Voyez supra, cli. iv, p. 87 sqq
remonter de condition en condition : jamais sa régression n'a de terme. Il ne comprend Fôtre contingent qu'ayant sa raison dans l'ôtre absolu. Mais Fôtre absolu, il n'y atteint jamais, et ainsi l'être contingent lui-môme demeure insaisissable dans son essence.
« La fonction spéculative de la raison, dit Jacobi, est d'établir un enchaînement suivant des lois nécessaires, c'està-dire conformément au principe d'identité ; car d'une autre nécessité que celle-là elle n'a aucune idée. » Mais si vraiment la raison n'est capable que de cela, toutes ses explications seront en effet analytiques. Elle n'ira jamais que du môme au môme : elle ne fera jamais que varier les expressions d'une formule unique : « Ce qui est, est. » Elle est donc impuissante à saisir quoi que ce soit qui ressemble à une cause première, à un absolu. « La nature, dans son ensemble, la totalité des ôtres finis, ne peut révéler aux recherches de l'entendement plus qu'il n'est contenu en elle : à savoir, des ôtrcs variés, des changements, un jeu de formes ; nulle part un commencement réel, un principe réel d'une existence objective. »
On voit assez, d'après ces textes, la direction générale de la pensée de Jacobi, et où il veut en venir. Mais la précision manque, et l'expression est confuse. Le mot « raison » surtout prôte à l'équivoque. Tantôt Jacobi le prend dans un sens strict, et l'oppose à « entendement » comme faisait Kant : tantôt il désigne par là, au sens large, la faculté de connaître tout entière. Par suite, Jacobi semble abuser des mots « nécessité » et « mécanisme ». Veut-il parler de la nécessité relative et du mécanisme hypothétique de la science proprement dite, telle que la construit l'entendement? ou entend-il désigner la nécessité réellement métaphysique et le mécanisme absolu de Spinoza ? Jacobi paraît passer sans cesse de l'un à l'autre sans y prendre garde. Mais en a-t-il le droit ? La nécessité et le mécanisme que suppose une conception scientifique de l'univers (œuvre de l'entendement), n'excluent pas la possibilité d'une conception métaphysique
JACOBI ET LE SPINOZISME 159
(œuvre delà raison), qui reposerait sur les idées d'harmonie, de finalité et de justice. Leibniz n'a-t-il pas dit que le cartésianisme était l'antichambre de la vérité? Il admet comme Descartes que tout se fait mécaniquement dans la nature. Mais il soutient que ce mécanisme môme repose sur un dynamisme plus profond dans l'intimité des êtres. Et déjà dans l'antiquité, à un autre point de vue, le panthéisme stoïcien ne prétendait-il pas concilier le déterminisme et la finalité, la nécessité des lois de la nature, et la sagesse suprême qui s'exprime par cette nécessité? Si une telle conciliation est possible, l'édifice de Jacobi manque par la base et s'écroule. Il ne peut plus affirmer que tout système de philosophie conséquent avec lui-môme mène nécessairement au spinozisme. Mais la confusion est dans les termes plus que dans la pensée. En fait, Jacobi soutient les deux thèses :
io La science de la nature réduit la réalité concrète à un mécanisme abstrait ;
2-^ La métaphysique dogmatique, qui prétend expliquer la totalité du réel, y introduit un fatalisme absolu.
Il a eu seulement le tort de ne pas les exposer séparément, et de paraître ainsi les confondre. Encore donnerait-il pour excuse que la confusion n'est pas son fait, mais bien plutôt celui de ses adversaires. Car c'est eux, et non pas lui, qui pensent que la métaphysique doit être un système, une science. S'il en est ainsi, leur dit Jacobi, vous devez donc nier toute contingence, toute finalité, toute liberté. La science humaine, en effet, ne change pas de nature pour changer d'objet. Qu'il s'agisse du phénomène ou de l'être en soi, comprendre consistera toujours à rendre l'objet intelligible, c'est-à-dire à le rattacher nécessairement à ses conditions d'existence, c'est-à-dire à le construire, à en démontrer la possibilité pour l'entendement, avant d'en éprouver la réalité par l'expérience. Bon gré mal gré, toute métaphysique systématique doit être déductive comme la géométrie. Il est donc vrai de dire qu'elle implique un fatalisme absolu.
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Jacobi n'a pas seulement étudié Spinoza. Il a lu Hume aussi, et il s'en souvient ici. Il s'efforce de montrer que « liaison nécessaire « équivaut à « liaison analytique », et qu'il n'y a pas de liaison à la fois synthétique et nécessaire. S'il en existe de telles, elles sont inintelligibles pour nous : nous ne comprenons de nécessité que la nécessité logique fondée sur le principe d'identité. Or la science consiste dans un système de propositions démontrées, c'est-à-dire découlant les unes des autres avec une nécessité évidente. Le principe d'identité sera donc le principe suprême dtî la science. Et comme il exige qu'il n'y ait jamais plus, ni autre chose, dans la conséquence que dans les principes, dans la conclusion que dans les prémisses, les propositions successives de la science ne seront en réalité qu'une série de formules identiques en valeur. Elles explicitent ce qui était contenu implicitement dans la première. Jamais rien de nouveau n'apparaît. Donc, dans le monde de la science, point de contingence possible : c'est bien un pur mécanisme.
On pourrait même soutenir que cet univers, en devenant intelligible, devient aussi intemporel. Car ce mécanisme, formant un système unique, est conçu pour ainsi dire tout d'une pièce. De môme qu'il peut être exprimé en une immense mais unique équation, de même tous ses éléments peuvent être considérés conmie coexistants : le futur n'est pas réellement futur, puisqu'il est dès à présent contenu dans ses conditions K Jacobi semble avoir entrevu ici ce que M. Bergson a entrepris de démontrer réc Mnment : que la durée véritable n'existe que pour une conscience vivante. Mais Jacobi ne songeait point à étudier la notion même de temps ou de durée. Il voulait seulement faire entendre que, pour la science, les vérités de fait tendent à se transformer en vérités mathématiques. Quand la science est achevée, celte transformation est complète. L'univers est devenu parfaitement intelligible, mais, en même temps, pure-