SW, 1,240; VI
LA SCIENCE ET LA MÉTAPHYSIQUE
et psychique. C'est pourquoi elle n'est pas connue, au sens propre du mot, ne peut pas l'êlre, et ne le sera jamais. Notre ignorance est de deux sortes. L'une est provisoire, et son domaine se rétrécit chaque jour, à mesure que s'agrandit celui de la science. L'autre est irrémédiable, et il ne tient pas à nous d'en sortir, puisqu'elle provient de notre constitution d'êtres à la fois raisonnables et finis. Eh bien! la liberté appartient à l'ordre des réalités qui passent notre faculté de comprendre'. Elle est, et doit être un « miracle perpétuel* ».
La doctrine de Jacobi côtoie ici celle de Kant ; mais qu'elles sont différentes d'esprit et de portée î Sans doute, lorsque Jacobi oppose la liberté à la nature, on pense aussitôt à la distinclion établie par Kant entre le déterminisme des phénomènes et la liberté nouménale. Mais Kant n'admet pas d'intuition qui corresponde à l'idée de la liberté : celleci ne prend un sens pour lui que par le devoir. Jacobi au conlraire n'est sûr de rien autant que de sa liberté. Sa certitude est immédiate et parfaite : elle se fonde sur un sentiment irrésislible qu'il appelle raison. Loin que la liberté demeure pour lui, comme pour Kant, un concept négatif, elle est la lumière centrale qui éclaire le reste. Il tient tellement à raffirmalion spontanée de la liberté qu'il en fait le trait essentiel de sa doctrine. « Admettre une intelligence et une liberté véri labiés, non seulement dans l'être suprême, mais aussi dans tout être raisonnable, et affirmer que ces deux facultés se supposent réciproquement : voilà ce qui distingue ma philosophie de toutes celles qui se sont produites depuis Aristole *. » En effet, en quoi consiste, à ses propres yeux, l'originalité de Jacobi? A rabattre l'orgueil de Fentendement et de la philosophie dogmatique qui se fonde sur lui : à faire voir que, si tout s'explique, tout est
f. SW, n, 322. Cf. Meier, 171. Lettre du 2 iiinis 1816.
2. SW, VI, 174 : « .... der Frciheit, die cin continuiiiiches Wunder ist. »
3. SW, II, 46; VI, 231; Roth, II, 463. Lettre à Jean-Paul du 11 mai 1817; SW, VI, 231.
LA PHILOSOPHIE DE JACOBl
nécessaire. Il enferme lo philosophe dans ce dilemme : ou accepter un mécanisme insupportable à la conscience, ou admettre, avec le mécanisme et au-dessus de lui, le « miracle pei-pétuel », c'est-à-dire la liberté. Mais comment ce miracle est-il possible? — Je n'en sais rien, répond Jacobi : je n'en saurai jamais rien. Mais peu m'importe. Je sens que je suis libre, et la certiliule de ce senliment est supérieure à l'évidence d'une démonstration. Celte coexistence en moi de la liberté avec le mécanisme est un miracle. Cela scandalise les philosophes dogmatiques, qui se croient tenus de nier le miracle. Autant nier l'homme, le monde et Dieu : car le miracle est partout.
La dignité de l'homme ne consiste pas à savoir tirer des conséquences : de cela les animaux mêmes sont capables. Elle ne consiste pas non plus à construire un corps de sciences rigoureuses, dont les applications sont certes fort utiles, mais dont le rapport au réel demeure obscur et lointain. La dignité de l'homme consiste à voir son néant au prix de l'absolu : — c'est la raison ; et à se sentir capable de maîtriser ses passions : — c'est la liberté. Plus cette liberté est incompréhensible, plus elle est un « miracle perpétuel », et mieux elle nous révèle notre essence, mieux elle nous assure que nous n'appartenons pas tout entiers à la nature. Quoi de plus absurde, dès lors, que les efforts des philosophes pour ins('rer la liberté dans le cadre de leurs systèmes? Mieux vaut la nier franchement, comme Spinoza, que d'en faire, comme Leibniz, une « nécessité morale ». Mais mieux vaut encore, dit Jacobi, avouer qu'elle est tout ensemble inintelligible et réelle.
iiiiiipii'»ii'i I i f
J||l»HIII|||p^ «f 1