‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 20 sur 48 · SENS HISTORIQUE · texte numérisé non relu

SENS HISTORIQUE

Si maintenant, revenant à Vico, nous recherchons quelle solution il a donnée au problème de la force qui meut l'histoire, et quel contenu précis avait chez lui le concept de la providence au sens objectif, ilesl facile dès l'abord d'exclure l'idée que sa providence ait été celle Providence transcendante et miraculeuse qui avait fait le sujet de l'éloquent Discours de Bossue! ; — facile, soit parce que, dans toute sa

philosophie, il ne fait jamais autre chose que ramener le transcendant à l'immanent, et qu'il y répète mille fois que sa providence agitpardes voies naturelles ou (pour nous servir de la terminologie de l'école) par causes secondes; soit parce que, sur ce point.il va, on peut le dire, parmi les interprètes, consentement général.

Non moins insistante est sa critique du destin et du hasard, ou, selon latriparlition qu'il emploie parfois, de lafortune, du destin et du hasard. Il se rend compte aussi que la doctrine du hasard tourne dans un cercle vicieux, car la série éternelle descauses, qui enserre et lie le monde, dépend du liltre arbitra de Jupiter et Jupiter est en même temps soumis au destin ; aussi y a-t-il des chances pour que les stoïciens restent entravés dans cette * chaîne de Jupiter » avec laquelle ils veulent traîner les choses humaines. Ces trois concepts, auxquels correspondent les opportunités, s'il s'agit de choses désirées, les occasions, s'il s'agit de celles qui surviennent en dehors de l'espérance, et les accidents, s'il s'agit de celles qui se présentent en dehors de l'opinion, sont plutôt des distinctions faites dans l'étude subjective, car, objectivement, ils dépendent d'une loi unique, qu'on pourrait appeler aussi « fortune », si, avec Platon, on reconnaît l'opportunité pour la maîtresse des choses humaines; et toutes trois sont les manifestations et les voies de la Providence divine, qui est intelligence, liberté, nécessité. Celui qui fil le monde des nations < a été certainement Esprit, car les hommes le firent avec intelligence ; il ne fut pas Destin, carie choix y a présidé ; il ne fut pas Hasard, car il y a perpétuité : toujours les mêmes actes ont abouti aux n m- mes résultais ».

Vico éclaire, de la façon lapins imagée, celle comédie des équivoques, qoe sont les illusions touchant les fins des actions qu'on accomplit. î.es hommes crurent échapper aux menaces du ciel tonnant en emportant les femmes dans

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les grottes pour assouvir leur bestiale passion loin du regard de Dieu ; et, en les y tenant renfermées, ils fondèrent les premières unions pudiques et les premières sociétés, c'est-à-dire les mariages et les familles. Ils se fortifièrent ilansdes lieux convenables, afin de se défendre eux et leur* familles; et, en réalité, en se fortifiant dans certains lieux, ils mirent fin à la vie nomade, à leur condition de bètes errantes, et apprirent la culture des champs. Les lioinni» ■ faibles ou en dehors des règles, réduits aux nécessité» extrêmes de la faim et des meurtres mutuels, coururent, pour sauver leur vie, chercher un refuge dans ces terres fortifiées, en se faisant les esclaves des héros; et ainsi, sans le savoir, ils agrandirent les familles et en firent des étals aristocratiques et féodaux, les aristocrates, feudataires ou patriciens, ayant conquis le pouvoir, crurent le défendre et le perpétuer en usant de la plus grande dureté à l'égard des esclaves ou plébéiens, mais ils éveillèrent ainsi chez les esclaves la conscience de leur propre force: de plébéiens, ils en firent des hommes, et plus les patriciens mirent de fierté à s'estimer et s'efforcèrent de se maintenir tels, plus ils collaborèrent efficacement à détruire l'état patricien et à créer l'état démocratique. Ainsi, dit Vico, le monde des nations sort « d'un esprilsou vent différent, parfois entièrement contraire et toujours supérieur aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées; et ces fins étroites, devenues des moyens pour servir à des fins plus amples, cet esprit les a toujours employées pour conserver sur cette terre le genre humain ».

Mais ou pourrait déjà, de certaines des paroles de Vico que nous avons rappelées, conclure qu'il tendait parfois à se représenter les hommes comme conscients de leurs propres fins utilitaires et inconscients deleurs fins morales, ce qui conduirait logiquement à expliquer la vie sociale au moyen des seuls principes utilitaires et la moralité comme

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quelque chose d'accidentel par rapport à la volonté humaine et, par suite, comme quelque chose qui n'est pas vraiment moral, comme une formation extrinsèque plus ou moins puissante pour maintenir les hommes en communauté, ou comme l'œuvre secrète d'une providence en dehors du monde. L'utililarismes'insinue surtout dans une page 011 il est dit que, en raison de sa nature corrompue, se trouvant tyrannisé par l'amour-propre, qui le fait ne poursuivre principalement que sa propre utilité, exiger tout l'utile pour lui et rien pour son compagnon, et l'empêcher de dominer ses passions pour les diriger vers la justice l'homme à l'état de brute n'aime qub son salut ; quand il a pris femme et engendré des enfants, il aimk son salut et le salut de sa famille; arrivé à la vie civile, il aime son salut et lb salut de la cité; quand les empires se sont étendus sur plusieurs peuples, il aimk le salut de la nation ; quand les nations se sonL unies dans les guerres, la paix, les alliances et le commerce, il aime son salut et le salut de tout le gbnhe humain, et, « en toutes ces circonstances, il aime principalement sa mm utilité ». Pour celte raison, v< ce ne peut être que par la providence divine qu'il a été tenu de pratiquer lu Justice dans la société familiale, dans la sociétécivile et, finalement, dans la société humaine; la providence a fait que l'homme, ne pouvant, dans ces groupements soc 'aux. obtenir tout ce qu'il veut, veuille au moins obtenir, en fait d'utilité, ce qui lui est dû, et c'est ce qu'on appelle justice ». I.a wrlu publique des Komains, écrit-il ailleurs, «ne fut autre chose que le bon emploi que la providence Ht de vices privés, certainement graves, laids et violents, aliuque se conservassent les cités dans les temps on les Aines des hommes, étant tout a bah l'Aime.r libres, ne pouil naturellement comprendre le bien commi Mail l'utilitarisme, comme nous le savons, est tout à fait tf traire aux vues éthiques ds ViML vins ,|ui reposent sur

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la conscience morale ou sur la honte ; c'esl pourquoi ces affirmations, qui nous y conduiraient sans nous en douter, ne peuvent s'expliquer que comme l'effet du trouble que produisait parfois en lui la survivance du concept transcendant et Ihéologique de la providence, et aussi du peu de clarté de sa pensée, qui l'empêchait de bien distinguer le concept des illusions individuelles de celui des fins individuelles et lui faisait parfois introduire le second concept aux endroits où il n'aurait dû traiter que du premier. Si la divinité providentielle est « l'unité de l'esprit qui forme et anime le monde des nations », il ne reste point, en dehors d'elle, de fins individuelles qu'elle pourrait tourner vers des fins universelles, mais les unes et les autres sont en elle, et l'homme est, à tout instant, utilitaire et moral, qu'il ait l'illusion d'èlre moral quand il est utilitaire ou d'être utilitaire quand il est effectivement moral.

De toute façon, et nonobstant ces oscillations ou plutôt ces confusions, concevoir les fins particulières comme le véhicule des fins universelles et les illusions comme les accompagnatrices et les collaboratrices de l'action, c'est concevoir dialectiquement le mouvement dé l'histoire et surmonter le problème du mal. Chez Vico, ce problème n'a, en effet, que très peu de relief, si forte était sa persuasion que la Providence gouverne tout et que ce qu'on appelle mal, non seulement est voulu par les hommes sous couleur de bien, mais est lui-même, intrinsèquement, un bien. Dans un des rares passages de ses premiers écrits où il lui arrive d'en parler, Vico résout le problème du mal précisément dans ce sens que nous autres hommes, à cause de notre iniquité, qui fait que «nosmetipsos, nonn.ksc mot uni- \ ii;-it.\tem spectamus », nous estimons mal les choses qui nous contrarient, « qUM tamen, quia i/i miiiuli m), intime conferunt, bos.k mrr »>.

La conception de l'histoire devient donc, chez Vico, vérila-

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blement objective, affranchie du libre arbitre divin, mais non moins de l'empire des petites causes et des explications anecdotiques ; elle prend conscience de sa fin intrinsèque, qui est de comprendre le lien des faits, la logique des événements et de reconstruire rationnellement un fait rationnel. Les études historiques, à cette époque, n'avaient pas tant à souffrir de la première erreur (car la conception théologique tombait môme, depuis les débuts de la Renais sance italienne, en une décadence universelle), que de celle forme d'histoire qui, précisément alors, vinl à prendre le nom de de pragmatique et qui, se bornant à l'aspect personnel des événements et n'atteignant pas, par celle voie, la pleine réalité historique, cherchait à se donner chaleur et vie au moyen de réflexions et d'enseignements politiques et moraux. Un monument d'histoire pragmatique s'élevait dans la patrie même de Vico, à l'époque de la Science nouvelle, à savoir la Storia civile ciel regno di Napoli de Pietro Uiannone, qui, vraiment l'homme de son pays el de son temps, écrivit un grand ouvrage de polémique et aussi, à certains égards, d'histoire, mais un ouvrage tel que sa grandeur permel de mieux mesurer la grandeur de l'œuvre de Vico. Si Vico avait eu à raconter les origines de la propriété et de la puissance ecclésiastiques au moyen âge, il aurait su découvrir, lui, bien autre chose que des ruses de papes, <lV\<ques et d'abbés, que des sottises de ducs et d'empereurs. Et, comme nous le verrons, c'est bien autre chose aussi qu'il a découvert réellement dans l'histoire, toutes les fois qu'il s'est mis à en étudier quelque partie.

Croce.

LES « REC0UHS »

L'esprit, ayant parcouru les stades de son progrès et s'étant élevé successivement delà sensation à l'universel fantaisiste, puis à l'universel intelligible, de la violence à l'équité, ne peul, conformément à sa nature éternelle, que parcourir à nouveau son cours, retomber dans la violence et dans la sensation, pour, de là, reprendre le mouvement ascensionnel et commencer le « hecours ».

Et c'est là le sens philosophique du o recours » vicbien, mais ce n'est pas la façon précise dont on le trouve exprimé dans les écrits de Vico, où le cercle éternel est presque exclusivement considéré dans les histoires <les peuples comme le « recours » des choses humaines civiles. I.,i civilisation aboutit à la « barbarie de laréllexion », pire que la première barbarie de lasensation, qui était d'une . m reuse sauvagerie, tandis que l'autre est vile, insidieuse et traîtresse ; c'est pourquoi il est nécessaire que celte mâchante subtilité d'esprits malicieux vienne à se rouiller durant les longs siècles d'une nouvelle barbarie de la sensation. Toutefois, des faits historiques et du schéma sociologique, il convient d'extraire, en l'épurant, le concept du « recours », non seulement pour se rendre compte du caractère absolu et éternel que Vico lui attribue, mais aussi pour

justifier la représentation historique et la loi sociologique qui se fondent sur ce concept et qui reçoivent principalement de lui toute leur force.

Les lois du cours et du « recours », qui avaient été établies par les philosophes et les hommes politiques de la Grèce et par ceux de la Renaissance italienne, étaient certainement assises, elles aussi, sur une philosophie, mais fort superficielle ; aussi prenaient-ils pour objectif des formes politiques extrinsèques et vides, dont ils s'efforçaient de déterminer la succession d'après des données d'e\ périence ou par de vagues raisonnements. Mais Vico a pour objectif les formes de civilisation qui embrassent toutes les manifestations de la vie, l'économie et le droit, la religion et l'art, la science et le langage ; et, les ramenant à leur source intime, qui est l'esprit humain, il en établit la succession D'APRÈS LE RYTHME DES FORMES ÉLÉMENTAIRES DE l'eSHUT.

C'est pourquoi toute l'érudition qu'on a dépensée pour rapprocher les « recours » de Vico des théories de Platon ou de Polybe, de Machiavel ou de C.ampanella, n'abouti l qu'à ce résultat d'être médiocrement utile, d'autant plus que Vico (qui, comme nous le savons, tout en comprenant souvent de travers ses prédécesseurs, ne peut être accusé de vouloir les passer sous silence, puisque, au contraire, chaque fois qu'il lui semble apercevoir chez eux une rencontre ou une concordance avec ses propres idée*, il en fait parade) n'a point ressenti le besoin de les rappeler ou n'en parle que brièvement et avec peu d'estime. l/âMB&dUtas «If Polybe, son économie de la nature, selon laquelle les état» changent, se transforment et reviennent au même point, a semblé presque une anticipation de l'histoire idéale éternelle ; cependant. Vico met Polybe <lans !e même IftC que les autres, en invitant le lecteur a considérer i avec combien [peu] de science les philosophes ont médité sur les principes des gouvernements civils, et avec combien [peu] de

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vérité Polybea raisonné sur leurs changements ». Campanella reliait ses cercles historiques à des lois astrologiques, et voici comment Machiavel conçoit la catastrophe qui est au début du « recours » : « Quand l'astuce et la malignité humaines sont arrivées au point où elles peuvent aller, il faut nécessairement que le monde se purgé par l'un de» trois moyens [peste, famine et inondation, outre les moyen» humains des religions et des langues nouvelles], afin que les hommes étant devenus peu nombreux et abattus, vivent plus commodément et s'améliorent». Le seul précédent auquel se réfère Vico, mais qu'il interprète entièrement à sa façon, y incorporant même un contenu tout nouveau, c'est l'antique tradition égyptienne de la succession des trois âges des dieux, des héros et des hommes.

Si la philosophie qui est au fond de la théorie sociologique des t recours » de Vico fait la force de celte théorie, l'élément historique dont elle est, pour ainsi dire, pétrie, luf donne une certaine faiblesse. Vico a pratiqué, avec prédilection, l'histoire de Rome, qui fut le point de départ de ses recherches historiques et à laquelle il se consacra pendant plusieurs années ; et cette histoire, soit parce qu'il l'a mieux explorée, soit en raison même de sa complexité, de 1 1 grandeur et de sa durée, finit par lui apparaître connut' I'histoire typique ou normalk, propre à servir de mesure pour toutes les autres, et se confondit avec la loi même du courset du « recours ». Rome lui offrait l'asile de Rom u lu s, c'est-à-dire le passage de l'état sauvage à l'organisation politique; les aristocraties, monarchiques d'abord seulement en apparence, et ensuite pas même en apparence ; la démocratie, née de la lutte contre l'aristocratie et aboutissant à la monarchie effective, c'est-à-dire à la forme lapins parfaite de la vie sociale ; puis, par un processus de dégénérescence, la barbarie de la réflexion ou de la civilisation, qui est incomparablement pire que la première et gêné-

reuse barbarie, et, comme conséquence, une seconde condition de nomadisme sauvage, et la nouvelle barbarie, la nouvelle jeunesse, le moyen âge. L'histoire de Rome, généralisée à grand'peine et unie de ci, de là, à celle de la Grèce, se montre dans les « dignités ■ vicbiennes qui formulent les lois de la dynamique sociale. Les hommes «entent d'abord le nécessaire, puis prennent garde à l'utile, perçoivent ensuite l'agréable, plus tard se délectent dans le plaisir, tombent de là dans le luxe et, finalement, gâchent ce qu'ils possèdent. Il faut d'abord des hommes cruels et stupides comme les Polyphèmes, pour que l'homme obéisse à l'homme dans l'étal familial et pour le disposer à obéir à la loi daus l'état futur de la cité. 11 faut des magnanimes et ■des orgueilleux comme les Achilles, qui naturellement ne ■cédaient pas à leurs pairs, pour établir sur les familles les républiques à forme aristocratique. Puis, il faut les valeureux et les justes, tels que les Aristides et les Scipions, pour ouvrir les voies à la liberté populaire; plus tard, les hommes de belle prestance, images -de vertus, s'accompagnant de grands vices qui, auprès du vulgaire, font un bruit de vraie gloire, tels que les Alexandres et les Césars, pour introduire les monarchies; plus tard encore, les tristes réfléchis comme lesTibères, pour établir les monarchies; et, finalement, les furieux, dissolus et impudents, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens, pour les renverser.

Par suite de cette transformation de l'histoire romaine en histoire typique, et par suite aussi de la réalité matérielle que l'histoire typique prend dans l'histoire de Rome, la loi vichienne des « recours » est toute mêlée d'exceptions, beaucoup plus fréquentes et importantes que ne le comportent les lois empiriques elles-mêmes, de sorte que, si la science empirique était, comme il l'a semblé à Vico, identique à la loi idéale de l'esprit, la constance qu'il attribue à celte loi pour l'éternité et dans les mondes infinis paraîtrai I presque une

ironie. Le cours des choses humaines tel qu'il est trace dans la Science nouvelle, ôcrîl VTco, ne fut pas suivi, d ans l'antiquité, par Carlhage, Capoue et Numance, les trois rites ipii menacèrent de disputer à Rome l'empire du monde ; et s'il ne le Fut pas, c'est que les Carthaginois furent prévenus par la subtilité native des Africains, subtilité qu'ils ont aiguisée davantage dans le commerce maritime ; les Capouans en furent détournés par la douceur du ciel et la richesse de l'heureuse Campanie; les Numantins, dans la première impétuosité de leur héroïsme, furent opprimés par la puissance romaine, dirigée par un Scipion l'Africain, vainqueur de Carlhage, et servie par les forces du monde. Et si l'on saute de l'antiquilé aux temps modernes, les Américains suivraient maintenant le cours des choses humaines, s'ils n'avaient pas été découverts par les Européens ; la Pologne et l'Angleterre persistent comme étals aristocratiques, mais elles parviendront à la perfection de la monarchie si le cours naturel des choses humaines ne leur est pas interdit par des causes extraordinaires. Kl pour ce qui regarde le moyen Age, il ne pouvait être considéré, d'après l'esprit de Vico, comme un véritahle et propre retour à l'état sauvage, puisqu'il débute par l'établissement du christianisme, c'est-à-dire de la religion du vrai Dieu ; el, de toute façon, on ne peut croire que le retour à l;i sauvagerie et à la barbarie soit la seule voie qui s'offre aux nations arrivées à leur faqx^, à leur point culminant. Il y en a une autre, à savoir que les nations corrompues perdent leur liberté et tombent sous la domination d'autres nations meilleures. Enfin, la décadence n'est pas inévitable, si des hommes d'état et des philosophes, travaillant d'arrnnl. peuvent maintenir la pelfMliOD atteinte el empêcher la dissolution menai ante, et puisque, en fait, comme Vico le note, les républiques aristocratiques, qui survivaient à son époque comme des restes du moyen Age, rén

saient à se conserver grAce à des artifices d'une t sagesse raffinée ». Du reste, Vico juge sa propre époque comme une époque de haute civilisation. Une « humanilt' (i) » accomplie, dit-il, semble s'être répandue aujourd'hui à travers toutes les nations. Quelques grands monarques gouvernent le monde, et les peuples encore barbares durent, ou bien parce que persiste la sagesse vulgaire de religions fantaisistes et féroces, ou encore, et en même temps, par l'effet du tempérament naturel des divers peuples. En effet, les nations soumises au tzar de Moscovie ont un esprit paresseux; celles du khan de Tartarie sont molles ; les peuples sur lesquels régnent le négus d Ethiopie et les rois de Fez et du Maroc sont faibles et sobres. Dans la zone tempérée, le Japon présente une civilisation héroïque, qui ressemble à la civilisation romaine du temps des guerres puniques, et qui se disiingue par la férocité guerrière, par une langue qui rappelle la langue latine et une religion cruelle de dieux horribles tout chargés de terribles armes; les Chinois, au contraire, ont une religion douce, cultivent les lettres et sont tout à fait humains ; humains aussi et exerçant les arts de la paix, les peuples des Indes; les Persans et les Turcs mêlent à la mollesse de l'Asie la rude doctrine de leur religion, et les Turcs spécialement tempèrent l'orgueil par la magnificence, le faste, la générosité et la reconnaissance. Humaine est par ttenoe l'Kurope. constituée en grandes monarchies et où est professée partout la religion chrétienne, enseignant une idée de Dieu infiniment pure et parfaite et ordonnant la charité envers tout te genre humain. Vico arrête son regard sur les confédérations des cantons suisses et des Provinces-Unies de Hollande (qui lui rappellent les ligues étolienne et achéenne) et sur le corps de l'empire ger-

(] I > n i » s le seni de civilisation i.v • /

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manique, système de cités libres et de princes souverains, qui lui semble presque le spécimen d'un grand état aristocratique, le plus parfait de tous, forme dernière des étals civilisés; car on n'en peut en efTet entrevoir d'autre qui lui soit supérieure, puisqu'elle reproduit la forme première, l'aristocratie des patriciens, rois souverains dans leurs familles et groupés en ordres régnants dans les premières cités, mais en la reproduisant d'une façon non plus barbare, mais suprêmement civilisée. L'Europe resplendit partent d'une si grande « humanité », qu'on y voit abonder tous les biens qui peuvent rendre beureuse la vie bumaine, autant pour ce qui est des plaisirs de l'esprit et du cœur que des commodités matérielles, et tout cela grâce à la religion chrétienne, qui enseigne des vérités sublimes, servie par les plus doctes pbilosopbies païennes et par les trois principales langues du monde, l'hébreu, le grec et le latin, réunissant ainsi le savoir imposé et le savoir raisonné, la doctrine la plus choisie des philosophes et l'érudition la plus soignée des philologues. Celte haute civilisation, garantie par le christianisme, serait-elle allée ou allait-elle déjà au devant d'un nouvel état sauvage? Il est difficile de connaître ce que Vico pensait vraiment à ce sujet. 11 y a, parmi ses vers, un poème profondément pessimiste; mais c'est une effusion juvénile et où, de toute façon, il n'est pas précisément question de décadence sociale, mais bien d'une imminente fin du monde. Dans ses lettres, il fait un triste tableau de la situation des éludes à son époque, mais sou regard ne va pas au delà de ce domaine et ne s'étend p;is jusqu'à la vie sociale et politique. D'autre part, dans son dernier écrit philosophique, le De mente heroica, se tournant vers ceux qui disaient que tout est désormais parfait et qu'il n'y a plus rien à faire, il affirmait qu'on était dans toute l'ardeur du progrès : a Mtsndui juveneteit adhuc : nom teptmgentii non ultra ta hmf annit, quorum tamen qua-

dringentos barbaries perciorit, quot nova inventa ? quot nova artes ? quot tiovœ scientiœ excogitata' » ? '...Mais on pourrait observer que le De mente heroica est un discours officiel et que Vico, peut-être pour cette raison, y fait taire ses doutes ou ses convictions intimes. En tout cas, comment adapter à la prévision d'une décadence imminente l'apparition de ce fait providentiel qu'était la Science nouvelle, laquelle éclairait la vie ries nations et permettait d'établir leur diagnostic et de les soigner? Tout bien considéré, il est probable que la pensée.de Vico, concernant la destinée de la société d'alors, n'est si difficile à pénétrer que parce que, en réalité, une pensée précise, sur ce point, lui faisait défaut, son esprit étant entraîné de ci, de là, par des tendances diverses et opposées et agité entre des craintes et des espérances.

Si elle n'avait pas été troublée par le scbéma de l'iiistoire romaine, la théorie empirique de « recours » n'aurait pas été forcée d'admettre des exceptions si nombreuses et si graves, et elle ne se serait pas embarrassée dans des perplexités si angoissantes ; les observations historiques de l'auteur y auraient plus facilement trouvé place, et, en somme, elle se serait présentée avec des traits plus simples et plus généraux. Elle aurait surtout consisté dans la détermination et l'illustration du lien qui unit les époques où prédomine la fantaisie aux époques où prédomine l'intelligence, les époques spontanées aux époques réfléchies, lien qui fait que des premières, où elles sont contenues en puissance, sortent les secondes, et que des secondes, à travers la dégénération et la décomposition, on revient aux premières. L'histoire politique montre continuellement le spectacle d'aristocraUea qui, <le fortes qu'elles étaient, deviennent viles et méprisables et cèdent au choc de classes moins rafûnéesouabsolument grossi. ires, mais moralement plos énei giques, jusqu'à ce que ces dernières, devenues à leur lOUf

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raffinées, et ayant atteint la pins haute floraison des idées historiques dont elles portaient le germe, entrent dans une période de décadence et de fermentation, d'où sort une nouvelle classe dominatrice, juvénilement barbare. L'histoire de la philosophie nous montre une alternance entre périodes positivistes et périodes spéculatives; elle nous montre que, lorsque les solutions philosophiques se RgMri dans les doctrines scolasliques et dans les dogmes, il se produit un retour à l'observation brutale du fait particulier et une renaissance du processus spéculatif. Et l'histoire littéraire nous parle, elle aussi, de périodes réalistes et idéalistes, romantiques et classiques, de corruption rlassiijiie sous la forme d'alexandrinisme et de décadentisme, et de barbarie romantique, renaissant de celte corruption. Tout cela, ce sont autant de cas de véritables et propres « recours» vichiens. Mais comme la nature de l'esprit, mise à la base de ces cycles, est hors du temps et, par là-nième, se trouve dans tout moment du temps, il ne faut pas exagérer la distinction des périodes, et si cette loi doit avoir des ligues précises, elle doit par ailleurs garder une certaine élasticité. Il ne faut pas oublier qu'à toute époque, si aristocratique ou démocratique, romantique ou classique, positive ou spéculative qu'on la dise, et menu* dans chaque individu, dans chaque fait, on peut noter des moments aristocratiques et démocratiques, romantiques et classiques, positifs et spéculatifs, et que ces distinctions générales sont quantitatives et faites pour notre commodité ; aussi ne devons- nous pas soutenir celte loi à tout prix, au risque de tomber dans l'artificiel, ni la combattre à outrance, en niant les services que peuvent rendre les vues générales et approximatives.

>t pourquoi, si elle est ainsi comprise et corrigée, non seulement il n'y a plus à introduire dans celle loi ces importantes et niantes exceptions qui ilevenaient nécessaires lorsqu'elle était modelée sur l'histoire romaine et sur la ca-

tastrophe finale de cette histoire, mais le reproche fait à Vico d'avoir trop uniformisé se dissipe. Vincenzo Cuoco, l'un des premiers (sinon le premier) qui se soient mis à étudier avec intelligence l'œuvre de Vico, notait à propos des « recours », et contre la théorie de Vico. que « la nature ne se ressemble jamais et que c'est l'homme qui, pour organiser ses observations, forme les classes et les dénominations » : pensée très vraie, mais qui, si on voulait l'appliquer à ce cas, n'irait pas contre les « recours » vichiens, mais contre toute espèce de science humaine à caractère empirique. Un autre auteur reproche à Vico d'avoir négligé des ordres de causes qui ont une grande importance dans l'histoire, par exemple le climat, les dispositions naturelles des races et des peuples, les événements extraordinaires. On ne peut nier cependant que Vico n'ait fait plus d'une fois mention de toutes ces choses, en mettant en rapport les caractères des peuples et les climats avec les formes et les transformations des étals, et en rappelant des événements et des circonstances qui hAlent le cours naturel, c'est-à-dire ordinaire, des nations (comme c'est le cas, entre autres, lorsqu'il parle de l'histoire grecque) ; mais la vérité est qu'il ne îiKv.viT pas kn tenir compte ou qu'il ne pouvait s'y attarder» parce que son élude concernait les uniformités et non les ililiv-rences, ou certaines uniformités et non certaines autres qui, par rapport aux premières, devenaient des différences négligeables. De môme, si l'on entreprend de noter (et la comparaison est si juste que c'est plus qu'une comparaison) les caractères généraux des divers âges de la vie, enfance, jeunesse, adolescence, etc., on négligera de noter l'accélération ou le retsrfl du développement selon les fliv.is < limais ou les diverses races ouïes divers accidents. Dana le même groupe de reproches, véritables et inopportuns à la fois, rentn « ■ • ^ 1 u i qui COBSfata a dire qui- Vico a niéla pWSibiHtê pour les civilisitlinus de mminiMiiquer entre

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elles et de se compénétrer, en soutenant avec insistance que la civilisation est née séparément dans chaque peuple, à l'insu les uns des autres et, dès lors, sans qu'ils aient pris exemple les uns sur les autres. On a combattu cette imputation en faisant observer que Vico ne manqué pas de rappeler des cas d'action d'un peuple sur un autre et de transmission des civilisations et de leurs produits (par exemple, l'écriture alphabétique transmise par les Chaldéens aux Phéniciens et par ceux-ci aux Égyptiens), et que, de toute façon, sa loi n'est pas empirique, mais philosophique, et se réfère à la spontanéité créatrice de l'esprit humain. Mais ce qui est en discussion, c'est précisément l'aspect empirique et non l'aspect philosophique de la loi ; et la réponse juste nous paraît être, comme nous l'avons déjà brièvement indiqué, que Vico ne pouvait et ne devait point tenir compte des autres circonstances, de la même façon que (pour reprendre notre exemple) celui qui, étudiant les différentes "phases de la vie, décrit les premières manifestations du besoin sexuel dans les vagues rêveries ou dans d'autres faits analogues de la puberté, ne tient pas compte de l'initiation à l'amour que les adolescents moins renseignés peuvent recevoir de camarades plus experts, l'élude qu'il a entreprise concernant non les lois sociales de l'imitation, mais les lois physiologiques du développement organique. Etceluiqui affirmerait que, même sans cette initiation, sans ce déniaisement, le besoin sexuel s'éveille et recherche sa satisfaction, celui-là ne réaffirmerait sans aucun doute rien d'autre que l'indiscutable vérité d'un très ancien conte oriental, inséré par Boccace dans le Décaméron, mais il se rencontrerait aussi et parfaitement avec ce qui est dit dans la fameuse « dignité », si contestée, de Vico.

Les « recours » vichiens ne s'opposent pas non plus nécessairement, comme on l'a cru souvent, au concept de

LE8 « RECOURS » 1 i I

progrès social. Ils s'y opposeraient si, au lieu d'être simplement uniformes, ils étaient identiques, s'ils étaient conformes à l'idée, qui s'est présentée dans l'antiquité et de nos jours à quelques cerveaux extravagants, du retour éternel des choses particulières et individuelles. Le « reparcours » du cours, le cercle éternel de l'esprit peut et doit être conçu, bien que Vico ne le dise point, non seulement comme divers dans un mouvement uniforme, mais comme s'enrichissant continuellement et s'accroissant de lui-même, de sorte que l'époque nouvelle de la sensation se trouve, en réalité, enrichie de toute l'intelligence, de toute l'évolution précédentes, et il en est de même pour l'époque nouvelle de la fantaisie ou pour celle de l'esprit développé. La seconde barbarie, le moyen âge, a été, par nombre de côtés, semblable à l'antique barbarie, mais il ne faut pas pour cela la considérer comme identique, puisqu'elle contient en elle le christianisme, qui a résumé et dépassé la pensée antique.

Tout autre est la question de savoir si, chez Vico, le concept de progrès est formulé explicitement et mis en relief. Vico ne nie pas le progrès, il y fait même, quand il parle de la situation de son temps, quelques allusions comme à une réalité de fait, mais il n'kn a pas le concept et encore moins le met-il en relief. Sa philosophie, si elle donne la haute vision du processus de l'esprit obéissant à sa propre loi, garde cependant, parce que non consciente de l'enrichissement progressif du réel, quelque chose de désolé et de triste. Le caractère individuel des hommes et des événements est, chez Vico, oblitéré : individus et événements ne sont que des cas particuliers d'un aspect de l'esprit ou d'une phase de la civilisation ; et c'est pourquoi Aristide va toujours avec Scipion, Alexandre avec César, mais jamais Aristide n'est considéré en tant qu'Aristide. Scipion en tant que Scipion, Alexandre et César en tant

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qu'Alexandre et en tant que César. Le progrès implique le Tôle privilégié de chaque fait, de chaque individu, chacun apportant sa propre note, irremplaçahle, dans le poème de l'histoire, et chacun répondant d'une voix plus forte à son prédécesseur.

Mais la raison qui explique pourquoi devait faire défaut à Vico l'idée de progrès et pourquoi ses recherches historiques devaient être unilatérales ne peut être déterminée si l'on ne jette pas un coup d'œil sur sa métaphysique.

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Par « métaphysique », nous entendons la conception que Vico eut de la réalité tout entière, et non du seul monde humain, et nous faisons entrer également dans le sens de ce mot l'éventuelle conclusion négative affirmant le caractère inconnaissable ou imparfaitement connaissable d'une ou de plusieurs sphères du réel ou de la sphère suprmne dans laquelle les autres se réunissent.

Vico a précisément(comme nous l'a montré la seconde forme, qui est aussi la dernière, de'sagnoséologiej tracé u ne ligttfl <le séparation profonde entre le monde humain elle monde naturel : le premier transparent pour l'homme, parce que fait par l'homme; le second opaque, parce que c'est Dieu, qui l'a fait, qui en a la science. El sa conception dt> la réalité totale et dernière, la métaphysique qu'il exposait en même temps que sa première ^uosôologie, garde laseule valeur, que cette -Muséologie lui doune, d'une conjecture probable, niais invendable,s'achevaul dans la certitude de la théologie révélée. Klle tus lien possible avec la Science nouvelle, qui procède avec mit' lûrc ffltflhftdfl éfl \<-rile et t'ait cuti. Moment abstraction delà révélation. Celle métaphysique, Vico ne la rejeta jamais ; il en parle dans son autobiographie, qui est de 1T-J.'», contemporaine de la prem • s

velle ; il la rappelle avec complaisance en 1736, c'est-àdire sept ans après la seconde Science nouvelle, à une date où sa vie scientifique était (et lui-même la considérait ainsi) terminée. Mais, bien qu'il ne l'ait point rejetée, il la tint toujours comme à l'écart dans un coin de sou esprit.

Il semblerait que, ce point étant établi, il ne devrait pas y avoir, louchant la métaphysique de Vico, autre chose à dire ayant une importance philosophique. Pourtant, il n'en est rien. Et surtout, puisque chaque partie de la philosophie implique toules les autres et qu'on peut déduire de l'exposé de l'une des sciences, dites sciences philosophiques particulières, le caractère de l'ensemble, il est légitime de chercher à déterminer, en fouillant la Science nouvelle, quelle métaphysique s'y trouve impliquée, ou quel complément philosophique cette science tolère et réclame logiquement.

Or, la Science nouvelle, qui affirmait la possibilité de connaître parfaitement les choses humaines, de les connaître non pas superficiellement comme dans une psychologie, mais dans leur nature intime ; la Science nouvelle, qui atteignait, au delà des individus, la connaissance de l'Esprit qui forme tout et qui est Providence ; cette science qui contemple avec un divin plaisir le cercle éternel de l'Esprit, s'étant élevée à de telles hauteurs, tendait nécessairement à l'interprétation de toute la réalité, de la nature et de Dieu, en tant qu'Esprit. Que cette tendance fût objective, propre à la Science nouvelle, et non subjective, propre à Vico, chez qui cette science, pour ainsi dire, s'était pensée, il est presque superflu de le constater de nouveau. Vico, personnellement, non seulement ne favorisa pas cette tendance, mais la comprima et réprima avec tant d'énergie qu'il n'en laissa pas apparaître la moindre trace dans ses livres. Aucune autre doctrine philosophique ne lui

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inspira autant de teneur que le panthéisme ; il n'en est aucune «outre laquelle il ait engagé d'aussi fréquentes polémiques ; «t, peut-être, cette préoccupation de polémique est-elle proprement la seule trace, toute involontaire il est vrai, qu'on puisse noter dans ses écrits, de la tendance qu'il devait sentir en lui» 11 était et voulait rester chrétien et catholique :1a transcendance, le Dieu personnel, la suhstanlialilé <lc lame, hien que sa science n'y conduisit point, constituaient des besoins incoercibles de sa conscience. Mais de même que cela ne permettait à Vico que de réprimer et non de supprimer la tendance logique et intime de sa pensée, <lemème cela nous fournil le moyen de la reconnaître dans l'œuvre même. Et c'est avec raison qu'un critique italien (Spaventa) peut affirmer que, chez Vico, se présente I'kxid'une nouvelle métaphysique ; et qu'un autre critique, allemand et catholique, a défini le système de Vico un demi-panthéisme. Il serait peut-être plus risqué d'avancer, avec le critique italien mentionné plus haut, que Vico est en progrès sur les concepts des deux substances de Des- -carles, des deux attributs de Spinoza et même de la monade de Leibniz, car il a dépassé le parallélisme et l'harmonie préétablie, en distinguant les deux providences, les deux attributs, la nature et l'esprit, de façon que l'un d'eux servit d'échelle h l'autre, et en concevant le point d'union et la dérivation du contraire comme un déploiement ou développemenl ; si bien que la nature serait le phénomène et là base propre de l'esprit, la condition préalable que l'esprit se pose à lui-même pour être véritablement esprit, véritable unité. Car, puisqu'on peut douter que la distinction des deux attributs ou des deux providences, la providence naturelle et la providencehumaine, soit une conséquence bien fondée et iné< luctable de la conception de la substance en tant qu'esprit et en tant qu'âme, on ne peul conclure que le passage évolutif de l'une a l'autre soit une tendance existant implicite-

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ment dans le concept vichiendel'àme. Pour cette seconde et particulière tendance, il faut, en somme, des preuves particulières et précises, que l'on trouve sans doute, mais insuffi santés et peu sûres, et non dans le système de la Science nouvelle, mais plutôt dans celui qui l'a chronologiquement édé.

Car la métaphysique que Vico a esquissée dans les premières phases de sa pensée n'est pas non plus (comme elle l'a semhlé à plusieurs personnes et comme elle peut le sembler à première vue) dépourvue de toute signification et de toute importance. File révèle la même aversion pour le matérialisme et le même amour de l'idéalisme qui animent les méditations de la Science nouvelle. La philosophie d'Kpicure, qui prend pour principe le corps déjà formé et divisé en parties multiformes dernières, composées d'autres parties qu'on se figure indivisibles par suite de l'ataeuce de vide entre elles, lui paraissait une philosophie propre à satisfaire l'esprit grossier des enfants, l'esprit faible des femmes; et autant il avait de plaisir à voir expliquées par ce philosophe (ou dans le poème de Lucrèce) les formes de la nature corporelle, autant il était porté à la moquerie ou à la compassion lorsqu'il le voyait entraîné par la duiv mcessilé à se perdre en mille inepties et folies pour expliquer les façons d'être de l'esprit. Le reproche de « fausse position », il l'adressait, non moins qu'à la physique épicurienne, à la physique cartésienne qui, elle aussi, a pour principe le corps déjà formé, et diffère de la physique épicurienne en ce fait que, tandis que l'une arrête la divisibilité du corps aux atomes, l'autre considère ses trois éléments comme divisibles à l'inlini : l'une établit le mouvement <l;ms le \ide, l'autre dans le plein : l'une commence à former ses momies iniiiiis pur une déclinaison accidentelle des atomes, !«•> écartant du mouvement descendant que leur imprime leur propre poids ; l'autre commence à former ses tourbillons

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indéfinis au moyen d'une impulsion imprimée à une partie de matière inerte et, par suite, non encore divisée, qui, grâce à l'impulsion première, se divise en carrés, puis, gênée par sa masse, est dans la nécessité de chercher & se mouvoir en ligue droite, et, ne le pouvant pas en raison de son plein, commence, une fois divisée en carrés, à se mouvoir vers le centre de chaque carré. Ainsi, si Épicure confiait le monde au hasard, Descaries l'assujettissait au destin ; et c'est en vain que, pour échapper au matérialisme. Descartes superposait à sa physique une métaphysique à la manière de Platon, où il s'efforçaitd'élahlirdeux suhstances, l'une étendue et l'autre intelligente, et de faire place à nn agent immatériel, car ces deux parties ne s'accordaient pas dans le système, sa physique mécaniqne exigeant une métaphysique comme la métaphysique épicurienne, qui établit un seul genre de substance corporelle agissante. CTest pour des raisons semblables ou analogues que Vico repoussait les philosophies de Gassendi, de Spinoza et de Locke; et les physiques d'autres auteurs, celle, par exemple, de Robert Boyle, lui semblaient profitables pour la médecine et pour l'art ipwgiriqae, mais inutiles pour la philosophie. Pour Galilée, il jugeait qu'il considéra la physique avec les veux d'un grand géomètre, mais non avec toute la lumière de la métaphysique. Ses sympathies allaient aux philosophes qui étaient en même temps géomètres, et, conséquemment, h la physique de Pythagore et de Timée, d'après laquelle le monde est constitué par des nombres; à la métaphysique de Platon qui, en parlant de la forme de notre esprit, sans aucune hypothèse, établit pour principe de toutes les choses l'idée éternelle de la science et conscience que nous avons de certaines vérités éternelles qui sont dans notre esprit et que nous ne pouvons méconnaître ou nier ; à la doctrine des points métaphysiques, qu'il attribuait au stoïcien Zenon ; et, enfin, à la philosophie de la Renaissance italienne, où brillaient

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les Ficin, les Pic de la Mirandole, les Sleuco, les Nifo, les Mazzoni, les Piccolomini, les Acquaviva et les Patrizzi.

Le concept fondamental de sa cosmologie était fourni par les points métaphysiques, où trouvait à s'appliquer l'emploi des mathématiques en métaphysique, emploi admis par lui comme procédé analogique de construction. De même que naissent du point géométrique la ligne et la surface et que le point, qui est défini comme n'ayant pas de parties, fournit la démonstration que les lignes autrement incommensurables se divisent également en leurs points, de même il est licite de postuler des points non plus géométriques, mais métapbysiqnes, lesquels, sans être, étendus, engendrent l'étendue. Entre Dieu, qui est repos, et le corps, qui est mouvement, s'interpose comme médiateur le point métaphysique, dont l'attribut estlecoNATUs, ou la vertu et l'effort indéfinis par lesquels l'univers engendre et soutient toutes les choses particulières. L'existence du corps n'est rien d'autre qu'un effort indéfini pour le maintenir étendu, effort qui existe également sous toutes choses étendues, si inégales qu'elles soient, et c'est en même temps un effort indéfini vers le mouvement qui se trouve sous tous les mouvements, si inégaux qu'ils soient. Sous un petit grain de sable, il y a une chose telle que, si ce corpuscule se divise, elle lui donne et lui maintient une étendue et une grandeur infinies ; si bien que la masse de l'univers entier, si elle n'est pas en acte dans le corps de ce petit grain de sable, y est bel et bien en puissance et virtuellement. Cet effort de l'univers, qui est sous tout corpuscule, si petit soit-il, n'est ni l'extension du corpuscule, ni l'extension de l'univers ; c'est l'esprit de Dieu, qui, pur de toute matérialité, agile et meut le tout. Chaque détermination particulière de la réalité s'accorde avec celle vérité fondamentale. Le temps se divise, l'éternité est dans le non divisé ; les troubles de l'aine diminuent et croissent,

la tranquillité d'âme ne ri m naît pas de degrés; les choses étendues se corrompent, les choses non étendues demeurent dans l'indivisibilité; le corps tolère la division, et l'esprit ne la tolère pas ; les possibilités se trouvent dans le point, les accidents dans chaque partie ; la science ne se divise pas, l'opinion engendre les sectes; la vertu n'est pas plus de ce côté-ci que de ce côlé-là, le vice s'étend partout ; le hii'ii est un, les choses mauvaises sont innombrables; en toute sorte de choses, en somme, le parfait se trouve dans l'indivisibilité.

La substance en général, qui est sous les choses et les soutient, se divise en deux espèces, celle de la substance étendui:, qui est celle qui soutient des extensions également inégales, et celle de la substance pensante, qui soutient également des pensées inégales ; et de même qu'une partie de l'extension est séparée de l'autre, mais non divisée dans 1 1 substance du corps, de même une partie de la pensée, c'est-à-dire une pensée déterminée, est séparée de l'autre, mais non divisée dans la substance de l'Ame. C'est que le propre de l'àme est l'effort, ou la liberté, entièrement déniée aux corps ; et Descartes, qui commençait sa physique par l'effort des corps, la commençait vraiment en poète et retombait dans les anlbropomorphismes des peuples primitifs. Tout ce que les mécanicistes appellent efforts, formes, puissances, sont des mouvements insensibles des corps, au moyen desquels, ou bien, comme le voulait la mécanique ancienne, ils se rapprochent de leur centre de gravité, ou bien, selon les théories de la mécanique nouvelle, ils s'éloignent de leur centre de mouvement. Et, aussi l»i»Mi que l'effort, est inconcevable dans les corps la Communication do mouvement, car l'admettre équivaudrait a admettre la compénétration des corps, le mouvement n'étant rien d'autre que le corps qui se meut : le coup donné à une balle est seulement l'occasion pour qui- l'effort

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de l'nniversr effort qui, certes, était si faible clans la balle qu'on pouvait la croire immobile, se déploie davantage et nous donne ainsi l'apparence d'un mouvement plus sensible. Par ailleurs, Vico s'accordait avec les cartésiens, et en particulier avec Malebrancbe, sur l'origine des idées, en inclinant vers la conception que Dieu les crée en nous, au fur eL à mesure que nous les pensons ; avec les cartésiens aussi, il admettait que les bêles sont des macbines ; et, avec toute la philosopbie de son temps, il reconnaissait la subjectivité des qualités sensibles.

Mais laissons de côté ces dernières doctrines, auxquelles Vico toucbe à peine et qui ne lui sont pas personnelles.Celle qui est vraiment et tout à fait sienne est la doctrine fondamentale des points métapbysiques ; car l'attribution qu'il M ;i faite à un Zénou de fantaisie, dans la personne de qui étaient fondus et confondus Zenon d'Élée et Zenon le stoïcien (suivant une erreur commune dans la littérature pbilosophique du temps) ne peut tromper personne, et n'a pas trompé Vico lui-même; celui-ci, en effet, mis au pied du mur, expliqua comment il avait été amené à interpréter de cette façon ce qu'Aristote rapporte de Zenon et conclut que, si l'on ne voulait pas accepter celte doctrine comme zénonienne, on n'avait qu'à la prendre comme élanl de luimême et dépourvue de l'appui de grands noms. D'au lie part, on ne peut non plus la rapporter à la monadologie de Leibuiz, car il est douteux que Vico l'ait connue, et, de loule façon, il ne la mentionne pas (tandis qu'il mentionne Leibuiz, avec des paroles de grand respect), et la ressemblance est d'ailleurs très vague, car les poinls métaphysiques ne sont pas des monades. Tout ce que l'on peut al'fimu t. c'est que la découverte leibnizienne et newtonienne du calcul infinitésimal (qui commençait alors à être connue en Italie) a eu qui-hpie influence sur celte doctrine : les termes d'infinis maxima, minima, etc., propres à ce

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calcul, bouleversaient, dil-il, l'entendement humain, car l'infini répugne à toule multiplication ou comparaison, à moins de recourir à une métaphysique qui établisse que, sous toutes les étendues actuelles et sous tous les mouvements actuels, il y a une vertu ou une puissance d'extension ou de mouvement toujours égale à elle-même, c'est-àdire infinie. Plus justement encore, on a reconnu la ren* contre, dans la conception de Vico, du courant platonicien (du plalonicisme de la Renaissance) et du courant de Galilée, et particulièrement la présence de ce dernier courant, ce qui, au reste, ne diminue pas l'originalité de cette conception.

Originalité, sans doute, d'une pensée fantaisiste et arbitraire, qui, par là-même, reste sans possibilité de développement et sans influence directe sur le reste de la conception de Vico. Au critique du (iiornale dei lelterati, qui qualitiait d'esquisse celle métaphysique, l'auteur répondait qu'elle était tout à fait complète : en réalité, c'était un avortement, plutôt qu'une esquisse, et, en tant qu'avortement. elle était complète. Et dans la Science nouvelle, outre quelques passages où il rappelle son refus d'attribuer an corps le « conatus », on ne trouve qu'une seule tentative, fugitive, mais curieuse, d'unir sa doctrine aune Mi.t iphvsique géométrique ou arithméthique sur le type de celle qui vient d'être dessinée; et c'est lorsqu'il affirme qu'avec l'ordre des choses sociales matérielles et composées concorde l'ordre des nombres, qui sont choses abstraites et tout a fait pures, et lorsqu'il observe que, en elfet. les gouvernements commencent par I'initi': avec les monarchies familiales, passant a la pluralité avec les aristocraties, arrivent jusqu'à la Mri/ru'LiciTfc et à l'i nivkhsalitk dans les républiques populaires et. finalement, reviennent à I'unitk dans les monarchies civiles, de sorte que l'humanité va toujours de l'imité à l'unit.', des monarchies familiales aux monarchies civiles.

t5i LA PHILOSOI'UIK DE J. li. VICO

Mais si l'on peut et si l'on doit refuser toute valeur à ht cosmologie île Vico, si les contradictions et les obscurités où il s'embarrasse sont manifestes et ont été signalées par les critiques de son temps, on ne peut nier, d'attiré part, le caractère de dynamisme qu'elle possède, en opposition avec le mécanicisme de la philosophie contemporaine. La conception des points métaphysiques, où Dieu apparaît comme le grand géomètre qui, eu connaissant les choses de l'univers, les fait, et, en les faisant, les connaît, est comme le symbole de la nécessité de résoudre la nature en termes idéalistes^ On trouve, çà et là, un Vico presque théologien, un Vico agnostique, et même un Vico inventeur Imaginatif de romans cosmologiques et physiques; mais un Vico matérialiste n'existe dans aucune partie de son œuvre.

Celle métaphysique sans hardiesse a, elle aussi, fait suspecter Vico de panthéisme, encore qu'il ait insisté sur la doctrine Ihéologique que l'action de Dieu se convertit « aà iittrti » avec ce qui est engendré, et « ab extra » avec le fait, el qu'ainsi le monde est créé dans le temps; que l'âme humaine, qui, miroir de l'âme divine, pense l'infini et l'éternel, n'est pas bornée par le corps, non plus que par le temps, et qu'elle est, par-là même, immortelle; et que la façon dont l'infini est descendu dans les choses finies ne pourrait être comprise par i'homme, même si Dieu l'enseignait. Quoi qu'il en soit, il estima nécessaire de clore les réponses à ses critiques en ramassant les propositions qui démontraient son orthodoxie, et de confirmer que, « Dieu et les créatures n'étant pas des substances identiques, el la raison d'être ou l'essence étant propre a la subslance,le8 substances créées, même en ce qui concerne l'essence, sont différentes et distinctes de la substance de Dieu ».

La transcendance limitait l'esprit de Vico, el, l'empèt huit d'atteindre l'unité du réel, elle lui interdisait aussi la connaissance vraiment complète de ce monde humain qu'il

avait si puissamment illuminé en partant d'un principe opposé. Kt voici maintenant pourquoi Vico, sans nier le progrès, ne pouvait en avoir le concept. On a observé que le concept de progrès est étranger au catholicisme, qu'il tire son origine de la réforme protestante, et que, par suite, le catholique Vico devait se l'interdire. Mais le concept delà providence immanente est, lui aussi, inconciliable avec le catholicisme, et cependant Vico l'a profondément médité. Cela veut dire que ce n'est pas l'impulsion qui lui manquait, mais plutôt la possibilité de dépasser une certaine limite, au delà de laquelle sa foi aurait été exposée à un danger trop évident. Le progrès, déduit de la providence immanente et introduit dans la Science nouvelle, aurait accentué la différence dans l'uniformité, l'apparition du nouveau à chaque instant, le perpétuel enrichissement de révolution à chaque recommencement ; il aurait changé l'histoire : d'une alternance de marches et de contremarches résignées, et en suivant la voie tracée par Dieu, sous l'œil de I»ieu, il l'aurait transformée en un drame ayant en luimême sa propre raison d'être, il aurait entraîné dans ses spirales le cosmos tout entier et rendu réelle la pensée des mondes infinis. Vico, devant cette vision, recule effaré ; il refuse obstinément d'aller plus loin, et, en lui, le philosophe Sède la place au catholique.

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