‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 18 sur 48 · MOKALE ET UEL1GION · texte numérisé non relu

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rejeter, il approfondissait leur superQcielle doctrine immanentiste, se donnait ensuite pour leur adversaire résolu, faisant la grosse voix et l'attribuant avec insistance auprès des prélats et des pontifes le mérite d'avoir construit un système de droit naturel, différent de celui de ces trois auteurs protestants, et convenant à l'église romaine. L'hypothèse qu'il aurait agi ainsi par politique cauteleuse, nous la proposerions si, au lieu de Vico, nous avions par exemple devant nous un moine passionné et magnanime, mais fourbe, un Campanella ; mais la candide personnalité de Vico exclut tout à fait pareille hypothèse, et tout ce qu'on peut accorder c'est que, peu clair qu'il était toujours dans ses idées, il s'est, cette fois, complu quelque peu dans son insuffisante clarté et a nourri ses illusions jusqu'à s'idolâtrer en lui-même, sous les apparences d'un defensor ecclesi<v, au moment même où il détruisait la religion de l'église pour édifier celle de l'humanité.

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Après avoir vu lant d'originalité éblouir nos yeux, nous ne pouvons plus arrêter nos regards sur les doctrines et les classifications éthiques que Yico emprunta à la philosophie traditionnelle et qu'il exposa surtout dans le premier livre du Droit universel, bien qu'elles soient précisément fort chères à pas mal de lecteurs et qu'elles soient devenues presque populaires, grâce aux citations continuelles qu'on en a faites. Que Dieu est « posse, nosse, velle in/tnitum » et l'homme € posse, nosse, velle finitum quod tendit ad infinitum» ; — que, la république ou l'état étant l'image de Dieu, puisque celui-ci « Otnnfa \nfra se, nil superiushabet », il faut que l'état « uni Deo, pneterea reddat rationem nemini», et que, de même que la liberté de Dieu est inhérente à sa raison éternelle, de même l'état obéit librement à la loi établie par lui-même ; ■— que lajustice « utilitntes dirigat et exœquet »,en dirigeant. comme un architecte, dans laconslruclion des républiques les deux justices particulières, la justice commulative et la justice distributive, deux ouvrières divines « j 1 1 i mesurent les utilités avecles deux mesures éternelles de l'arithmétique et de la géométrie/ de sorte que « quod est .rquiim eu m me* tirit . idem estjustuui quum eUgii » ; — ces pensées et d'autres analogues, outre qu'elles sont peu originales, nous semblent

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ou fausses ou vides, bien qu'elles puissent se parer des noms tantôt d'Aristote, tantôt de Campanella, tantôt d'autres philosophes de l'antiquité ou de la Renaissance. Si, pour ne nous arrêter qu'à une seule, la justice consistait eu des mensurations, il n'y aurait pas besoin d'une philosophie de la justice, les sciences du calcul et de la mesure devant suffire. \ir<> lui-même, sur un point, dévoile involontairement et ingénument le cercle vicieux de cette métaphore qu'il prend pour un concept, en disant que les hommes doivent « se reconnaître mutuellement des droits égaux en ce qui concerne les choses utiles, eu ne maintenant une jiste différence que là où il s'agit de mérite, cette différence devant servir précisément à maintenir ftaâinri ».

Plutôt que ces formules surannées, il conviendrait de recueillir les observations fréquentes et pénétrantes de psychologie morale qu'on trouve éparses dans ses écrits, exprimées en style lapidaire, ou de rappeler sa théorie peu connue sur le rire, qu'il faisait naître d'une attente déçue et de la fai- >■ de Tt-spiït, el que, par suite, il refusait à l'animal ainsi qu'à l'homme parfait, considérant l'homme qui rit comme un satyre ou un faune, intermédiaire entre la hèle et l'homme Mais, nous abstenant de faire ce recueil qui est en dehors de notre sujet, nous noterons plutôt que, iiii'ine dans les distinctions et classifications vulgaires que nous avons mentionnées ci-dessus, Vico a un mérite, celui intiit de reconnailre, en inèine temps qu'il les propose, que toutes ou beaucoup de ces distinctions se confondant et s'identifient. Ainsi, ayant distingué les oeei justices, les trois vertus et les trois droits, il finit par déclarer que ces dualités, ti "mités ou multiplicités ne font qu'un.

Bt ne fout aussi qu'un, pour lui. la justice el la vertu, puisque la force du vrai, c'est-à-dire la raison humaine, qui est vertu en tant qu'elle tombal lei déein iiuniodei -■de même justice en tant qu'elle dirige dans lu setM Je

l'égalité les choses utiles à la vie. Ce qui veut dire que Vico n'a pas distingué, du moins dans l'exposé systématique du Droit universel, entre le droit et la morale, distinction qui, en vérité, fut très peu mise en relief dans la doctrine du droit naturel et qui est à peine esquissée (par exemple chez Grolius) comme la différence entre un peu plus et un peu moins de moralité. Tout à fait morale, et déduite du concept éthique du remords, est aussi la doctrine du châtiment chez Vico : le châtiment, infligé par les lois, ne serait pour lui autre chose que ce que la société ajoute à la conscience individuelle dans le cas où celle-ci ne se corrige pas ellemême au moyen du remords et de la peine intérieure.

Mais si le prohlème du rapport entre le droit et la morale est absent, chez Vico, de sa façon théorique de formuler et de sa méthode systématique de traiter la question, il n'en est que plus présent dans les observations particulières et circule, si l'on peut ainsi parler, dans loule la Science nouvelle. El il ne pouvait en être autrement, attendu que ce rapport se rai lâche à la distinction entre la volonté morale et les formes de volonté inférieures ou antérieures ; et nous savons que loules les tendances de Vico le portaient à s'enfoncer dftlM les régions inférieures et obscures de l'esprit, tant dans le domaine de la connaissance que dans celui de la pratique, dans celui de la fantaisie que dans celui de la volonté el des passions.

Les passions, il en a toujours compris la grande importance; et s'il ne pouvait approuver qu'on s'y abandonnât, s'il a toujours jugé la morale épicurienne une morale « pour des oisifs enfermés dans leurs petits jardins », il n'approuvait pas cependant les morales trop austères, comme celle des stoïciens, qui, par une autre voie, devenait elle aussi une morale pour « solitaires », et non pour des hommes vivant en république. Le stoïcisme prêche, sans doute, une justice éternelle et immuable, et il veut quel'hou-

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nêteté soit la règle îles actions humaines; mais il ébranle la nature humaine, la déshumanise, l'annihile et la conduit au désespoir en prétendant la rendre tout à fait insensible aux passions, en méconnaissant les ulililés et nécessités de natqre corporelle, en inculquant cette maxime « plus dure que le fer », que les péchés sont tous égaux et que celui qui bat un esclave pêche autant que celui qoi tue son père. Le jansénisme aussi dut susciter dans son esprit les mêmes doutes, puisqu'il déplore que, «en haine du probable, la morale chrétienne en France devienne higide ». Cen'estpas les philosophes solitaires qu'il faut suivre, mais les philosophes politiques, et principalement les platoniciens, lesquels reconnaissent qu'on doit, non pas déraciner, mais modérer les passions humaines et en faire des vertus humaines. Ainsi, de la cruauté, de l'avarice, de l'ambition, qui sont les trois vices qu'où retrouve dans tout le genre humain, la Providence fait sortir l'armée, le commerce et la cour, c'est-àdire la force, l'opulence et la sagesse des républiques: de ces trois grands vices, qui détruiraient la génération humaine sur la terre, elle forme le bonheur social.

De même, louchant les utilités, Vico observe que,« ex se», «lies ne sont ni bonnes ni mauvaises (« neque turpes, neque honestœ») et qu'elles ne le deviennentquedansleurs rapports avec la conscience morale (« sedearum in.vi/uuUtas est turpititdo, <vr/ualit>/s autem honestas »). Dans sa science empirique, il défend contre Grolius \i\\ jus naturale prius, auquel se rapportent la défense delà vie individuelle et la procréation ainsi que l'éducation des enfants, et qu'il rapproche de l'io.ioopov des stoïciens. Que ce droit n'ait pas d'autorité BUDrale, c'est ce qui est prouvé par le fait que le droll qui lui succède dans l'ordre génétique, \e jus naturelle posterius (que Justinten défiait : i fHod naiuratii r</ti<> inier omtiei hommes construit et apud omnet geaUti pêrsçuê custoditur ») estprfaj jvre, l'emporte dans le conflit entre les

deux droits et marque celui qui lui est antérieur du signe de l'immutabilité. Or, bien que ce premier droit naturel soit délimité et illustré d'exemples d'une façon seulement empirique, que peut-il être, en résumé, sinon le droit pur, le droit qui n'est pas encore devenu morale?

Mais le point où le droit, chez Vico, s'établit plus proprement comme distinct de la morale, c'est le concept du certain, mol employé par lui dans des sens multiples, qui ne sont ni bien séparés, ni mis en harmonie, ni distincts l'un de l'autre, bien qu'ils se ramènent tous un peu couinement, comme nous l'avons vu, à la signification Minérale de la forme spontanée de l'esprit, en tant qu'elle est distincte de la forme réfléchie. Le certain, dans son acception pratique, signifie, entre autres, opposition au vrai de la volonté, et est, en somme, la force opposée à l'équité et à la justice, l'autorité opposée à la raison, la pure volonté opposée à la volonté morale. Celte distinction naît plulôldans noire esprit qu'elle ne se trouve dans les paroles de Vico. lequel dislingue et ne distingue pas, et, ayant affirmé, par exemple, que « vertum ab auctoritate est, verum a ratione », affirme également, aussitôt après, que « auctoritas cum ratione omnino pngnmre nonpotest, nam ita non leges essent, wed motutrû teyum ». Toutefois, grâce à celte façon de Irailer le certain, la Science nouvelle lui semble contenir une i'iiilosoimiie de l'autorité, laquelle, ajoutait-il, « est la source de la justice extérieure, dont parlent les théologiens moralistes». C'est-à-dire qu'il liait le concept du certain à la distinction et à la terminologie de l'KXTKHiiii h et de I'intkhieur. déjà en usage dans la morale scolasliqueel qui, adoptées vers cette époque par Christian Tliniiiisius.élaieutdesliuées, sans que ce dernier ait possédé une grande valeur philosophique, à orienter l'étude des rapports philosophiques entre le droit et la morale.

Une autre signification (qui n'est pas sans affinité avec la ilenle) du ckrtain pratique, chez Vico, est ce qu'on

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