‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 43 sur 138 · SW, m · texte numérisé non relu

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LA SCIENCE ET LA MÉTAPHYSIQUE

de contoniporains trouveront le plus choquants dans sa doctrine. Herder et Schleiermacher (quoique théologiens), et surtout Goethe, ne comprendront pas que Jacol)i fasse un si grand crime à Spinoza d'avoir nié la personnalité divine. Mais Jacobi est inébranlable sur cet article ». Il proteste ne pas comprendre, à son tour, en quoi l'iiypothèse anthropomorphique serait plus inacceptable que les autres. Le salto moriaJPy comme il dit, consiste à adopler, par un acte de foi, une croyance indémontrable : mais dès lors qu'on se décide à franchir le pas, théoriquement, toutes les conceptions se valent. De toutes façons on est dans l'incompréhensible. Mécanisme, panthéisme, déisme, théisme, de ce point de vue c'est tout un. xVu moins, si Ton admet une personne divine, le cœur trouve-t-il satisfaction. Ce Dieu conscient, libre, plein de sagesse et de miséricorde, source de vérilé, de vie et de justice, on peut l'aimer, l'adorer, espérer en lui. Mais qu'attendre d'une substance infinie, inconsciente, sourde et aveugle * ?

Jacobi ne fait ici que tirer les conséquences de sa doctrine. Que reproche-t-on à l'anthropomoiphisme ? De répugner à ce que nous croyons savoir de Dieu. Il nous semble contradictoire que l'absolu soit conscient, se propose des lins, les accomplisse et s'y complaise. Mais, selon Jacobi, ce que nous pouvons penser de l'absolu, ce que nous nous imaginons connaître de lui, n'a logiquement aucune valeur. Affirmer que quelque chose est ou n'est pas contradictoire avec l'absolu, c'est être dupe de noire présomption native, et outrepasser ce qu'il nous est donné de savoir. L'anthropomorphisme n'est ni plus réfutable, ni plus démontrable que les autres conceptions de la divinité. Et comme il nous est « suggéré )) par le cœur, c'est lui, malgré le préjugé contraire,

1. SW. I, 250-1 ; IV", 78; III, 423. « Nous professons donc que riiomme poi1e en soi rimage de Dieu, nous professons ranthropomorphisme, et nous soutenons qu'en dehors de cet antliropomorphisme, il n'y a qu'atliéisnie et fétichisme. »

2. SW, IV, p. xxiii-xxv, XLV-XLViT. — Cf. ZoPPRiTZ, II, 100-101. Lettre à Wciss du 18 septembre 1812.

qu'il est le plus « raisonnable » de préférer. Car nous n'avons d'autre guide ici que cette suggestion, et, puisqu'elle est notre raison même, pourquoi refuserions - nous de l'écouter?

La personnalité divine ainsi établie, le reste de la métaphysique religieuse de Jacobi se résume aisément : ne rien dir-e des attributs métaphysiques de Dieu, puisque nous ne pouvons les comprendre, ni seulement les penser ; insister sur ses attributs moraux, puisque nous devons l'aimer et l'adorer. Jacobi aboutit ainsi à une sorte de religion naturelle assez semblable, en fait, à celle des déistes anglais, de Voltaire, et de ces « philosophes » qu'il haïssait si fort. Le contenu de sa doctrine coïncide à peu près avec la leur : c'est, de part et d'autre, une conception anthropomorphique de la divinité, fondée sur le témoignage spontané de notre nature morale, et soutenue, bien que Jacobi s'en défende, par une application un peu large et oratoire des piincipes de causalité et de finalité. Ce rapprochement l'eût indigné : il ne s'en impose pas moins.

Il est vrai que la forme des doctrines, et surtout le ton de leurs auteurs devaient leur cacher à eux-mêmes cette ressemblance. Les « philosophes » sont pleins de confiance en la raison raisonnante, et très fiers de ne se reposer que sur elle. Ils affectent de ne rien admettre qu'ils ne comprennent et qu'ils ne prouvent. Ce qui leur plaît peut-ôtre le mieux dans leur religion naturelle, c'est qu'elle est pure de tout élément non rationnel ; ils se savent gré d'en avoir éliminé le mystère. Jacobi, au contraire, a déclaré incompétente la raison raisonnante (qu'il appelle entendement) : la raison qu'il invoque, c'est le sentiment de l'absolu, c'est la révélation d'un Dieu incompréhensible, indémontrable, objet pourtant de croyance et d'amour. Le déisme pur lui fait pitié. Enfin, difl*érence capitale, la religion naturelle de Voltaire et de ses amis leur sert de machine de guerre contre les religions révélées, tandis que, chez Jacobi, la doctrine philosophique est si étroitement liée à la foi religieuse, qu'il faut y

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regarder de près pour les distingiiei-. « Je vais à la recherche du mystère, dit-il, comme d'autres vont à la conquête de la science, destructrice du mystère. Qui pourchasse le mystère n'est pas mon ami «. »

On s'explique donc que, la passion aidant, ni Jacohi ni ses adversaires n'aient aperçu les points fort nombreux où ils étaient d'accord, et qu'ils aient cru, des deux côtés, ci un antagonisme total. Jacohi ne veut voir chez les philosophes que leur hostilité contre le christianisme, et il prend, bien à tort, leur déisme pour un athéisme déguisé. De même, quand Jacohi proteste contre les reproches de fanatisme et de superstition, quand il explique qu'il est rationaliste, lui aussi, et qu'il a même de la raison une conception très haute, on ne veut pas l'éccuter. Et pourtant il avait le droit de demander que l'on ne travestît pas sa doctrine, et qu'on ne la fil pas plus mystique qu'elle ne Test. La révélation qui donne les premiers principes, Jacohi la présente comme se produisant nécessairement ciiez tous les hommes. Elle est, pour emprunter une expression de Descartes, la marque que Dieu a mise sur son ouvrage. Elle a lieu spontanément, par le seul fait que l'homme est homme, sans qu'aucune intervention spéciale de la grûce, à plus forte raison sans qu'aucun enseignement sacré soit nécessaire. Elle a pu être aussi nette, par exemple, chez un Socrate ou chez un Platon, que chez un chrétien. Elle est donc, si l'on ose dire, naturellement surnaturelle.

Le souvenir de Rousseau est ici manifeste. Imaginez une âme pieuse, de tendances mystiques, exaltée encore par une éducation dévote, et enthousiasmée à vingt ans par la Profession de foi du Vicaire savot/nrd. Ne croira -t- elle pas trouver, dans l'élan spontané de son cœur vers Dieu, une garantie suffisante de sa foi? Et, en s'affranchissant des formules des théologiens, ne rejet tera-t-elle pas aussi le maigre et froid déisme des philosophes? Elle n'acceptera,

comme Jacohi, qu'une philosophie qui s'accorde avec le sentiment religieux le plus profond. Voici bientôt paraître, à la fm du siècle, les Discours sur la Relir/ion de Schleiermacher. A l'exemple de Jacohi, dans un tout autre esprit que les philosophes du xviir siècle, Schleiermacher professera une sorte de religion naturelle. « Naturelle » toujours, puisqu'elle a son origine au plus profond de l'âme humaine, et qu'elle jaillit spontanément du cœur et de la sensibilité de l'individu; mais «religion » vraiment, ce qu'elle n'était plus chez les philosophes : non pas sèche conclusion d'arguments logiques, mais principe de vie et d'amour, et retour de l'âme Ihiie vers la source éternelle de l'être.

Dans une lettre adressée au comte Stolberg, son ami intime, Jacohi a expliqué comment il entendait la distinction de la religion naturelle et des religions révélées : « Je tiens toutes les théologies pour vraies par leur côté mystique, et toutes pour également fausses par leur côté non mystique, bien que, à un autre point de vue, je ne les déclare pas toutes également ineptes et pernicieuses. Selon moi, les différentes dogmatiques ont le môme rapport à la crainte de Dieu et à la vertu, que les différentes formes d'états au principe de la sociabilité. .. Si la reHgion chrétienne est sublime , au-dessus de toute comparaison , au-dessus de toutes les autres religions, c'est qu'elle enseigne un miracle continuel dont chacun peut avoir l'expérience : la régénération de l'homme par une force supérieure '. «

Stolberg ne fut pas peu scandalisé de ce langage. Comment pouvez-vous soutenir, répond-il à Jacohi, que toutes les théologies se valent? Et pouvez-vous douter que toutes les religions positives ne soient fausses, à l'exception de la chrétienne, qui est vraie ? Stolberg ne peut pas non plus considérer les faits historiques du christianisme comme n'important pas à son essence : il pense que, sans l'Évangile, l'homme n'aurait tout au plus « qu'un pressentiment vague

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