STRUCTURE INTERNE DE LA SCIENCE NOUVELLE
pris comme identiques, d'une part le concept philosophique de force est troublé par celui de justice et, devenu hybride, (Miitradicloire et incohérent, il s'annule, tandis que, d'autre part, le type empirique de la société barbare est exagéré et rendu beaucoup trop rigide. On peut dire que la confusion du philosophique et de l'empirique est manifeste dans la « dignité » où Vico définit la nature dés choses : « La nature des choses n'est autre que leur naissance en de certains temps ri dans certaines conditions, lesquelles sont toujours telles qu'elles sont, et, étant telles, les faits naissent tels et non autres » ; ici, apparaissent réunis les conditions et les temps, la genèse idéale et la genèse empirique. De même» il est parfaitement vrai que l'histoire doit procéder d'accord avec la philosophie, et que ce qui est philosophiquement inadmissible ne peut jamais être historiquement arrivé; niais puisque, pour Vico, la philosophie n'est point distincte de la science empirique, quand les documents lui manquent et que, dès lors, aucune philosophie n'est applicable, il se sent également sûr de la vérité, et, comblant la lacune au moyen de la conjecture que lui fournit le schéma de la science empirique, il a l'illusion d'avoir recouru à des « preuves métaphysiques ». Ou encore, se trouvant en présence de faits douteux, au lieu d'avoir la patience d'atkendre que la découverte d'autres documents dissipe les doutes, il résout la difficulté en prenant ces faits, comme il ii conformité des lois, c'est-à-dire en conformité toujours du schéma empirique, ce qui est, en matière d'hypocertaineinent licite. Mais cette hypothèse est justement, pour Vico, une « vérité méditée en idée », de sorte que la comparaison avec les faits, qu'il recommande cependant >i titre de continuation, devrait rire superflue, ou bien que. si les faits apparaissaient, dans la comparaison, contraires à l'bvpothèse, ce Repaient Les faits, c'est-à-dire l'apparence, qui auraient tort, et non pas l'hypothèse, affirmée coimm une vérité
4t LA PHILOSOPHIE DE J. B. VICO
indubitable, parce que philosophique. De là la tendance qui existe chez Vico à faire comme l'on dit, violence aux faits.
Ces exemples suffiront à indiquer le vice intime de structure qu'on trouve dans la Science nouvelle, et à dégager l'une des idées maîtresses de notre exposé et de notre critique de la pensée de Vico; critique et exposé au cours desquels beaucoup d'autres exemples se présenteront spontanément à l'esprit, tandis que ceux qui ont été déjà donnés seront mieux éclaircis. Mais une autre idée maîtresse, qu'il convient de bien établir, est que ce vice est le vice d'un organisme extrêmement robuste et que les ordres de recherches que Vico a confondus sont formés de recherches effectives d'une extraordinaire nouveauté, vérité et importance. C'est, en somme, le même vice qu'on rencontre fréquemment chez les génies très originaux et inventifs, lesquels portent rarement leurs découvertes au degré de l'élaboration précise, tandis que les esprits moins inventifs ont coutume d'être plus précis et plus conséquents. Profondeur et subtilité ne vont pas toujours ensemble et avec la même vigueur : et Vico, bien qu'il ne fût pas très subtil, était toujours très profond.
La lumière et les ténèbres, la vérité et l'erreur qui alternent et qui s'entrecroisent presque à chaque page de la Science nouvelle ont été diversement jugées selon les différences de mentalité des lecteurs et des critiques; et même, c'est dans des cas remarquables comme celui de Vico, qu'on peut discerner de la façon la plus nette ces différences. Il est des âmes rétives et défiantes, promptes à noter la plus légère contradiction, exigeant inexorablement les preuves de chaque affirmation, sachant vigoureusement manier les tenailles des dilemmes pour broyer sans pitié un pauvre grand homme. Pour ces ames-là, l'œuvre de Vico, — et beaucoup d'autres de la même valeur, — est un livre fermé ; tout au plus leur offrira-t-elle le sujet d'une de