‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 19 sur 48 · MORALE ET DROIT 10T · texte numérisé non relu

MORALE ET DROIT 10T

appelle la lettre des lois, formula Irmim ; lellre qui peut être eu opposition avec la raison al avec la conscience morale et qui a cependant son efficacité particulière : « dura lex, sed certa ; duriun, sed scriptum est ». C'est, en somme, la valeur de la loi en tant que loi, laquelle, n'ayant plus de véritable contenu éthique, conserve pourtant la valeur qui lui vient de l'empire de la volonté. « Le certain des lois, écrit Vico, est une oascoaiTfi de la raison uniquement soutenue par l'autorité, obscurité qui nous les fait trouver dures en pratique, quand nous devons dire ce qu'elles ont de certain, ou, en bon latin, de particularisé, ou encore, selon le langage des écoles, d'i.\i»iviDUALisÉ ». Vico va jusqu'à entrevoir en quelque manière le caractère individuel qui est à l'origine de toute loi. La formule a legibui% non exempt/* jttéitandum » est un précepte qui est apparu relativement lard : les premières lois furent proprement des * exempta », bâtiments exemplaires. Des exemples réels dérivèrent \emples raisonnes, dontse servirent et se servent encore la logique et la rhétorique ; puis, quand on eut compris le» universanx intelligibles, on reconnut que la loi devait avoir un caractère d'universalité.

la société primitive que peint Vico est, sous son aspect juridique, pour ainsi dire, le mythe du droit pur ou de la force pratique. 11 y eut, jadis, des hommes d'une force corporelle démesurée, mais d'âne intelligence d'autant plus épaisse, qui jugeaient divine toute force supérieure a leur force humaine (et c'était leur droit), et pour qui les dieux n'étaient que des rires [dus forts, devant lesquels ils étaient contraint-; de plier. tout BU frémissant, comme l'olypli.mr qui, s'il en avait en la faculté, aurait combattu Jupiter luimême, ou comme Achille qui disait à Apollon que, si latin forces étaient égales, il n'aurait pas peur d'entrer en lutte avec lui. (ïe fut le dessein de la Providence que C6I hommes VÎOleoU, non KHimis à l'empire de la raison, redoutassent

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du moins la divinité de la force et que, grâce à elle, ils estimassent la raison. Et c'est là-dessus que se fonde le principe de la justice extérieure de la guerre. Mais le mythe de la période de la force ne peut avoir la rigueur du concept philosophique; et c'est pourquoi ces hommes forts sont, d'autre part, considérés par Vico comme les meilleurs au point de vue moral ; a fortissimi » et « oplitni », sont des termes identiques ; leur droit n'est pas le vrai, le droit rationnel, mais ce n'est pas non plus le pur certain : c'est le vrai « ex certo mixtum ». Mais le mélange affirmé par Vico du vrai et du certain, etla prédominance du certain dans le vrai postulent le concept du pur certain, que Vico sous-enlend. Quand Vico reproche à Grolius et aux autres théoriciens du droit naturel d'avoir commencé l'histoire à sa seconde moitié, par les âges civilisés, et d'avoir négligé la période précédente, ce reproche, en ce qui concerne la philosophie de la pratique, se ramène à celui d'avoir oublié le moment idéal de la force pour s'en tenir exclusivement à la justice, à l'équité et à la moralité. Le moment de la force, qui conslilue l'autre ou première « moitié », fut au contraire le champ clos de Hobbes et, avant lui, de Machiavel, et, avant Machiavel encore, d'Épicure, lesquels en ont parlé seulement « avec de l'impiété à l'égard de Dieu, du scandale pour les princes et de l'injustice pour les nations». O'où il est facile de dégager que la réfutation faite par Vico des utilitaires et des théoriciens de la force aboutit, en môme temps, à reconnaître et à absorber l'exigence qu'ils représentaient et qu'ils avaient seulement le tort de développer d'une façon unilatérale et abstraite : son « état sauvage ■ ressemble sous plus d'un rapport à ce qu'avait imaginé Hobbes, avec cette différence que, pour Hobbes, -l'humanité sort de cet état en reconnaissant I'utilité, et que, pour Vico, elle se sauve grâce à la conscience religieuse et morale. Pourtant, Vico n'a pas montré, à cet égard, la

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moindre gratitude à Hobbes et à Spinoza, à Machiavel ou à Epicure; car il lui a semblé avoir trouvé dans un auteur classique toute la documentation et le stimulant qui lui étaient utiles, tout le contrepoids dont la philosophie platonicienne avait besoin. Cet auteur est l'un des quatre dont il se réclame, et justement celui dont nous avons dit plus haut qu'il nous restait à voir l'usage qu'en avait t'ait Vico, à savoir Tacite. Celui-ci, dit-il, voit, avec un esprit métaphysique incomparable, l'homme tbl qu'il e?t, tandis que Platon le voit tel qu'il doit être; et de même que Platon, avec sa science universelle, s'étend sur toutes les parties de la vertu, de même Tacite ne craint pas de s'abaisser a donner tous les conseils dictés par l'utilité, afin que, parmi les effets infinis et sans règle de la méchanceté et du hasard, l'homme instruit de la pratique se conduise bien. C'est à l'union, opérée dans son esprit, du philosophe grec et de l'historien latin (interprété par lui, comme il est facile de s'en rendre compte, selon le mode ordinaire chez les politiques « taciliens » du xvue siècle) que Vico attribua la réussite de sa tentative d'esquisser une idée propre de l'histoire éternelle, « permettant la formation d'un sage, sage à la fois de sagesse cachée, tel que celui de Platon, et de sagesse vulgaire, tel que celui de Tacite ». C'est Tacite, en somme, qui l'aurait poussé à entreprendre sa grande tAche. qui fut de renhhl concret l'idéale de placer la république m. Platon dans la lie de Romulus.

L I1IST0IUC1TK DU DROIT

De même que l'esprit cognilif passe, de la sensation sans perception, à la perception faite dans des conditions de trouble et d'émotion, puis à la réflexion réalisée au moyen de la raison pure, de même, ou d'une façon analogue, l'esprit volitif passe de I'état dk brutalité au certain pratique, et, de là, au vrai. Dans la science empirique correspondante, le passage est à peu près celui de l'état sauvage à l'étal héroïque ou barbare, et de l'étal héroïque à l'état civilisé. Toutes les manifestations de la vie se correspondent dans ces trois types sociaux : d'où trois espèces de natures, trois espèces de mœurs, trois espèces de droits et, par là, de république, trois espèces de langues et d'écritures, trois espèces d'autorités, de raisons, dejugements, trois époques. Si confus et parfois si contradictoire que soit Vico lorsqu'il s'agit de déterminer les détails des différentes correspondances, sa pensée générale est claire. Là où la réflexion est restreinte et la fantaisie vigoureuse, les passions sont égament vigoureuses, les mœurs violentes, les étals aristocratiques ou féodaux, les familles soumises à la rigide autorité paternelle, les lois dures, le* procédures juridique! symboliques, le langage métaphorique, l'écriture hiéroglyphique. Au contraire, là où la réflexion prédomine, la poésie dispa-

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rail ou se remplit de philosophie, les mœurs s'adoucissent, tal passions se règlent, les peuples s'emparent du gouvernement, les membres des familles sont avant tout citoyens de l'état, les lois se pénètrent d'équité, la procédure se simplifie, le langage se dépouille de ses métaphores, l'écriture devient alphabétique. Des formes mixtes, telles que les rêvent certains politiques, seraient des monstres; et bien qu'on observe des formes mêlées naturellement ou qui gardent la façon des premières, chaque forme s'efforce toujours, autant qu'elle peut, pour sauvegarder sa propre unité, de se débarrasser de toutes les propriétés appartenant à d'autres forme*.

Lequel des différents types sociaux sert de fondement aux autres et fournit le critère permettant de les juger? Ou bien quel est le critère, quelle est la mesure permettant de les juger tous, tant qu'ils sont? Semblable demande n'a pour Vico aucun sens. Chacun de ces types renferme en lui-même sa propre mesure. Les gouvernements, dit-il, doivent être conformes à la nature des gouvernés : l'école

rinces est la morale des peuples. On peut être d'horreur en face de la guerre, du droit du plus fort, des vaincus réduits en esclavage, c'est-à-dire à l'état de simples instruiiMMils ; mais la société qui se développait avec ces niM-urs riait i ie et, parlant, bonne. La divinité de

la force, comme on l'a dit plus haut, tenait la place et j«»u ail le rôle de la raison dont l'empire n'était pas encore possible. Puis \ i. Minent les temps île la raison humaine LontC

développée ; et les hommes m ft'eetimenl plus tfanrèela force, mais se reconnaissent égaux dans |,i nature raisonnable qui est la nature humaine propre et éternelle. Autres temps, autres ino-uis, <-l ces nio'uis ne sont pas moins bonnes, mais non plus meilleures, que les premier»

Demander quelle est la mesure commune fie ces diiïércnts types sociaux, vaudrait entant que de demandai

quel est le véritable âge de la vie individuelle, la mesure commune de l'enfance, de Iajeunesse.de la virilité, de la vieillesse. C'est une comparaison que, précisément, Vico luimême propose. De même que les enfants plient tout à leur caprice et font tout avec violence, que les adolescents animent tout par la fantaisie, que les adultes conduisent les choses avec une raison plus pure et les vieillards avec une solide prudence, de même il convenait que le genre humain, infirme, solitaire et bien indigent dans ses origines, grandît d'abord dans une liberté effrénée, puis trouvât les nécessités, utilités et commodités, de la vie par son esprit d'invention et de fantaisie (et ce fut le siècle des poètes}, et enfin cultivât la sagesse par la raison (et ce fut le siècle des philosophes). Pareillement, le droit naturel naquit^ d'abord avec des lois qui étaient, pour ainsi dire, celles d'un juste caprice et d'une juste violence ; puis il prit le manteau de certaines fables de juste raison; enfin, il s'affirma ouvertement dans sa pure raison et sa généreuse vérité.

Par celte façon de considérer et de juger les étals, les lois el les mœurs, Vico éliminait une autre des doctrines ou des prétentions capitales de la doctrine du droit naturel : celle tendance à l'abstraction el cet antiiiistoricisme, que nous avons notés à leur place et dont la conséquence était la conception d'un droit naturel, supérieur au droit positif, et, partant, une sorte de code éternel, une législation parfaite, pas encore pleinement réalisée, mais à réaliser, et dont les linéaments apparaissent avec beaucoup de netteté dans les œuvres des théoriciens du droit naturel à travers le mince voile doctrinal et philosophique ; — code éternel qui, dans sa partie sérieuse, était du reste un code contingent et transitoire, ou du moins le projet d'un code conforme aux tendance! réformatrices et révolutionnaires de ces écriviiai plus publicitlefl que philosophes.

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Vico se débarrasse du code idéal éternel sans en avoir l'air; il est même tout prêt à reconnaître que le «jus naturelle philosophorum » est éternel dans son idée et très rigoureusement établi « adrationis œternœ //6e//«m ». Mais de cette éternité qu'il lui accorde en paroles et par respect pour la vieille philosophie scolastique et traditionnelle, dont il ressentait çà et là l'influence, il en vient à lui dénier en fait l'éternité et le caractère suprahistorique, car, au lieu de le situer au-dessus et en dehors de l'histoire, il le met à la place qui lui revient, à l'intérieur de l'histoire. Le droit de la violence ou droit héroïque, s'élant transformé en droit civilisé, arrive peu à peu à un certain état de clarté, à qui il ne reste rien pour être parfait que d'être achevé et affermi par une école philosophique au moyen de maximes reposant sur l'idée d'une justice éternelle ; et cette application de la raison au droit, cette systématisation est le « jus naturale philosophorum »>, forme extrême du développement historique du droit, mais non point règle perpétuelle du droit, résultat et non mesure. De là, le reproche fait par Vico à Orolius d'avoir, en prenant le a jus naturale philosophorum », le droit composé de maximes raisonnées par des moralistes et des théologiens et en partie par des juristes, pour le « jus naturale gentium »(dans la terminologie de Grotius, en prenant pour le droit naturel une forme de droit arbitraire ou positif), mal compris les jurisconsultes romains, lesquels entendaient parler seulement de ce second droit, et d'avoir en conséquence proposé des corrections et émis des critiques qui tombent dans le vide.

Le code éternel, considéré en lui-même, est une utopie; •et comme la première et la plus grande des utopies a été la République de Platon, il importe, pour mieux déterminer le point en question, d'observer la façon dont Vico se comporte à l'égard delà construction politique de Platon. V l'entendre, la République platonicienne aurait été aussi l'un Croce. 8

des nombreux motifs et modèles qni l'auraient amené à concevoir la Science nouvelle. C'est par l'étude de Platon que commença à s'éveiller en lui, saos qu'il s'en aperçut. « la pensée de méditer un droit idéal éternel pratiqué dans

Une CITÉ UNIVERSELLE AU MOYEN DE L'iOÉE OU DO WW DI LA

innunBNCE, idée sur laquelle ont été d'ailleurs établies toutes les républiques de tous les temps, de toutes les nations ; cette cité universelle idéale était celle que, en conséquence de sa métaphysique divine, Platon devait concevoir ». Il le devait, mais il ne le put, « par suite de l'ignorance « où il se trouvait « de la chute du premier homme », c'est-à-dire de l'état sauvage originel et de la sagesse toute poétique et vulgaire qui succéda à cet état ; — ignorance où Platon fut maintenu par l'effetd'une erreur commune*» esprits humains, qui déterminent, en les jugeant d'après la leur, les autres natures qui ne leur sont pas bien connues, de sorte qu'il haussa les origines barbares et grossières de l'humanité païenne à l'état parfait de ses connaiss vines, si élevées et ésotériques, et qu'il imagina comme parfaitement sages de cette sagesse profonde ces premiers hommes, qui furent au contraire, dans la réalité, des « brutes toutes stupides et toutes féroces ». En raison de celte erreur savante, au lieu de méditer sur la république éternelle et sur les lois d'une justice éternelle, d'npivs lesquelles la Providence a réglé le monde des nations et le gouverne par les besoins qui, communs à tout le genre humain, forcent les nations à se régir d'après le sens commun de toute l'humanité, Platon « courut une république

IDÉALE et UI1 PUR IDÉAL DE JOTICE, D'APRÈS LEQUEL LES NATIONS NE SE GOUVERNENT NULLEMENT. » Kl même elles lie devraient

pas se gouverner d'après cet idéal, car, parmi ces déterminations d'une république parfaite, il s'en trouve quelque» unes d'immorales et de détestables, telles que la communauté des femmes. Ainsi, Vico acceptait de Platon l'iéée

LIUSTOaiCiTÉ DU DROIT If 5

d'une république éternelle, niais il la bouleversait de fond en comble en y ajoutant cette réserve que la vraie république éternelle n'était pas la république abstraite de Platon, niais le développement historique dans toutes ses phases, depuis les* brutes », et sans les en exclure, jusqu'à Platon inclusivement. C'est là la « generis hum/tni respttbtie*** t*« mmgnti §09erjfkwnanickntà9» f lfcj«ygjjjw0fîoa uni-

l »,dont il entend étudier « fortn>im, <>rdi/tes, societates, nnqotin. //■>/>■>, prient,/, poMMj et scientiam in ea tractandi juris*, et comment toutes ces choses seront développées « a suis usquê primit hwnattUatù orif/inibus, divina providentia mmdêfmtiè, moribus genlium aeproinde auctoritate» , à savoir « per varia utilitatttmet tiecessitatitm hmiirmnnnn rudimenta, sive adeoprr tyNnrMM tponie rtrwn oblatus occasiones». La « grande cité des nations fondée et gouvernée par Dieu » n'est donc autre chose que l'nisrom».

.Nier la possibilité de fixer un code éternel et de tracer le tableau de la société modèle, ce n'est pas, du reste, déclarer impossible une phatique de la science conçue pair Vico. c'est-à dire de la Science nouvelle considérée sous MM triple aspect d'histoire idéale, histoire typique et histoire historique. Toute vérité possède sa pratique, ou ses conséquences pratiques ; et le fait de concevoir, d'une façon ou d'une autre, la nature et le développement de l'humanité Implique celui de se conduire, en pratique, d'une façon ou d'une autre. Si, par exemple, on croit a la docile innocence des peuples sauvages, on ira vers eux le

je souriant, la bouche pleine de bonnes paroles, tenant à la main l'alphabet et le catr-chisme des droits et des devoirs ; si, au contraire, on croit aux <i brutes » de Vico. on adoptera des façons d'agif un peu plus sévères, et peutêtre le fer et le feu. Si l'on pense, comme Vico, que «les innuts valent plus que les lois » et, en même temps, que a les niieurs ne changent pas tout d'un coup, mais par de-

116 la l'MLOsorniE de j. b. vico

grés et lenlement », on ne sera pas enclin à légiférer facilement et on n'aura pas l'illusion de croire que l'on peut refaire l'humanité d'après un modèle subjectif. De toute manière, celte pratique n'est plus théorie, mais action ; et quand on veut la réduire à l'état de théorie, on fait un monstrueux mélange de déterminations nécessaires et de déterminations contingentes, ou bien, en évitant une erreur de ce genre et en s'eflbrçanl d'arriver à une forme rigoureusement doctrinale de la pratique, ou n'obtient ni plus ni moins que la théorie scientifique elle-même, d'où dérivait la pratique.

Vico eut l'idée de faire succéder à sa Science nouvelle une pratique de la science nouvelle, et même, dans la première rédaction italienne de l'œuvre, il énumérait deux « pratiques » : 4° un nouvel art critique, devant servir de flambeau pour distinguer le vrai dans l'histoire obscure ou fabuleuse ; 2° un art en quelque sorte diagnostique, pour déterminer les degrés de nécessité ou d'utilité des choses humaines, et, comme dernière conséquence, la fin principale de cette science, consistant à connaître les caractères indubitables de l'état des nations; —art critique et art diagnostique qui, à les bien considérer, se fondaient en un seul, la meilleure connaissance que, au moyen des principes établis par Vico, il était possible d'avoir de la vie passée et présente des nations.

Cette idée est reprise et éclairée dans d'autres passages du même livre. Les sciences, disciplines et arts qui se sont développés jusqu'à ce jour, dit Vico, concernent des objeli particuliers ; la Science nouvelle, qui recherche les principes mêmes d'où sortent toutes les disciplines, est au contraire à même d'établir l'àx^r, ou état de perfection de l'ensemble entier, ainsi que les degrés par où l'humanité doit passer elles extrêmes entre lesquels elle doit se mouvoir, comme toutes les autres choses mortelles ; de sorte qu'on

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apprend, par celle science, les pratiques en vertu dequelles une nation, dans sa phase ascendante, peut parvenir à l'état parfait et, si elle est en décadence, s'y élever de nouveau. L'état de perfection consisterait pour les nations à s'en tenir à certaines maximes aussi bien démontrées par des raisons constantes que mises en pratique dans les mœurs humaines, et où la raison profonde des philosophes donnerait la main, pour la soutenir, à la sagesse vulgaire des nations : ainsi, les hommes les plus réputés des académies s'uniraient à tous les sages des républiques (c'est-à-dire que les philosophes s'uniraient aux hommes d'état), et la science des choses divines et humaines de la société, c'est-à-dire de la religion et des lois, lesquelles sont une théologie et une morale imposées qu'on acquiert par l'hahi tude, serait assistée par la science des choses divines et humaines de la nature, qui sont une théologie et une morale raisonnées, qu'on acquiert par le raisonnement ; de sorte que s'éloigner de ces maximes serait la véritable erreur ou divagation elle fait non point d'un homme, mais d'une bête. La pratique de la Science nouvelle, comme le montre clairement le programme ainsi tracé, n'était donc autre chose que le résumé ou le duplicata de la science ELLE-MÊME, dont elle mettait en relief les deux éléments capitaux : la sagesse spontanée et la sagesse réfléchie, le certain et le vrai, et la nécessité de tenir compte de tous deux.

Des années après, dans l'un des remaniements que Vico fit en vue de la seconde Science nouvelle, reparaissent ridée el le mot d'une pratique de celle science, ainsi que l'indique le titre d'un paragraphe spécial qu'il se proposait d'ajouter comme conclusion à son œuvre. « Toule celle œuvre (ainsi débutait ce paragraphe) a étéjusqu'icl raisonnée comme une pore science contemplative concernant la commune natore

des nations ; aussi parait-elle, par là-mèmc, 1 1 « • — 1 1 — • - 1- de venir en aide à la patJBKRci ai kawi aiiu que celle-ci t'emploie à ce

que les nations menacées de décadence ne se ruinent pas complètement, ou ne bâtent pas leur ruine; et, en conséquence, elle parait négliger la pratique, nécessaire à ton les les sciences qui roulent sur <h's matières dépendant du libre arbitre humain et qui, toutes, s'appellent sciences activks ». très bien; mais en quoi consistera cette prali<}ue ? « Une

SEMBLABLE PRATIQUE PEUT ETRE FACILEMENT DONNÉE PAR LA contemplation du cours des nalions, car, avertis par cette contemplation, les sages des républiques (les hommes d'état) et leurs princes pourront, par de bons règlements, de bonnes lois et de bons exemples, ramener les peuples à leur ixiif, ou état parfait ». En d'autres termes, homme averti, homme à demi sauvé; la contemplation est la seule pratique que la Science nouvelle puisse donner; l'autre moi tié i\n salut dépend non pas de celui qui prévient, c'est-à-dire de la pensée, mais de l'averti, c'est-à-dire de I'action. El il ne vient pas même à l'esprit de Vico de se mettre à déterminer « les règlements, les lois et les exemples », qu'il faudrait adopter dans tel ou tel temps ou lieu, parce que ce ne serait pas œuvre de philosophe, comme il le reconnaît clairement lui-même tout de suite après, en disant :« La pratique, telle que nous autres philosophes nous la pouvons donner, elle peut se renfermer a l'intérieur des académies. » 11 serait, certes, téméraire de prétendre connaître sûrement les raisons pour lesquelles Vico, de même qu'il avait omis de placer dans la seconde Science nouvelle la déclaration louchant la pratique qui se trouvait dans la première, laissa aussi de côté, dans le manuscrit définitif de U dernière rédaction de cet ouvrage, le petit chapitre sur la PRATtni i ■•. Mais il est tout au moins permis de conjecturer que la raison principale fut qu'il s'aperçut du vide de ce chapitre, lequel, pronieltanl une pratique, ne la donnait point et finissait en confessant qu'on ne pouvait en donner, ou qu'elle avait été déjà donnée avec la théorie elle-même.

La véritable et unique réalité du monde des nations est donc leur « cours », et le principe qui gouverne le cours des nations est la Providence. C'est sous cet aspect que la Science nouvelle peut être définie une Théologie civile et \nee de la providence divine. Parmi les disciplines historiques, Hacon avait noté une « historia Nemeseos ». Ce que Bacon n'énonçait guère que par un simple titre, Vico le formula comme un problème effectif et le développa comme une théorie. Les philosophes, d'après lui, quand ils n'avaient i» .i-, en matérialistes et en fatalistes, absolument méconnu la Providence, l'avaient considérée seulement d'après l'onli •»• des choses naturelles (et c'est pourquoi ils appelaient la métaphysique un»' i théologie naturelle »), en confirmant itrihut de hieu par la constatation de l'ordre physique qui s'ohscrve dans les mouvements des corps, par exemple des sphères et des éléments, et par la raison finale obeen 00 dans les autres choses naturelles de moindre importance. 11 fallait, au contraire, raisonner de la Providence i d'après momie des choses sociales ...

L'un des premiers interprète* de Vico a remarqué (et l'observation a été refaite ensuite uvent) que \

employé indistinctement le mot de « providence l du?is h*

sens subjectif et dans le sens objectif : tantôt comme la conviction qu'ont les hommes d'une divinité qui régit leurs destinées, tantôt comme l'action même de cette providence. La double ou triple acception d'un même terme dans la terminologie de Vico n'est pas chose qui, au point où nous en sommes, puisse nous étonner, car, plus d'une fois déjà, nous avons dû nous ingénier à choisir entre ses homonymies ou à unifier ses synonymies. El c'est pourquoi nous reconnaissons immédiatement qu'un des sens de « providence » chez Vico peut être, et est même précisément, celui de la conviction touchant la providence, c'est-à-dire l'idée que l'homme a de Dieu, d'abord sous la forme du mythe, ensuite sous la forme pure et raisonnée de la philosophie. Les nations païennes de l'antiquité, dit-il, «ont inauguré la sagesse poétique métaphysique, en contemplant Dieu sous l'attribut de sa providence », sur laquelle furent fondés les auspices et la divination. Sans elle, donc, la sagesse, qui est la conscience de l'infini, ne se forme pas dans l'homme; la moralité, qui est la crainte et le respect du pouvoir supérieur gouvernant le monde, ne naît point. Mais la providence, dans ce sens, ne donne pas lieu à un nouveau développement, après celui que nous avons déjà fait à propos tant du mythe que des rapports entre morale et religion.

Passons donc, sans plus nous attarder, à la Providence conçue dans le second sens, c'est-à-dire à son concept propre et véritable. Mais, ici, il nous paraît opportun d'abandonner un instant Vico et de présenter quelques éclaircissements doctrinaux.

C'est une observation commune qu'autre chose est de produire un fait donné, aulre chose de connaître le fait produit. La connaissance de ce qu'un fait est réellement s'obtient parfois, dans la vie de l'individu, au bout de plusieurs années et, dans la vie de l'humanité, au bout de

LA PROVIDBNCE 121

plusieurs siècles. Ceux-là môme qui sont les agents directs d'un fait donné n'en ont pas, d'habitude, la connaissance ou ne l'ont qu'assez imparfaite et fautive, si bien que sont passées en proverbe les illusions qui, comme. on dit, accompagnent l'activité des hommes. Le poète croit chanter la purelé et, en fait, il chante le plaisir; il croit chanter la force et chante la faiblesse ; il croit être terriblement pessimiste et est puérilement optimiste ; il croit être Satan et n'est qu'un brave homme inoffensif. Les philosophes ne se trompent pas moins ; et nous n'avons pas, en vérité, à aller chercher bien loin des exemples de leurs erreurs,, quand nous en trouvons précisément en si grand nombre chez le philosophe que nous sommes en train d'étudier, et qui fut l'un de ceux qui s'illusionnèrent le plus sur le* tendances réelles de ses propres pensées. L'homme politique se trompe aussi, qui, bien souvent, en croyant et en prétendant lutter pour la liberté, est un simple auxiliaire de la réaction, ou, en croyant servir la réaction, excite à la rébellion et sert la liberté ; et ainsi de suite. Illusions parfaitement explicables, car les individus et les peuples, dan» l'ardeur de leur activité, ou lorsque celte ardeur est à peine tombée, peuvent peut-être exprimer leur état d'âme, mai» non en faire la critique qu'est le récit historique ; de sorte que, quand ils ne se résignent pas ù se taire et à attendre, ils racontent sur eux-mêmes des histoires fantaisistes, de» « WahrJieiten und Dichtunyen », tout à la fois, ("est même dans celle difficulté démontrée de connaître l'action an sein de l'action que réside l'un des motifs de la sage recommandation qu'on fait «le parler de soi le moins possible, et de la défiance qu'on éprouve pour les autobiographies et les mémoires, curieux et, si l'on veut, importants, mai* qui ne donnent jamais la pore vérité historique des faits nan

Les n'iivri's humaines nous parviennent, ainsi, tti\r

loppées dans un nuage d'illusions individuelles. Et l'historien superficiel s'arrête à l'enveloppe et se met à raconter comment les choses se sont passées, en se faisant le portevoix de ces illusions. De cette fa^-on, l'histoire de la poésie arrive à se présenter comme le récit des intentions, des opinions, des fins du poète ou de celles que les contemporains lui attribuèrent ; l'histoire de la philosophie, comme le recueil anecdotique des sentiments, des haines et des fins pratiques des philosophes ; l'histoire politique, comme un tissu d'intrigues, de bas intérêts, de commérages, de misères. — Mais à peine un esprit historique plus circonspect ou d'autre nature sapproche-t-il de ces histoires, que son premier acte est de souffler sur le nuage, de balayer les individus et leurs illusions et de regarder directement les choses, telles qu'elles se sont produites dans leur succession objective et avec leur origine supraiudividuelle. L'histoire vraie et réelle surgit alors au delà des individus, comme une œuvre qui s'accomplissait derrière leur dos : œuvre d'une force différente des individus qui en sont les agents et qui s'appelle Destin, Hasai'd, 1 <u tune, Dieu. Les individus qui, d'abord, étaient tout et remplissaient la scène de leurs gestes et de leurs cris, maiiilenant, dans cette seconde espèce d'histoire, sont moins que rien, et leurs actes, leurs cris, dépourvus d'efficacité sérieuse, éveillent le rire et la pitié. On regarde, atterré, le Destin qui les domine, on s'étonne devant les étaragea combinaisons du Hasard et les caprices de la Fortune, on adore les desseins insondables de la Providence divine. I>« ces forces, les individus semblent tour à tour être les inertes matériaux, les frêles hochets, les aveugles instin-

Illt'lltS.

Mils une MMidéralion plus profonde dépasse encore cette seconde vue de l'histoire. La pitié que le^ individus semblent éveiller, la nioqurrie qu'ils excitent m sont pas

«en réalité Méritas par eux, mais par leurs imaginations, ou, plutôt, par ceux qui prennent leurs imaginations pour des vérités. L'histoire réelle est faite d'œuvres, et non d'imaginations et d'illusion-. ; mais tel nnvres sont accomplies par les individus, non certes en rêvant, mais précisément en omvrant, non dans la frivolité de leur imagination, mais dans l'inspiration du génie, dans la fureur sacrée lu vrai, dans le saint enthousiasme de l'héroïsme. Destin, Hasard, Fortune, Dieu, sont des explications qui ont toutes le même défaut, qui est de séparer l'individu de ce qu'il produit, et, au lieu de chasser de l'histoire, comme elles le prétendent, le caprice ou l'arbitraire individuel, elles les renforcent inconsciemment et les multiplient. L'aveugle Destin est capricieux, le Hasard est extravagant, Dieu est t\ mimique ; et c'est pourquoi le Destin passe dans le Hasard et en Dieu, le Hasard dans le Destin et en Dieu, et Dieu se convertit en l'un et en l'autre, tous étant égaux et ne faisant qu'un.

L'idée qui domine et corrige aussi bien la vue individu iliflfl de l'histoire que la vue supraindividuelle est L'idée de kl rationalité de l'histoire. L'histoire est faite par les imiividus ; mais l'individualité est l'universel devenu concret, • ■I loule action individuelle, justement paire qu'elle est individuelle, est aussi supraindividuelle. Il n'y a ni individu, ni universel pris comme deux choses distinctes, mais il .'\islc l'unique « cours » historique, dont b-s aspects abstraits sont l'individualité privée d'universalité et l'universa- Lité privée d'individualité. Cet unique cours historique est rcnl dans ses multiples déterminations, à la I

d'une «iMivre d'art qui est | la Me variée »'l une, et OÙ chaque mot s'attache a l'autre, chaque IMAM BOUM pœd a toutes les autres, chique l'-iie se lie a loule autre ttfftê. Ql n'est qu'a cette condition qu'on peut prendre l'histoire, qui, autrement, lesterait inintelligible.

de même que restent inintelligibles les discours sans signification et les actes incohérents des fous.

L'histoire, donc, n'est l'œuvre ni du Destin ni du Hasard, mais de cette nécessité qui n'est point fatalité et de cette liberté qui n'est point hasard. Et puisque la conception religieuse que l'histoire est l'œuvre de Dieu a, sur les autres, l'avantage et le mérite d'introduire une cause de l'histoire qui n'est ni le destin ni le hasard, et qui, partant, n'est plus proprement cause, mais efficience créatrice et esprit intelligent et libre, il est naturel que. par un acte de gratitude à l'égard de cette conception plus élevée, non moins que pour la commodité du langage, on soit amené à donner à la rationalité de l'histoire le nom de Dieu, qui régit et gouverne tout, ou de la Providence divine ; — mais à dénommer ainsi cette rationalité, en débarrassant en même temps celte dénomination de ses scories mythiques, qui pourraient corrompre de nouveau Dieu et sa providencejusqu'à en faire un destin ou un hasard. Ainsi, la providence dans l'histoire a, sous cette dernière forme logique, Ja double valeur d'une critique des illusions individuelles, quand elles se présentent comme la pleine et unique réalité de l'histoire, et d'une critique de la transcendance du divin. Et l'on peut dire que c'est à ce point de vue que se sont placés et se placent toujours, comme par instinct, c'est-à-dire sans faire profession d'une théorie explicite, tous les esprits que la nature a munis de celte aptitude particulière appelée

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