécanique de tout ce qui est naturel. Mais peutêtre est-il inutile de remonter jusqu'à lui, et Jacobi s'est-il souvenu simplement des leçons de Charles Bonnet. Le naturaliste de Genève enseignait un dualisme intransigeant très voisin de celui de Jacobi. Comme philosophe, il proclamait la vérité du spiritualisme chrétien, et il s'attachait à la croyance en Dieu et à la liberté. Mais, comme savant, il professait que le mécanisme le plus rigoureux régit tous les phénomènes de la nature, y compris les psychologiques. « Vous

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donc, dit-il, qui vous intéressez sincèrement aux progrès de la religion qui est la vérité, ne vous scandalisez point lorsqu'un philosophe ose vous dire que l'homme est une machine physico - morale , construite pour exécuter une certaine suite de mouvements *. » Ne dirait -on pas le langage d'un La Mettrie qui serait chrétien? Bonnet en arrive même à une expression du mécanisme qui fait pressentir les formules célèbres de Laplace et de M. du Bois- Reyniond : « L'essence des êtres est invariable. Ils sont ce qu'ils sont. Les lois des êtres fondées sur leur essence sont donc invariables. Le fer se porte vers l'aimant, le tigre se jette sur le daim, le voluptueux poursuit le plaisir, le sérapbin brûle pour Dieu de l'amour le plus ardent, en vertu des lois étabhes. Ces lois, très différentes entre elles, sont également constantes. Les forces physiques et les forces intellectuelles sont également déterminées à produire leurs effets. Ces effets sont nécessaires. Ils découlent de rapports immuables. Chaque être décrit sa courbe : celle de l'araignée, beaucoup moins composée que celle du singe, l'est beaucoup plus que celle du polype. Toutes ces courbes ne sont que des portions infiniment petites de la courbe prodigieusement variée qui compose l'univers. L'intelligence suprême connaît seule l'équation de celte courbe*. »

Sans hésiter, Jacobi adopte ce mécanisme, certain qu'à l'exemple de Bonnet il pourra néanmoins admettre, dans un autre domaine, les réalités transcendantes que sa raison et son cœur réclament. « xVbsolument païen par l'entendement, absolument chrétien par le sentiment », telle est sa devise. Le dualisme est irréductible. Pourtant de ces deux a absolument », il en est un qui domine l'autre. L'entendement, qui a pour fonctions propies l'analyse et l'élaboration, suppose toujours (les données venues d'ailleurs. La raison, au contraire, est une faculté qui n'a besoin d'aucune autre, et par consé-

1. Bonnet, Pnncipes philosojMques sur la cause première et sur son effet. Œuvres, t. VIII, p. 1G8.

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