‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 21 sur 48 · CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L HISTORIOGRAPHIE V1CHIENNE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L HISTORIOGRAPHIE V1CHIENNE

Par ce qui a été dit précédemment, il est clair que la partie historique de la Science nouvelle ne pouvait prendre la forme d'une histoire du genre humain dans laquelle serait reconnu aux peuples et aux individus le rôle personnel et particulier que chacun d'eux joua dans le cours des événements. Il aurait fallu, pour cela, que Vico fermât son système de pensée, système qui, sur un point, restait interrompu et ouvert à la conception religieuse ; il lui aurait fallu élever sa divinité prévoyante au rang d'une divinité progressant et déterminant les « cours » et les «recours «connue le rythme interne du progrès. Ou bien, pour atteindre dans l'histoire la vision de l'individualité, en allant tan mi sens diamétralement opposé, il lui fallait abandonner sa philosophie idéaliste germinale, supprimer sa distinction entre providence ordinaire et providence extraordinaire, se jeter tout entier -dans les bras de la foi et de la tradition religieuse, et tracer l'histoire de l'humanité suivant le plan révélé par Dieu ou que Dieu permettait d'entrevoir. Or, en tant que croyant, il répugnait au premier parti et, en tant que philosophe, au second ; et, à cause de celte perplexité où il était, l'histoire reconstruite par lui ne pouvait être, et ne fut pas, une histoire universelle.

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l'ai* suite, elle ne fut pas non plus ce qu'on appelle une philosophie de l'histoire, si l'on rend à ce terme sa signification originelle ù" « histoire universelle » (c'est-à-dire ne perdant pas de vue lesjioiclur.r rtrum les plus grandes et les plus cachées) a racontée philosophiquement » (ou plus philosophiquement que n'ont coutume de le faire les chroniqueurs, les anecdotiers, les historiographes courtisans, politiques et nationaux). La question, assez controversée, de savoir si c'est par Vico ou parHerder qu'a été fondée la philosophie de l'histoire, devrait être franchement tranchée en faveur de Herder, car l'œuvre de ce dernier a cette allure «l'histoire universelle qui fait défaut à la Science nouvelle, bien que, d'autre pari, il soit facile de trouver à Herder une foule de précurseurs, à commencer par les prophètes hébreux et par le schéma des quatre monarchies qui, non seulement au moyen âge, mais jusqu'à une époque assez avancée des temps modernes, demeura le schéma construclif de l'histoire universelle. Il ne sera pas déplacé d'ajouter que ce qu'on nomme philosophie de l'histoire ne constitue pas, en tant qu'histoire universelle, une science philosophique spéciale ou une histoire susceptihle d'èlre nettement distinguée des autres formes d'histoire (à moins que, voulant à toute force la rendre autonome, on n'en fasse un monstre, c'est-à-dire une histoire abstraite ou nue philosophie hisloricisée) ; et quand on atlrihue à Vico ou à Herder le mérite d'avoir créé, avec la philosophie de l'histoire, une nouvelle science, on leur adresse un compliment douteux, qui, pour ce qui concerne en particulier Vico, a été cause qu'on n'a pas discerne la vérilahle valeur de son œuvre. En effet, la « Science nouvelle relative à la commune nature des nations », entendue comme la science équivoque 04 la philosophie di: l'biSTOIRI, a tmpêché de considérer la Science nouvelle comme une nouvelle philosophie M l'esprit et comme le début d'une méiaphysioi i di la pi-nséb.

Le dissentiment qui existait, dans la conception générale •le Vico, entre science et croyance, reparait dans son historiographie comme une distinction et une opposition entre

HISTOIRE DES HÉBREUX et HISTOIRE DBS NATIONS, HISTOIRE SACRÉE

et nisToiRE profane. L'histoire du peuple juif ne fut pas soumise aux lois qui régirent les autres histoires, elle eut un « cours » particulier, elle s'explique par des principes tout à fait spéciaux, à savoir par l'action directe de Dieu. La Science nouvelle qui, dans sa partie philosophique, n'en donnait pas les principes explicatifs, n'aurait donc pas dû s'en occuper non plus dans sa partie historique. El tel aurait été, peut-être, le désir, de Vico. Mais à ce désir s'opposait (sans parler de la nécessité où il était de se prémunir contre l'accusation d'impiété, qu'on n'aurait pas manqué de lancer contre lui) son scrupule d'homme de foi et de bonne foi : ce scrupule le poussait à chercher une harmonie quelconque entre les deux histoires, qui, si distinctes qu'il les jugeât (il rappelait à ce propos qu'un auteur païen, Tacite, traitait lui aussi les Hébreux d' « hommes insociables ») s'étaient toutes deux déroulées sur celte terre et avaient eu des contacts réciproques, quand ce ne sérail qu'à l'origine de l'humanité et lors de sa régénération par l'effet du christianisme. Il arriva ainsi que Vico, lequel voulait et devait, de par la tendance même de son esprit, éviter de raconter l'histoire universelle et s'en tenir aux seuls problèmes sus* ceplihles d'être traités philosophiquement et philologique ment, ne put s'empêcher de sortir ça et là de son programme, en essayant d'établir quelque lien entre les deux histoires et de faire, en même temps, une sorte d'apologie de l'histoire sacrée au moyen des arguments fournis par la science et par l'histoire profane.

C'est là la partie la moins heureuse, mais la plus significative, de son œuvre. Il était obligé «l'a. 1 mettre, contrairement à toutes ses découvertes et en faisant violence à toute

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sa pensée, que les Hébreux avaient joui du privilège de conserver intactes leurs annales depuis le commencement du inonde, chose dont les autres nations se vantaient en vain, et que, par suite, l'origine certaine et la succession de l'histoire universelle devaient être demandées à l'histoire lacrée. El l'obligation de rattacher ses vues sur les civilisations primitives à la chronologie biblique, à la date indiquée d'ordinaire comme étant celle de la création du monde, à la tradition du déluge universel et à celle des géants, de trouver, comme il dit, « la continuité de l'histoire sacrée avec l'histoire profane », le porta à imaginer les choses les plus extravagantes. Le déluge ayant donc fait l'an 1656 de la création, et les fils de Noé s'élant séparés, tandis que les Hébreux commençaient ou continu lient leur histoire avec Abraham et les patriarches, puis avec les lois données par Dieu à Moïse, tout le reste des descendants de Sem, de Chain et de Japhet tombèrent dans l'état sauvage, les premiers plus tard et pendant moins longtemps, les seconds et les troisièmes plus tôt et pour un tempe plus long, et errèrent à travers le monde, brutes slupides et féroces. Et tandis que les Hébreux, soumis à un gouvernement théocratique, sévèrement éduqués et pratiquant les ablutions, restèrent de moyenne stature, les individus des autres races, moralement et physiquement indisciplinés, se roulant dans la fange, les excréments et l'urine, et en absorbant les sels nitriques, virent leur corps grandir (de même que la terre s'engraisse et se fertilise par les mt'iits ,.| l'urine), et devinrent monstrueux et gigantesques. Cent ans pour les Sémites, deux cents pour les deux autres races, telle fut la durée de l'état sauvage ; puis, de la terre, qui était restée longtemps pénétrée d'humidité par suite du déluge universel et qui commençait à s'assécher, s'élevèrent des exhalaisons sèches ou des mal ignées qui engendrèrent les éclairs. Par les éclairs, ainsi

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que nous le savons déjà, et par la mythologie du ciel tonnant qui est Jupiter, s'éveilla chez les brutes la conscience de Dieu et la conscience d'eux-mêmes, qui les firent devenir des hommes. Ainsi s'ouvre I'agk des dieux qui, socialement, est celui des monarchies familiales, où le père est roi et prêtre ; au cours de cet Age se constitue le système des divinités majeures, et les géants, grâce à d'effrayantes religions et à l'éducation domestique qui dompte leur chair et développe en eux l'élément spirituel, grâce aussi aux ablutions, reviennent peu à peu à la taille normale, telle qu'elle se voit chez les hommes des débuts de l'âge suivant,, qui est I'age héroïque. — Voilà, en gros, la bizarre construction que fait Vico des commencements de l'histoire sacrée ; et cette construction, on en aurait moins ri ou souri, si l'on avait pris garde à la tragédie qui est sous cette comédie, si l'on avait vu la conscience douloureuse du croyant qui, luttant contre le penseur, cherche un refuge dans ces extravagances. Celles-ci lui permettaient en tout cas de franchir, sur une série de pierres branlantes (le déluge, les géants, les exhalaisons sèches), ce torrent débordé qu'était la tradition religieuse et d'atteindre le solide terrain de l'histoire critique où il découvrait aussi le premier appui de sa philosophie de l'esprit : l'état sauvage. Il est à observer en outre que le contact avec l'histoire hébraïque, — la seule qui s'imposât à lui comme histoire vraie et propre, c'est-à-dire comme un u/iicitm, bien que d'une façon miraculeuse et tout à fait individualisée, — lui suggéra l'idée, brièvement indiquée dans quelques rares passages de ses écrits, d'àsigner aux divers peuples une fonction ou mission spéciale: c'est ainsi que. parfois, les Hébreux lui parurent représenter la mette, les Chaldéens, la ratio, et les descendants de Japhet, la phaniasia.

Parallèlement à cette histoire fantaisiste des commencements du genre humain sur la terre.se développent les

CARACTÙRB I>B L UISTOMOGRAPUlfi VICUIENNB 1 V.*

lentalives d'apologétique biblique. Vico ne cesse d'apporter des preuves destinées à confirmer, par l'histoire profane, les récits de l'histoire sacrée. 11 voit, par exemple, une confirmation du déluge et des géants dans les récits analogues des Grecs et d'autres peuples ; — le gouvernement théocratique, dont aucune histoire profane n'a de notions précises et auquel les poètes fout obscurément allusion dans leurs fables, se rencontrerait dans le gouvernement des Hébreux avant et après le déluge ; — les Hébreux auraient ignoré la divination, parce qu'ils vivaient en rapports directs avec le vrai Dieu, tandis que 1rs Chahlécns pratiquèrent la divination d'après le mouvement des astres et les peuples de l'Europe la divination au moyen des auspices. On sent dans tout cela, sans doute, quelque chose de voulu, une volonté de voir ou de ne pas voir, un désir de parler haut pour imposer silence aux doutes, un effort pour s'exciter à la conviction, — chose habituelle, du reste, chex beaucoup de croyants cultivés et ayant reçu une éducation scientifique. Vico ira même jusqu'à dire, en exposant 1» genèse historique des formes grammaticales et en affirmant que les verbes ont commencé par les impératifs, c'est-à-dire par les commandements monosyllabiques que les pères donnaient aux femmes, enfants et esclaves (es, sto, i, da, fur, etc.), qu'il y a là une démonstration indirecte de la vérité du christianisme, parce que les racine* Ali MffeM hébreux nous reportent toujours à la troisième personne du passé défini, preuve évidente que les patriarches, dans leurs familles, durent donner leurs ordre». au nom d'un seul Dieu (beus dixit). C'est là, à son avis, a un éclair capable de terrasser tous les écrivains qui ont prétendu que les Hébreux étaient une coloftii venue çypte, puisque, dès qu'elle commença à se former, la langue hébraïque commença par un seul Dieu < e sont là îles éclairs qui, a dire vrai, au lieu de foudroyer les mé-

créants, illuminent la pauvreté des arguments sur lesquels l'apologétique s'appuie même chez un homme comme Vico ; et, à considérer les choses objectivement, la division introduite, par scrupule religieux, entre histoire sacrée et histoire profane, avec, comme conséquence, une méthode critique pour l'étude de celle-ci et une méthode dogmatique pour l'élude de l'autre, avec aussi, comme seconde conséquence, ces étranges hypothèses et justifications, faisait et fait penser irrésistiblement que, si l'histoire sacrée se soustrait à la science humaine, ce n'est pas en raison de l'impuissance de la science humaine, mais en raison de l'impuissance de l'histoire sacrée, à savoir de son impuissance à se maintenir inaltérée dans la science, de sorle que rarement scrupule religieux fut aussi dangereux pour la cause de la religion.

Mais Vico avait trop naturellement et rigoureusement l'esprit scientifique pour se mettre à faire, et au surplus à contre-cœur, le Selden ou le Bossuet; aussi 1'apologélique et les concordances avec l'histoire sacrée restent-elles, chez lui, des épisodes dont on peut faire abstraction. Et comme, d'autre part, il lui était interdit de rendre totalement profane la philosophie et l'histoire et de représenter l'ensemble du mouvement historique en prenant pour base le critère du progrès, il ne lui restait qu'à regarder les t'ai ts

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