LE MYTHE ET LA RELIGION
La première tendance inspirait entre autres, l'œuvre de Natale Conti, Mythologiœ sive explanationis fabularinn libri decnn (1568) et le De sapientia veterian (I00Î) de Maçon, cii, du reste, ce système était proposé non sans quelques hésitations et eu prenant explicitement la précaution de dire qui", s'il n'avait point de valeur comme interprétation historique, il pourrait toujours garder sa valeur moralisatrice (tint antiquitatcm ilhistnihinnis mit res ipsas). La seconde tendance était représentée avec au-
Itorité par Jean Leclerc (Clericus), l'érudit hollando-génevois, à l'égard de qui Vico devait professer tant de respect i't de gratitude pour avoir jugé digne d'attention son I)roit • 7, et qui fit époque, en matière mythologique, par son édition de la Tkéoçowk d'Hésiode : Leclerc fut suivi, entre autres, par Manier, auteur du livre Les fuhU-s rrplifùéet par riiistoin- (I7J5). Cn troisième système, qui n'est pas non plus sans quelques précédents anciens, faisait dériver les mythes • 1 1 - peuples particuliers, des Egyptiens ou des Hébreux, ou bien de l'œuvre de certains philosophes ou poètes inventeurs; ci, quand il ne se résolvait pas en uni' pure et simple hypothèse historique sur la formation de quelques-uns ou de tous les mythes transmis par l'antiquité, ou lorsqu'il ne remontait pas à la révélation divine, il est clair que ce système impliquait la théorie que le mythe n'esl pas une forme éternelle, mais un produit contingent de l'esprit, qui, de même qu'il est né un jour, peui aussi mourir, ou est déjà mort.
Vico s'opposa résolument à la première et à la troisième tendance mythologique, ,;i l'allégorisme et à la doctrine de l'origine historique ; il rappelle, pour l'allégorisme, le traité de Bacon, qui l'avait incité à méditer sur ce sujet, mais qu'il jugeait « plus ingénient: que vrai »: et, pour l'autre •le, qui considère les mythes oommedes histoires sacrée» altérées et corrompues par les païens et en particulier par
68 la riiiLOSoruiE de j. b. vico
les Grecs, il rappelle le De theologia gentili (1642) de Vossius et une dissertation de Daniel Uelius (Huet). Les mythes ou fables ne contiennent pas de sagesse cachée, c'est-à-dire de concepts raisonnes, enveloppés sciemment du voile de la fable, et, par suite, cène sont point des allégories. L'allégorie exige qu'il y ait, d'un côté, le concept ou la signification, de l'autre, lafableou enveloppe, et, entre les deuxélémenls, l'artifice qui les fait tenir ensemble. Mais les mythes ne peuvent se scinder en ces trois parties, et pas môme en une chose signifiée et en ce qui la signifie : leurs significations sont univoques. Cette théorie exige aussi que, en croyant au contenu, on ne croie pas à la forme ; mais les créateurs des mythes eurent en leur création une foi ingénue et entière et lorsque fut imaginée, par exemple, la première fable divine, la plus grande de toutes celles qui purent l'être ultérieurement, celle de Jupiter, roi el père des dieux et des hommes, en train de foudroyer, ceux-là mêmes qui l'avaient créécrurent en lui et, avec une terreur religieuse, ils le craignirent, le respectèrent et le servirent. Le mythe, en somme, n'est pas fable, mais histoire, une histoire telle que peuvent la faire les esprits primitifs, et considérée rigoureusement par eux comme le récit de faits réels. Les philosophes qui vinrent plus tard, se servant des mythes pour exposerleurs doctrines d'une façon allégorique, ou ayant l'illusion de les y retrouver grâce à ce sentiment de respect qu'on a pour une antiquité d'autant plus vénérable qu'elle esl plus obscure, ou encore estimant commode d'employer cet expédient pour leurs lins politiques, — tel Platon homérisant et , en même temps, platonltant Homère, — transformèrent les mythes en fables, ce qu'ils n'étaient point à l'origine et ce que, intrinsèquement, ils ne sont point. Aussi faut-il plutôt donner le nom de philosophes et de mythologues aux poètes qui imaginèrent tant d'étranges choses à propos des fables, la n dis <|iit» les poètes ou créateurs primitifs furent les véritables mythologues et von-
LE MYTUE BT LA HELIGION < 9
lurent raconter des choses vraies sur leur temps. — Pour la même raison, à savoir que les mythes forment une partie essentielle de lasagesse poétique ou barbare, etque, à ce titre, ils naissent spontanément dans tous les temps et dans tous les lieux, on ne peut les attribuer à un peuple particulier, qui les aurait inventés et par qui ils se seraient transmis aux autres peuples, comme l'invention particulière de certains particuliers, ou comme des objets de révélation.
Cette doctrine, dépassant l'allégorisme et Phisloricisme, est un autre aspect de la tentative faite par Vico pour venger les formes alogiques de la connaissance contre l'intellectualisme, lequel les niait précisément en les présentant tantôt comme des formes artificielles, tantôt comme des produits accidentels ou dûs à des causes surnaturelles. Il ne semble pas, d'autre part, qu'on puisse accepter l'opinion qui rattache Vico à la tendance néoévhémérisle : il ne l'a pas, il jp»l vrai, combattue explicitement, et l'on trouve même, si l'on veut, chez Vico, quelques ressemblances superficielles avec elle, mais, en même temps que des ressemblances, on constate celle différence radicale que, pour Vico. les fables ne sont pas des altérations d'histoires réelles, mais qu'elles sont intimement des histoires, leur prétendue altération étant leur vérité même, telle qu'elle apparaissait aux esprits primitifs.
Vico ne fournit pas, et ne pouvait fournir, d'autre détermination plus précise touchant la nature du mythe, précisément parce- que sonconcepl même delapoésieétail ondoyant et qu'il ne se trouvait point, dès lors, à même de tracer des limites entre les deux formes. Il parla, en général, de la poésie et du mythe comme de choses distinctes, mais il n'établit pas la façon dont ils se distinguaient. Et pourtant, Vico avait bien trouvé le concept qui donne ce critère de discrimination et il l'avait formulé; mais, au lieu de s'en Servir pour la doctrine du mythe, il en avait fait une ou quelques-
unes de ses multiples défiuilions de la poésie. Ce caractère poêtioub, cet universel mot MlllTl qui, ï 1 1 trodui t dans l'esthétique comme principe explicatif de la poésie, donne lieu à tant de difficultés insurmontables, est précisément, au contraire, la définition du mythe et, à ce titre, fournil à la sciente de la mythologie le vrai principe dontellea bbmok Si l'idée d'accomplir de grands travaux dans l'intérêt de tous ne peut être détachée de l'image d'un homme qui aura accompli quelques-uns de ces travaux, cette idée devient, par exemple, le mythe d'Hercule ; et Hercule est à la fois un concept et un individu qui fait des actions individuelles et tue l'hydre de Lerne ou le lion Ai Némée ou nettoie les écuries d'Àugias, de même que le concept de l'activité utile et glorieuse est un concept et est, en même temps. Hercule : c'est un universel et une image fantaisiste, un universel fantaisiste.
De même, ce rôle sublime, que Vico disait être proprement celui de la poésie, de donner la vie aux choses inanimées, n'appartient pas en propre à la poésie, mais au mythe. Celui-ci, incorporant les concepts dans des images, ej, les images étant toujours quelque chose d'individuel, en vient à traiter les concepts comme des êtres vivants. Ainsi, les hommes primitifs, qui ignoraient la cause de la foudre et, par suite, n'en possédaient pas la définition physique, étaient amenés, en fabriquant des mythes, à concevoir le ciel comme un vaste corps animé qui, — à leur propre ressemblance, lorsque, étant en proie à leurs si violentes pissions, ils hurlaient, grondaient, frémissaient, — padait et voulait dire quelque chose. Et c'est du mythe et non de la poésie qu'on doit reconnaître l'origine dans « le besoin >. dans la faiblesse de l'esprit, dans ce fait qu'il n'est pas à la hauteur des problèmes qu'il veut résoudre, dans l'incapacité dépenser au moyen d'universaux raisonnes et de s'exprimer en termes propres, ce qui fait naître les universaux fantai-