LE MYTIIK ET LA RELIGION
qui consiste en paroles vides arbitrairement combinées (verba autem s.rjtissime vert vim volwitate meitfieiitis éludant ac mentem dcsenmt, immo menti vim faciunt et lieo obsistunt), de l'erreur, en somme, qui, pour employer la description efficace de Vico, existe quand les hommes, « taudis qu'ils parlent avec la bouche, n'ont rien dans leuh esprit, car leur esprit est dans le faux, qui est néant ». Mais il sait aussi que l'erreur n'est jamais entièrement erreur, précisément parce que, comme il ne peut exister d'idées fausses, et que le faux consiste seulement dans la mauvaise combinaison des idées, il y a toujours en lui le vrai et toute iable a quelque attribut de vérité. Ainsi, loin de mépriser les fables, il en reconnaît la valeur, comme étant presque celle d'un embryon de savoir caché ou de philosophie qui se développera ensuite. Les poètes (ou, avec la nouvelle signification que ce mot prend chez Vico, les créateurs des mythes) sont la sensibilité, (c'est-à-dire, dans la nouvelle lignification, la philosophie rudimentaire et imparfaite), et les philosophes sont l'intelligence de l'humanité (c'est-à-dire la philosophie plus achevée qui naît de la précédente). L'idée de Dieu évolue peu à peu. du Dieu qui a frappé la fantaisie de l'homme isolé, au Dieu des familles, divi parentiim, au Dieu de la classe sociale ou de la patrie, divi patrii, au Dieu des nations, jusqu'à ce Dieu « qui pour tous est Jupiter », au Dieu de l'humanité. Les fables amenèrent Platon à comprendre les trois peines divines que les dieux seuls, et non les hommes, peuvent infliger : l'oubli, l'infamie et le remords ; le passage par l'Knfer lui suggéra le concept de la vnic purgative par où l'Ame se purifie des passions ; et Paran x Champs-Elysées, le concept de la voie unilive par où l'âme va s'unir à Dieu au moyen de la contemplation des éternelles choses divines. Des comparaisons et des métaphores des poètes. Ésope a tiré les exemples et les apologues par lesquels il donnait ses avis, el de l'exemple, qui
se fonde sur un seul cas et satisfait les esprits grossiers, sortent l'induction, qui se sert de plusieurs cas semblables, ainsi que l'enseigna Socrate par la dialectique, et ultérieurement le syllogisme, qu'Aristole découvrit et qui ne peut exister sans un universel. L'élymologie des mots révèle les vérités entrevues par les premiers hommes et déposées dans leur langage ; par exemple, les philosophes modernes ont démontré par de solides raisons que les sens créent eux-mêmes les qualités dites « sensibles », mais celte notion est déjà esquissée dans le mot latin olfacere, qui implique l'idée que l'odorat « fait » l'odeur. Vico attribue une si grande importance à cette connexion entre universaux poétiques et universaux raisonnes, entre mythe et philosophie, qu'il en vient à affirmer que les pensées des philosophes qui ne trouvent point d'analogie et de précédent dans la sagesse poétique et vulgaire doivent être erronées. Ceci est même une nouvelle signification qu'il attribue parfois au rapport entre philosophie et philologie, rapport entendu comme une confirmation réciproque de la sagesse vulgaire et de la sagesse cachée, conciliées toutes deux dans l'idée d'une philosophie éternelle de l'humanité.
Avec la théorie du mythe et du rapport existant entre le mythe et la philosophie, Vico a donné tout à la fois sa théorie de la religion et du rapport de la religion avec la philosophie. Deux idées circulent à ce propos à travers la Science nouvelle : l'une, que la religion naît, dans la phase de la faiblesse et de l'inculture, du •NOM mental d'apaiser la curiosité et de obmphkndhk d'une façon quelconque les choses de la nature et de l'homme (d'expliquer, par exemple, la foudre) ; — l'autre, que la religion s'engendre dans les âmes par la terreur qu'inspire celui qui menace de. la foudre. L'on pourrait appeler ces deux théories les théories de l'origine théorique et de l'origine pratique de la religion ;
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et puisque, conformément aux doctrines tic Vico. l'homme n'est (inintelligence et volonté, il est clair que, en dehors de ces deux origines, la religion ne peut en avoir d'autres. Or, si ou laisse de côté la religion dans son sens pratique dont on parlera plus loin), qu'est-ce que la religion dans sa signification théorique, sinon l'universel fantaisiste, l'animisme poétique, le mythe? C'est à elle que se rattache l'institution que Vico appelle la divination, c'est-à-dire les méthodes au moyen desquelles on recueillait et interprétait la parole de Jupiter, les paroles réellks. les signes et les indications du Dieu, imaginé dans l'universel fantaisiste et créé par l'imagination animatrice. Et comme c'est du mythe que procèdent la science et la philosophie, de même c'est de la divination que procèdent la connaissance des raisons et des causes, la prévision philosophique et scientifique.
!>.• cette façon, Vico se libérait du préjugé, qui commençait à s'imposer de son temps (qu'on se rappelle l'histoire • racles antiques de Van Dale, popularisée par Fontenelle, et le livre déjà cité de Banier) et qui eut tant d'in- Miiem ■!' pendant m siècle encore, préjugé d'après lequel les relierions riaient u des impostures d'autl'ui », alors i]uati contraire elles étaient nées, dit-il, de la « crédulité personnelle ». Celui qui n'admettait pas l'origine artificielle pour 1» mythes ne pouvait pas l'admettre non plus pour Pigions. Mais, nomma il repoussai! aussi l'origine surnaturelle ou révélé»- des mythes, par cela même il affirmait aussi ni plus ni moins que l'origine naturelle, voire liiMMM. des religions ; et, ce qui est plus spécialement à noter, il plaçait cette origine dans une forme inadéquate de L'esprit, dans la forme demi fantaisiste qu'est le mythe. U n'y a pas lieu de s'arrêter à quelques brèves remarque cidentes qui semblent en opposition avec celle théorie, comme lorsqu'il dit que la religion précède non seulement
les philosophies, mais le langage lui-même, lequel suppose la conscience de quelque chose de commun entre les hommes : équivoques dérivant de l'habituelle perplexité de Vico en matière de méthode et de l'insuffisante clarté qui lui est habituelle. L'identification de la religion avec le mythe, et l'origine humaine des religions, tout cela n'est pas seulement exprimé avec insistance, mais c'est une partie essentielle de tout le système de Vico. Origine humaine qui n'exclut pas d'ailleurs, d'après lui, un concept différent de la religion : la religion révélée et, par là-même, d'origine surnaturelle. En effet, il pose toujours d'un côté la théologie poétique, qui est mythologie, et la théologie naturelle, qui est métaphysique ou philosophie, et, de l'autre, la théologie révélée. Mais ce dernier concept, Vico l'admet, non pas parce qu'il se relie aux précédents et parce que tous dérivent d'un principe commun, mais simplement parce qu'il affirme les uns et affirme aussi l'autre. L'origine humaine, la théologie poétique, dont est sortie la théologie métaphysique, est celle qui sert à l'humanité païenne, c'est-à-dire à l'humanité entière, exception faite du peuple hébreux privilégié par la révélation. Pour quels motifs Vico conserva ce dualisme, et à quelles contradictions gênantes il s'est trouvé contraint de s'accommoder en raison de ce dualisme, c'est ce qu'on verra aussi plus loin, et en son lieu. Mais, justement parce que son dualisme est resté en lui non concilié, nous devons, en exposant sa pensée, maintenir ciiacun des deux termes de ce dualisme et, pour l'instant, l'origine puni uumainë, la religion considérée comme un produit du besoin théorique de l'homme placé dans des conditions de relative pauvreté mentale. Ce concept a des rapports seulement indirects avec le concept de Giordano Bruno, considérant la religion comme chose nécessaire à la multitude grossière et peu développée, et avec le concept de Campanella, considérant la religion comme naturelle ou perpé*