THÉORIES PSYCHOLOGIQUES, MORALES ET POLITIQUES
Il ne faut pas attendre de Jacobi qu'il parcoure méthodiquement le cycle complet des questions philosophiques. Il n'a pas un système qui les embrasse toutes. Il a cherché seulement si la philosophie pouvait l'aider à déchiffrer l'énigme que l'homme est à lui-môme. Les problèmes d'ordre purement spéculatif ne l'arrôlent donc pas. Pressé de conclure, il écarte ce qui n'a pas de rapport direct au sujet qui le passionne. En revanche, il revient sans cesse à certaines questions de psychologie, de morale et de politique qui lui tiennent à cœur. Les solutions qu'il en donne nous permettront de fixer la nuance et comme la tonalité exacte de sa doctrine, et de lui assigner sa place dans la réaction qui commençait contre le grand courant du xvni® siècle.
La psychologie de Jacobi, dans ses grands traits, est peu originale. Ce reproche, si on le lui eût fait, ne l'aurait guère ému. Il savait fort bien qu'on y pouvait reconnaître, tantôt ici, tantôt là, des éléments venus de Platon, de Spinoza, de Leibniz, d'Hutcheson, d'Adam Smith, d'un peu partout. Il ne sélait jamais proposé d'établir une théorie systématique de
Bt
râmc. Il ne cherchait dans ses réflexions psychologiques qu'une confirmation de ses sentiments, en même temps que des arguments contre ses adversaires. Nous n'y insisterons donc pas. Nous retiendrons seulement deux points où apparaît la doctrine propre de Jacobi : la conception de la volonté et la théorie de la croyance.
Le plus souvent, Jacobi se borne à présenter la volonté comme la faculté d'agir avec réflexion, et de prendre en connaissance de cause le parli que la raison juge le meilleur : c'est la conception ordinaire de la volonté, ou, plus exactement, la TisoxipsGriç d'Aristole. Mais, en d'aulres passages, Jacobi donne au mot « volonté » un sens tout difl*érent. Il désigne par là l'essence même de l'ôtre, le fond impénétrable et pourtant manifeste de l'activité et de la vie : « Je ne connais pas la nature de la volonté, c'est-àdire, d'une force créatrice qui se détermine et se gouverne elle-même : je ne connais pas son essence intime et ses lois, car je ne suis point par moi-même. Mais je sens qu'une force de ce genre est la vie la plus intérieure de mon être ; j'ai par elle le pressentiment de mon origine*... » Et un peu plus loin : « L'expérience et l'histoire m'enseignent que les actions de l'homme dépendent beaucoup moins de ses pensées, que ses pensées de ses actions, que ses idées se conforment à ses actes et ne font en quelque sorte que les reproduire, et ainsi que la roule pour arriver à la connaissance est une roule mystérieuse, — non point syllogislique, ni mécanique. » Cette « route mystérieuse » se relrouvera plus lard chez Schopenhauer, qui pense, lui aussi, que par l'entendement nous n'atteignons point le réel, el que l'essence des êtres nous resterait donc à jamais inconnue, si le sentiment intime de noire volonté ne nous mettait en présence de l'être même, « comme un chemin soulerrain qui nous introduit tout d'un coup au cœur de la forteresse ». Il est remarquable qu'avant Schopenhauer, Jacobi le premier
1. SW, I, 402. LeUre à Hamann, du U janvier 1785. — Cf. IV, 237.
ait appelé du nom de « volonté » la tendance qui est le fond le plus intime de l'être, et que Leibniz définissait par le mot « force ». Avant Schopenhauer encore, Jacobi a fait de l'entendement, par comparaison avec la volonté, une faculté secondaire : la volonté étant le réel en soi, et l'entendement le lieu des vérités relatives. « L'entendement de l'homme, dit-il, n'a pas sa vie, sa lumière en lui-même, et ce n'est pas par lui que la volonté se développe. Au contraire, c'est l'enlendement qui se développe grâce à la volonté : celle-ci est une étincelle de la pure lumière éternelle, c'est une force issue de la force suprême. Qui marche avec cette lumière et agit avec celte force, va de clarté en clarté, et comprend son origine et sa fin. * »
Dépouillez la pensée de Jacobi de sa forme spiritualiste et mystique : elle difl*èrera fort peu de ce qui est dit dans le Monde comme Volonté et Représentation. La rencontre n'est pas fortuite : nous avons dû la signaler déjà*. Abstraction faite de la croyance en un Dieu juste et bon, cette conception de la volonté conviendra fort bien au pessimiste. Certes, Jacobi aurait jugé le système de Schopenhauer impie, sacrilège, et cent fois pire que la « philosophie populaire ». Il n'aurait pas souffert que l'on comparât cette doctrine à la sienne. Mais il a un faible pour le dilemme. Il aime à mettre ses adversaires dans la nécessité de choisir entre ce qu'il soutient et une thèse évidemment inacceptable : par exemple, entre la croyance à la personnalité divine et l'absurdité radicale de toute existence. Il fait voir ainsi comme il faudrait peu de chose pour passer (le son spiritualisme chrétien à un pessimisme athée. Que le doute atteigne la « révélation naturelle » qui nous est donnée par la raison (c'est-à-dire par un sentiment), et Jacobi dira lui-même que le monde est un enfer, et que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Il n'a donc pas ignoré
1. SVV,IV, 247-9. Un loug passage de la lettre à Hamann citée ci-dessus se trouve ici textuellement reproduit.