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LA FORME FANTAISISTE DE LA CONNAISSANCE

{La poésie et le langage)

Dans la Science nouvelle, des formes de l'esprit Vico étudia surtout, et l'on peut dire exclusivement, les formes inférieures ou individualisantes qu'il désignait toutes à la fois par l'expression de « certain » : dans l'esprit théorique, la fantaisie, dans l'espril pratique, la force ou la volonté, dans la science empirique correspondant à la philosophie de l'esprit, la civilisation barbare ou sagesse poétique, dont l'étude constitue, comme il le dit lui-même, « presque lout le corps de l'o'iivre ».

Pourquoi el comment il prit un si grand krtérèi à ces formes inférieures, aux sociétés primitives el aux histoires u es qui les représentent, c'estce qui est encore, quant aux circonstances extérieures, r-clai tcî par les éludes qne Vico ml ,i faire sur le droit romain el sur 1rs kopW ••! les li-iiivs de rhétorique, par la tradition humaniste encore vivante en Italie, par la nouvelle ferveur avec laquelle on cultivait alors les sciences archéologiques, par la cm i qui poussait a étudier la oivilia ttiou italique primitive, etc. Mai> beaucoup d'auto m époque et dans son pajs

même, traitèrent les mêmes snj.-is mm aoqoérir mnods* ment le -ont particulier et le sens pénétrant du fautai-

de l'ingénu, du violent, choses que le même Vico aimait singulièrement, mais qu'il ne pénétrait pas encore, lorsqu'il composa le De antiquissima ; de sorte que la raison de l'intérêt qu'il y prit n'apparaît pleinement que lorsqu'on considère le développement de Vico philosophe et qu'on ne perd pas de vue la complexité de sa personnalité, qui était l'antithèse de l'esprit cartésien. Autant le cartésianisme, tout orienté du côté des formes de l'universel et de l'abstrait, négligeait les formes de l'individuel, autant Vico devait èlre attiré par elles comme par un mystère. Le cartésianisme s'enfuyait avec horreur loin de la forêt sauvage de l'histoire : Vico s'enfonçait avec passion dans celte partie de l'histoire où précisément l'odeur de l'historicité, pour ainsi dire, est la plus forte, dans l'histoire qui est la plus éloignée et la plus différente de la psychologie des âges cultivés. Le cartésianisme généralisait cette psychologie, retendait à tous les temps et à tous les peuples: Vico était porté à rechercher, dans leurs profondes différences et oppositions, les manières de sentir et de penser des divers âges.

Le grand effort qu'il fallait faire, et qu'il fit, pour ressaisir, à travers l'intellectualisme moderne, la conscience de la psychologie primitive est exprimé par Vico lorsqu'il parle de « l'âpre difllcullé » que lui avaient coûtée « les recherches d'au moins vingt années », pour « descendre de ces natures humaines policées qui sont les nôtres jusqu'à ces natures tout à fait sauvages et cruelles, qu'il nous est absolument impossible d'imaginer et que nous ne pouvons comprendre qu'à grand'peine » ; on, d'une façon peu différente, quand il insiste sur l'impossibilité, — aujourd'hui que les esprit! humains, jusque dans le vulgaire, sont trop éloignés de sens, accoutumés à tant de vocables abstraits, aflinés par l'art d'écrire et presque spirilualisés par la pratique des nombres. — de participer à M vaste faculté imaginative des premiers hommes, « dont les esprits n'étaient nullement

ir

abstraits, nullement affinés, nullement spirilualisés, mais tout plongés dans les sens, tout émoussés par les passions, toul ensevelis clans les corps », et de former l'idée, par exemple, de la « nature sympathique ». Et cet effort, douloureux mais triomphal, qu'il avait dû accomplir, était une autre des raisons pour lesquelles il avait le sentiment que sa science était « nouvelle ». En effet, celte science, c'està-dire les recherches sur la forme idéale et sur l'époque historique du certain, ont manqué, dit-il, à toute la philosophie grecque. Platon avait tenté cette recherche dans le Cratyle, mais en vain, car la langue des premiers législateurs, des poètes héroïques lui était demeurée inconnue et il avait été induit en erreur par les formules corrigées et modernisées que les lois avaient peu à peu revêtues à Athènes. C'est dans une erreur analogue que, parmi les modernes, étaient tombés Jules-César Scaliger, Francisco Sanchez et Kaspar Schopp, qui entreprirent d'expliquer les langues en partant «les principes de la logique, et de la logique aristotélicienne, née tant de siècles après les langues. Et Grotius, Selden, Pufendorf et les autres théoriciens du droit naturel méditèrent, eux aussi, sur la nature humaine déjà policée par la religion et par les lois, de sorte qu'ils retracèrent le cours de l'histoire en commençant par la seconde moitié, c'est-à-dire qu'ils s'arrêtèrent sur l'intellect et ignorèrent la fantaisie, ils s'arrêtèrent sur la volonté moralement disciplinée et négligèrent la passion lauvage. Et Vico lui-même qui, en entreprenant des reeherches sur la sagesse italienne primitive, avait montré l'intérêt qu'il prenait à ce problème, s'était, d'autre part, fourvoyé dans sa recherche, en suivant les traces de l'auteur du Cratyle.

Sous l'aspect philosophique, la Science nouvelle, en raison ■de cette prépondérance qu'y prend la recherche des formes Croce. 4

individualisantes et spécialement de la fantaisie (la doctrine des premiers peuples en tant que poètes et de leur façon de penser poétiquement est, dit Vico, la « elé niait resse » de l'œuvre) pourrait être définie, sans trop de paradoxe, une PHILOSOPHIE de l'esprit ayant particulièrement égard a la philosophie de la fantaisie, c'est-à-dire à l'Esthétique.

L'Ksthétique doit être véritablement considérée comme une découverte de Vico, même avec les réserves dont il faut naturellement s'entourer chaque fois qu'on prétend détas* miner des découvertes ou désigner des inventeurs, et cela, bien qu'il ne l'ait pas traitée dans un livre à part et qu'il ne lui ait point donné le nom dont Baumgarten devait si heureusement la baptiser quelque dix ans après Vico. Au reste, il convient de noter qu'on rencontre, dans la terminologie de la Science nouvelle, un terme semblable à l'un des équivalents que Baumgarten passait en revuo pour l'Esthétique : celui de logique poétique. Mais, au fond, le nom importe peu, et la chose importe beaucoup; et la chose, c'est que Vico expose une idée de la poésie qui était, à cette époque, et qui devait rester quelque temps encore une nouveauté hardie et révolutionnaire. Alors persistait encore, on le sait, l'ancienne idée en honneur dans la pratique et dans la pédagogie et qui, datant de la fin de l'antiquité et passant par le moyen âge, s'était transplantée et avait pris racine à la Renaissance, à savoir que la poésie était t'habita adaptation populaire de conceptions philosophiques et théologiques ; et à côté de celle-ci, mais à un moindre degré, survivait cette autre idée que la poésie était un produit ou un instrument de la distraction et du plaisir. Ces vues étaient allées jusqu'à altérer le sens original de la Poétique <!' Aristote, où elles étaient introduites et lues comme si Aristote les avait lui-même pensées et écrites. Et elles ne furent pas rectifiées par le cartésianisme, qui (ainsi qu'on devait s'y attendre, étant donné sa tendance générale)

atténua plutôt et annula l'objet même de ces déûuilions, comme n'ayant aucune valeur ou qu'une valeur négligeable. A une époque où l'on cherchait à ramener à une forme mathématique la métaphysique et l'éthique, où Ton méprisait l'intuition du concret, on songeait à une littérature et à une poésie propres à répandre la science dans le vulgaire ou dans le grand monde, on faisait des tentatives pour fabriquer des langues artificielles logiques, plus parfaites que les langues historiques et vivantes, et l'on allait Jusqu'à admettre la possibilité d'établir des règles pour composer des airs de musique sans être musicien et des poèmes sans être poète ; dans ce milieu distrait, froid, hostile, narquois, un miracle seul aurait pu, semble-t-il, réveiller une conscience différente, opposée, une conscience brûlante et véhémente de l'essence véritable de la poésie et de sa fonction originale, et ce miracle fut accompli par l'esprit tourmenté, agité et scrutateur de Jean-Baptiste Vico.

Il critiqua toutes à la fois les trois doctrines de la poésie, considérée comme servant à orner et à transmettre des vérités intellectuelles, comme une chose de pur plaisir et comme un exercice ingénieux dont on pourrait se passer un dommage. La poésie n'est pas une sagesse secrète, elle ne présuppose pas la logique intellectuelle, elle ne contient K8 M propositions philosophiques; les philosophes, qui retrouvent ces choses dans la poésie, les y ont mises euxmêmes, sans s'en douter. La poésie n'est pas née du dieif de plaire, mais d'ufM nftcsanTi wmhelle. La poésie est si peu superflue et éliminahle que, sans elle, la pensée ne se manifeste point : elle est la PRsmàas opération m b'asna m mmn. L'homme, avant d'être en étal de faire des généralisations, forme des images : avant d'employer son esprit à la pure réflexion, il est rends attentif par les vibrations et les chocs de sa sensibilité; avant d'articuler, il chante; avant de s'exprimer en prose, il s'exprime en vers ; avant

d'employer des termes techniques, il parle par métaphores, et sa langue métaphorique est aussi propre que celle qu'on qualifie de « propre». La poésie, loin d'être une façon de vulgariser la métaphysique, se distingue de la métaphysique et s'oppose à elle : l'une purifie l'esprit de tout ce qui est sensuel, l'autre le plonge dans le flot des sensations et l'y fait perdre pied ; l'une est d'autant plus parfaite qu'elle s'élève aux idées universelles; l'autre l'est d'autant plus qu'elle s'adapte aux particularités; l'une affaiblit la fantaisie, l'autre exige une fantaisie robuste; l'une nous avertit de ne pas faire de l'esprit un corps, l'autre se plaît à donner

du corps a L'esprit ; les sentences poétiques sont composées

de sensations et de passions, les sentences philosophiques, de réflexions, qui, employées en poésie, la rendent fausse et froide ; aussi, dans tout le cours des âges, le même homme n'a-t-il jamais pu être à la fois grand métaphysicien et grand poète. Poètes et philosophes peuvent être appelés les uns la sensibilité, les autres l'intelligence de l'humanité, et c'est en ce sens qu'il faut retenir comme vraie la thèse des écoles empiriques qu' c il n'y a rien dans l'intellect qui ne soit d'abord dans la sensibilité ». Sans la sensibilité, il ne peut y avoir d'intelligence; sans la poésie, il ne peut y avoir ni philosophie, ni aucune civilisation.

Presque plus miraculeux que cette conception de la poésie est le fait que Vico a entrevu la véritable nature du langage : problème qui n'avait pas été jusqu'alors mieux résolu et qui, d'ailleurs, avait été beaucoup moins agité et étudié par la philosophie ancienne et moderne. On avait coutume soit de confondre le langage avec la faculté logique, soit de le réduire à n'èlre plus qu'un signe extérieur et conventionnel, on encore, en désespoir de cause, de le déclarer d'origine divine. Vico comprit que la théorie de l'origine divine était, en ce cas, un refuge pour les paresseux, que le langage n'est un produit ni

de la logique ni du libre arbitre, et que, à l'égal de la poésie, il ne provient ni d'une science secrète, ni du consentement ou d'une convention. Le langage naît naturellement : dans sa première forme, les hommes s'expli- (jinrent « par des actes muets », c'est-à-dire par signes, et t au moyen de corps ayant des rapports naturels avec les idées qu'ils voulaient représenter », c'est-à-dire d'objets symboliques. Mais même pour les langues articulées et les langues vulgaires, il a été admis par tous les philologues, t avec trop de bonne foi », c'est-à-dire avec bien peu de pénétration, qu'elles ont une signification conventionnelle, tandis que, en ce qui concerne les origines en question, elles durent avoir une signification naturelle, et chaque mot vulgaire a dû certainement être employé tout d'abord par un seul individu d'une nation et provenir du langage primitif par signes et par objets/En latin, comme dans les aulres langues, on observe que presque tous les mots sont formés d'après les qualités naturelles des choses ou par transpositions, et la majeure partie du contenu de toutes les langues, dans toutes les nations, est constituée par la métaphore. L'opinion adverse dérive de l'ignorance des grammairiens, qui, rencontrant un grand nombre de vocables qui présentent des idées confuses et indistinctes, et ignorant les origines qui les rendirent jadis lumineuses et distinctes, conçurent, pour avoir la paix, la théorie de la convention, et y amenèrent Aristote et Galien, qu'ils armèrent contre Platon et Jamblique. La grave difficulté qu'on oppose d'ordinaire à l'origine naturelle du langage et qui est en faveur de la théorie de la convention, — à savoir la différence des langues vulgaires selon les peuples, — dislin ait, si l'on considère que les peuples, en raison de la diversité des climats, defl tempéraments et des mœurs, ont envisagé sous des aspects différentsies mêmes utilités ou nécessites et ont formé ainsi dos langues différentes, comme

le prouvent également les proverbes, qui sont des maximes de la vie humaine identiques en substance, mais développées d'autant de façons qu'il y a eu et qu'il y a de nations. Particulièrement importante est aussi l'insistance avec laquelle Vico déclare avoir retrouvé les véritables origines des langues t dans les commencements de la poésie »; ainsi, d'un côté, il affirme de nouveau l'origine spontanée et fantaisiste du langage, et de l'autre, sinon explicitement, du moins implicitement, il tend à supprimer la dualité de poésie et langage.

Dans les commencements de la poésie, Vico retrouve non seulement l'origine des langues, mais encore l'origine des lettres ou de l 'écriture ; il déclare que c'est une erreur de grammairien que de séparer les deux origines, qui sont naturellement liées et qui se présentent comme une seule chose dans la langue primitive muette, par signes et par objets. La science secrète et la convention n'ont pas de place ici non plus: les hiéroglyphes ne furent pas une invention de philosophes voulant y cacher les mystères de leurs grandes idées, mais des nécessités communes et naturelles à tous les premiers peuples; et, seules, les écritures alphabétiques apparurent parmi les peuples par l'effet d'une libre convention. En d'autres termes, Vico en vient, d'une façon peut-être un peu confuse, à distinguer, dans ce qu'un appelle les écritures, la partie qui est proprement écriture, et conséquemment i mi I ntion, et la partie qui est, au contraire,expression directe, et conséquemment langage, fable, poésie, peinture. Caractéristique de ces écritures expressives ou langages est l'inséparabilité du contenu et de la forme; leur raison poétique est tout entière eu ceci, que la fable et l'expression sont une seule et mèine chose, à savoir une métaphore commune aux poètes et aux poialm^, telle qu'un muet incapable de s'exprimer par la parole pourrait la dépeindre. Vico cite comme exemple de ces

métaphores quelques anecdotes traditionnelles, comme les cinq « paroles réelles » (la grenouille, le rat, l'oiseau, le soc de charrue et l'arc) qu'Idanture, roi de Scythie, envoya en réponse à Darius, qui lui avait déclaré la guerre, et l'apologue des pavots élevés dont le roi Tarquin ahattil les tètes sous les yeux de l'ambassadeur de son fils Sextus, pour montrer la façon de dompter les gens de Gabies : — procédés d'expression analogues aux coutumes qu'on observe encore chez des populations sauvages et dans le peuple ; il cite aussi les blasons, les drapeaux, les emblèmes de médailles et de monnaies. Une historiette frivole, qui rapetisse et déforme le véritable rôle des blasons, raconte qu'ils furent inventés dans les tournois allemands, comme coutume de galanterie, par les jeunes gens qui rivalisaient pour mériter l'amour des nobles damoiselles. Mais les blasons, au moyen Age, furent chose sérieuse : ils furent, pour ainsi dire, l'écriture hiéroglyphique de cette époque, une langue muette, qui suppléait à la pauvreté des paliers convenus ou des écritures alphabétiques; et c'est seulement plus tard, aux époques cultivées, qu'ils devinrent un jeu et un agrément, qu'ils se changèrent en emblèmes galants et érudits, qu'il faut animer au moyen de devises, car ils n'ont <j ne des significations analogiques, tandis que les blasons primitifs et naturels étaient muets et parlaient cependant sans avoir besoin d'interprètes. Ce caractère purement naturel a suitsisté jusqu'aux époques cultivées dans certaines de ces formes expressives ; par exemple, les enseignes ou drapeaux, qui constituent une sorte de langue armée avec laquelle les nations, privée! de la parole, se font comprendre mutuellement dans les plus grandes affaires du droit naturel des gens, dans les guerres, les alliances et les relations commercial*

Ainsi, a la lumière du concept esthétique pensé par Yico, 8, parole, métaphores, écritures, symboles ti.rur.-<.

tout cela s'illumine d'éclairs et palpite de vie : choses grandes et choses petites, l'épopée et l'héraldique. La doctrine des formes fantaisistes reçoit une orientation tout à fait nouvelle dans l'histoire des idées; car, si Vico s'oppose par ses conceptions aux écoles de son temps et spécialement à l'école cartésienne, il ne se rattache et il n'est lié à aucune autre école ou tradition plus ou moins éloignée. Lui-même sent que son opposition n'est pas dirigée contre une école particulière, mais contre toutes celles qui, dans le passé, avaient formulé des doctrines sur ce sujet. Touchant la poésie, il dit qu'il « renverse » tout ce qu'on en a pensé depuis Platon et Aristote jusqu'aux Patricius, aux Scaliger et aux Caslelvetro, lesquels se perdirent dans des inepties telles « qu'on a honte de les rapporter » (Patricius faisait naître la poésie du chant des oiseaux et du sifflement du vent !). Touchant les langues, son intelligence n'avait été satisfaite ni par Platon, ni par les modernes Wolfgang Latius, Scaliger et Sanchez. Touchant l'écriture, il repoussait l'origine divine que soutenaient Mallinkrot et Ingevald Eling, ou, ce qui revenait au même, l'interprétant à sa façon, il soulignait comme un scandale les vaines opinions, incertaines, légères, extravagantes, suffisantes et risihles qui les faisaient provenir des Golhs, et, par eux, d'Adam et d'une communication personnelle de Dieu, ou, plus directement, du paradis terrestre ou d'un génial Mercure gothique. Touchant les hlasons, enfin, il ohserve que les nombreux auteurs de traités d'héraldique n'y ont rien compris et n'ont qu'accidentellement, et par divination, laissé filtrer l'odeur de la vérité en les qualifiant d' « héroïques». En réalité, il serait difficile d'assigner eus concepts esthétiques de Vico des précédents véritables et propres; tout au plus pourrait-on indiquer de vagues suggestions dans quelques phrases éparses qu'il recueille, quelque impulsion plus

proche dans les discussions du xvir siècle sur les différences qui existent entre intelligence et faculté inventive, raison et imagination, dialectique et rhétorique, et quelques ressemblances de détail et purement extérieures, tels que les rapprochements faits par un rhéteur de l'époque (Tesauro) entre les subtilités rhétoriques parlées et les subtilités figurées.

.Mais ces concepts, sortis d'un si puissant jet d'originalité, dès que l'on quitte les lignes générales pour passer aux particularités précises, dès qu'on va de l'idée ou de l'inspiration originelle aux développements effectifs, on les voit comme troublés, ondoyants, vacillants. Laissons de côté le» diverses opinions successives qu'eut Vico, — et qui sont liées au processus historique de son esprit, — sur lapoésier sur le langage ou sur la métaphore, depuis ses discours académiques et le De ratione jusqu'au Droit universel, puis de celui-ci à la première Science nouvelle, et de la première Srimce nouvelle à la seconde : — recherche qui pourrait fournir le sujet d'une dissertation spéciale et qui n'entre pas dans le cadre de notre exposé. Mais même dans la dernière forme de sa pensée esthétique, des doctrines contradictoires coexistent. Vico ne se contente pas dédire, comme il l'a dit, que la forme poétique est la première opération de l'esprit, qu'elle est constituée par des émotions passionnelles, qu'elle est toute fantaisiste, dépourvue de concepts et de réflexions ; il ajoute que la poésie, toute différente en cela de l'histoire, représente le vrai dans son idée parfait! et que, par suite, elle réalise la justice, elle accorde la récompenseou la punition due à chacun et qu'on n'obtient pas toujours de l'histoire, souvent dominée par le caprice, la nécessité ou le hasard. Il dit eiicoiv que la poésie a pour tin (I'ammkh l'inanimé, sa plus sublime besogne tendant à donner vie et sentiment am choses privées de sentiment. Il dit

que la poésie d'ssi ai nu: CBOSI oue l'imitation, et que les

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enfants, qui savent fort bien imiter, sont des poètes, que les peuples primitifs, enfants du genre humain, furent, pris <lansleur ensemble, de sublimes poètes. Il dit que la poésie a pour matière propre I'impossiblb croyable ; ainsi, il est impossible que les corps soient des esprits, et on a cependant cru que le ciel tonnant était Jupiter, et c'est aussi pourquoi rien n'a été plus chanté par les poètes que les prodiges accomplis par les magiciennes au moyen d'incantations. Il dit que la poésie est née du besoin, c'est-à-dire qu'elle est une production pathologique de l'esprit, car l'homme grossier et de cerveau débile, ne pouvant satisfaire son besoin du général et de l'universel, forme, pour les remplacer, les GENRES FANTAISISTES, LES UN1VERSAU.V OD CARACTERES

poétiques ; et que, par conséquent, le vrai des poètes et le vrai des philosophes sont une seule et même chose, le premier étant abstrait et le second revêtu d'images, l'un étant une métaphysique raisonnée, l'autre une métaphysique sentie et imaginée, convenant à l'intelligence populaire. De même, c'est le besoin, c'est-à-dire I'incapacité d'ARTiciLER, qui aurait donné naissance au chant, et c'est pourquoi les muets et les bègues produisent des sons qui sont des chants, et l'incapacité d'exprimer le sens propre des choses a engendré les métaphores. 11 dit, enfin, que le but de la poésie est d'ENSEiGNER au vulgaire à agir vertueusement. Dans ces formules se trouvent indiquées les plus diverses conceptions de la poésie ; certaines sont conciliaires avec la doctrine fondamentale, mais, étant proposées sans transition, elles ne sont pas réellement conciliées; d'autres sont, au contraire, tout à fait inconciliables. Vico pourrait être, lour à tour, sur la foi de quelques passages, présenté comme un partisan «le festin-tique moralisatrice, pédagogique, abstraite ou fertile en types, mythologique, animiste, etc. Bt s'il ne retombe pas dans les vieilles théories qu'il abhorrait, s'il ne se perd point parmi les erreurs nouvelles qu'il

voulait empêcher, il le doità ce que, au-dessus de loutesces divergences et incohérences, se dresse constamment la pensée que la poésie est la première forme de l'esprit, antérieure a l'intelligence, et exempte de RÉFLEXIONS et de raisonnements.

De même qu'il ne sut point, en se servant de son principe capital, choisir, pour les concilier, parmi les autres principes qui, louchant la nature de la poésie, existaient dans la tradition scientifique ou qu'il avait connus.de même il ne réussit pas à se libérer de la tyrannie des classifications empiriques, anciennes et nouvelles. Il s'efforça, au contraire, de les rendre philosophiques, il tenta de déduire, selon des séries, les formes diverses de la poésie, — épique, lyrique, dramatique, — du vers et du mètre, — spondaïque, ïamhique, prosaïque ; — de la langue figurée, — métaphore, métonymie, synecdoche, ironie; — des parties du discours, — onomatopées, interjections, pronoms, particules, noms, verbes, modes et temps du verbe (h ce propos, il rappelle même un cas d'aphasie qu'il a observé à Naples dans la personne « d'un honnête homme frappé d'une grave apoplexie et qui, se souvenant des noms, a tout à fait oublié les verbes » ; des écritures, — hiéroglyphiques, symboliques, alphabétiques; — des langues, selon leur complexité M ante, qui va des mots monosyllabiques aux mots composés, et de la prédominance des voyelles et des diphtongues à celle des consonnes. Dans n-s tentatives, il sema partout des interprétations nouvelles et partiellement vrai» -s de faits particuliers, mais il n'aboutit point, — et il ne le pouvait pas, — h nue systématisation scientifique. Kt il n'a pas vu clair non plus dans les rapports de la poésie ta Mitres arts qu'il unilie pat foi* avec elle, par exemple lorsqu'il considère comme hstriasèquement identiques peinture et poésie et qu'il note îles aseJogie* entre

la poésie et la peinture du moyen |ge ; tandis que, d'autres

fois, il les sépare bizarrement, par exemple quand il prétend que la délicatesse des arls est le fruit des philosophies et que la peinture, la sculpture, l'art des fondeurs et celui des graveurs 80„i jes pius délicats, parce qu'ils doivent abstraire les surfaces des corps qu'ils imitent.

Ces incobérences et ces erreurs, que nous avons passées rapidement en revue, si elles dérivent, pour une partie, d'une certaine incapacité de distinguer et d'élaborer, se réfèrent plus directement, pour une autre et plus forte partie, au vice fondamental déjà mis en lumière et qui se trouve dans la structure de la Science nouvelle, et ici, proprement, à la mutation qu'a faite Vico entre le concept pbilosopbique de la forme poétique de l'esprit et le concept empirique de la forme barbare de la civilisation, a Ainsi, déclare- t-il luimême, on peut dire avec vérité que celte première époque du monde a été toute occupée à la première opération de l'esprit. » Mais la première époque du monde, étant formée d'hommes en chair et en os, et non de catégories philosophiques, n'a pu être occupée à une seule opération de l'esprit. Celle opération intellectuelle pouvait, comme on a coutume de dire, prévaloir (et l'expression elle-même dévoile le caractère quantitatif et approximatif du concept) ; mais toutes les aulres opérations devaient être en activité en même temps qu'elle, la fantaisie et l'intellect, la perception et l'abstraction, la volonté et la moralité, l'art de chanter et l'art de conler. A une telle évidence, Vico ne pouvait se soustraire, et c'est pourquoi il introduisit dans celle phase de la civilisation non seulement le poète, mais encore le théologien, le physicien, l'astronome, le paterfamilias, le guerrier, le politique, le législateur; mais l'activité de tousceshommes.il voulut la considérer connue poétique el il la qualifie ainsi, par une métaphore tirée de la prédominance qu'il affirme de la forme fantaisiste de l'esprit, el.de l'ensemble de ces acidités, il fit la sagesse

poétique. Le caractère métaphorique de la dénomination s'accuse et saule aux yeux dans quelques passages caractéristiques, par exemple quand il définit les « arts », c'est-àdire les arts mécaniques, qui servent pratiquement à produire des objels utiles aux besoins de la vie, comme des « poésies en une certaine mesure réelles », et quand il dit que l'ancien droit romain, par l'abondance des formules et des cérémonies dont il se revêt, est a un poème dramatique sérieux ». Mais les métaphores sont dangereuses, quand, comme dans le cas de la Science nouvelle, elles trouvent un terrain favorable à leur transformation en concepts ; et, en ellt-t, là phase historique de la barbarie, devenue par métaphore sagesse poétique, ne larda pas à se convertir, chez Vico, en phase idéale de la poésie, phase à laquelle sont conférés tous les attributs propres à l'autre. Il existait, dans cette phase de la barbarie, des théologiens, et la poésie fut considérée par Vico comme une théologie, encore que fantaisiste, — des éducateurs, et elle devint éducatrice, encore que du vulgaire — des savants en choses physiques, et elle devint science, encore que science d'une physique maire. Et comme ces barbares ne pouvaient pas ne pas penser par concepts, si grossiers et imagés que fussent ces concepts, les fantaisies de la poésie, individuelles, particulières, les sentences poétiques toujours matérielles se transformèrent faussement en des universels fantaisistes, qui seraient quelque chose d'intermédiaire entre l'intuition, qui individualise, et le concept, qui universalise : la poésie, qui devait représenter la sensibilité, la pure sensibilité, représenta au contraire la sensibilité déjà intellectualisée, et affirmer qu'on ne trouve rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans la sensibilité finit par signifier que l'entendement est la sensibilité elle-même, clarifiée, ou que la sensibilité est l'entendement lui-même, mais confus ; de sorte qu'il n'était plus besoin de prendre

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dès lors la précaution d'ajouter : « nisi wëteUeetlii ipse». Par contre, la civilisation barbare devint comme une mythologie ou une allégorie de la phase poétique idéale ; et les premiers peuples furent transformés en des multitudes de * sublimes poètes » ; et même les enfants furent déclarés poètes, dans l'ontogenèse correspondant à cette phylogénèse. Le concept de I'universel fantaisiste considéré comme antérieur à l'universel raisonné concentre en lui la double contradiction de la doctrine, car, dans cette formation mentale, à l'élément fantaisiste devrait s'ajouter l'élément de l'universalité, qui, pris en lui-même, serait un véritable et propre universel, raisonné et non fantaisiste; d'où uuepetitio p/i/ic/pii, par laquelle la genèse des universaux raisonnes, qui devrait être expliquée, se trouve présupposée. Kl, d'autre part, si l'universel fantaisiste était interprété comme épuré de l'élément universel, c'est-à-dire comme une pure image fantaisiste, la cohérence serait certainement rétablie dans la doctrine esthétique ; mais la sagesse poétique ou civilisation barbare se trouverait mutilée d'une partie essentielle de son organisme, car elle serait privée de toute espèce de concepts, et, pour ainsi dire, désossée.

Pour résoudre la contradiction, il convenait de dissocier poésie et sagesse poétique, et on rencontre, en effet, quelque indice de ce procédé chez Vico. 11 reconnaît parfois, presque involontairement, qu'il n'y a pas de correspondance entre la catégorie philosophique et le type social, ce qui le force à recourir aux a à peu près» et aux « plus ou moins ». Il lui arrive de dire, par exemple, que les hommes primitifs étaient, « en fait de raison, THÉS peu de chose ou rien, et uniquement fantaisie, fantaisie très robuste », et <jnt' le corps était « presque tout, et la réflexion presque rien » ; ou bien, après avoir distingué avec des prétentions philosophiques les trois langues des dieux, des héros et des hommes, il observera que < la langue des dieux fut presque

toute muette et fort peu articulée ; la langue des héros fut un mélange par parties égales de langage muet et de langage articulé, la langue des hommes est presque toute articulée et fort peu muette ». Le langage poétique, admet-il encore, survit à la sagesse poétique et se glisse longtemps encore dans l'âge historique ou période civile, ainsi que (dit-il avec une. magnifique image) «les grands fleuves rapides s'épauchent dans la mer et conservent longtemps douces les eaux qu'y a portées la violence de leur cours ». Même dans les temps modernes, on ne peut ahandonner la langue de la fantaisie, et, « pour expliquer les opérations de l'esprit pur. il faut que les transpositions des sens viennent à l'aide des parlers poétiques ». La poésie ne semble pas avoir fini avec la flu de la barbarie, puisque dans les périodes de civilisation naissent encore des poètes; que les poètes de la première époque aient été fantaisistes naturellement, que les nouveaux se rendent tels à force d'art et de travail, — ou, comme le veut Vico. en s'efforçant d'oublier les mots propres, de se débarrasser des philosophies, de se ivmplir !'.■■>;, rii de préjugés enfautins ou vulgaires, de s'enchainer l'esprit en «'imposant, entre autres, l'emploi de la rime,— ces restrictions, du reste facilement réfutables, n'arrivent pas a diminuer l'importance du fait reconnu, à savoir que la poésie appartient à tous les temps, et non point seulement à l'époque barbare, et qu'elle est une ca-

ie idéale et non un tait historique. Mais les restrictions pi.' •••d'iiles, ainsi que la rareté et la timidité des. allusions que nous 1 -appelons, prouvent que Vico n'était

m état d'opérer la dissociation entre poésie et sagesse poétique* empêché qu'il en était par l'hvbridité du concept et de la méthode même de la Scient* nouvelle.

Si, par ailleurs, ridée de la peéeie conçue comme une fantaisie pure, en dépit de toutes les confusions et incohérences oii elle tombe, n'était pas restée ferme an fond de la

pensée de Vico, et n'avait pas opéré, pour ainsi dire, dans le sous-sol de la Science nouvelle, il ne serait pas commode ni peut-être possible de comprendre la conception capitale qui domine sa philosophie de l'esprit et qui est étroitement liée avec celte idée : nous voulons parler de la conception de l'esprit en tant que développement ou, pour employer la terminologie propre à Vico, en tant que cours ou déploiement, — conception qui, si elle ne s'oppose pas expressément à la conception ordinaire, surpasse celle-ci, qui se limite presque exclusivement à énumérer et à classifler les facultés de l'esprit. La doctrine des universels fantaisistes pris comme des formations mentales spontanées, universels grossiers, mais possédant un motif de vérité, était certainement suffisante comme instrument de lutte contre la théorie empirique qui faisait naître les civilisations d'une haute et raisonnée sagesse ordonnatrice, œuvre personnelle de Dieu ou d'hommes sages nés on ne sait comment et tombés on ne sait d'où. Vico posait clairement le dilemme des deux modes (car il n'en est point d'autre) d'expliquer l'origine des civilisations : ou la réflexion d'hommes sages, ou un certain sens, un certain instinct humain d'hommes brutaux, et il se décidait pour la seconde hypothèse, pour les c brutes » devenues peu à peu des hommes, c'est-à-dire pour la pensée évoluant de l'universel fantaisiste à l'universel raisonné, pour l'accord social progressant peu à peu en allant de la force à l'équité. Mail cette vue était-elle suffisante pour fonder I'histoire idéale ou philosophie de l'esprit? Dans la philosophie de Tesprit, elle se serait traduite en quelque chose de semblable, sinon d'identique, à la doctrine qui, par l'effet du cartélianisme et aussi d'une espèce de renaissance de la scolaslii|iie de Duns Scot, avait cours à l'époque de Vico, et d'après laquelle la vie de l'esprit se développe selon les degrés successifs du concept obscur, confus, clair et distinct : Leibnitz,

on le sait, prit pour sujet d'une étude spéciale les perceptions obscures et confuses, les « petites perceptions». Doctrine intellectualiste dans son essence, puisque les concepts, si confus et obscurs qu'ils fussent, n'en continuaient pas moins à être des concepts ; par suite, doctrine impuissante à fournir la raison, non seulement de la poésie, mais du développement spirituel lui-même, qui ne peut être compris dans sa dialectique s'il est constitue de différences purement quantitatives, qui, en réalité, ne sont pas des différences, mais des identités et, par suite, des immobilités ; et, en effet, toute cette tendance fut à la fois antiesthétique et statique, dépourvue d'une véritable doctrine de la fantaisie et d'une véritable doctrine du développement. La pensée de Vicoest, au contraire, hostile à l'intellectualisme, sympathique à la fantaisie, toute dynamique ci évolutive : l'esprit est, pour lui, un drame éternel ; et, le drame exigeant des antithèses, sa philosophie de l'esprit est établie sur l'antithèse, c'est-à-dire sur la distinction et l'opposition réelles entre fantaisie et pensée, poésie et métaphysique, force et équité, passion et moralité, encore qu'il paraisse parfois, pour les raisons déjà notées, méconnaître cette antithèse, ou, plutôt, encore qu'il lui arrive parfois de l'embrouiller par des recherches et doctrines empiriques et par des déterminations historiques.

Croce.

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