‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 22 sur 48 · DU POINT DE VUE QUE SA PHILOSOPHIE LUI PERMETTAIT COMME LIBRE · texte numérisé non relu

DU POINT DE VUE QUE SA PHILOSOPHIE LUI PERMETTAIT COMME LIBRE

le point de vue des t cours » et des « recours », de l'éternel processus et des éternelles phases de l'esprit, fci était sa force ; ici, il pouvait reconnaître le caractère spécifique, sinon proprement le caractère individuel, des lois, mœurs, poésies, fables, de tout un ensemble de formations sociales et culturelles qui, jusqu'à son époque, avaient été mal comprises par l'historiographie. Et c'est précisément pourquoi, au lieu de raconter l'histoire, il devait se borner à mettre en lumière les aspects communs de certains groupes de faits appartenant

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à des temps différents et à des nations diverses. Dans la Science nouvelle, on trouve, dit-il, « toute expliquée, l'histoire DES LOIS ET DES FAITS DES ROMAINS ET DES GRECS, NON PAS PARTICULIÈRE ET DANS LE TEMPS, MAIS SELON L'iDENTITÉ EN MATIÈRE D'ENTENDEMENT ET LA DIVERSITÉ DES MODES D'EXPLICATION ». « NOUS

citerons, dit-il encore en une autre occasion, les faits comme des exemples, pour qu'ils s'entendent en qualité de principes », car« voir les principes confirmés par la foule innombrable de leurs conséquences, c'est chose que l'on doit attendre d'autres œuvres de nous qui, si elles ne sont pas encore publiées, verront le jour prochainement ». En d'autres termes, et comme nous le savons, on trouve dans cette Science, d'une part, une philosophie et, de l'autre, une science descriptive empirique, fournie d'exemples historiques, et où les Romains ne sont pas étudiés en tant que Romains, mais dans ce qu'ils ont de commun avec les Grecs, voire avec les Japonais ; où l'histoire de Rome sous les rois où aux premiers temps de la république montre ses affinités avec celle des premiers siècles du moyen âge ; où Homère est moins Homère qu'un exemple de la poésie primitive et retrouve et embrasse, à travers les siècles, son frère, Dante. Et c'est là ce qui fait à la fois la force et la limite de l'œuvre de Vico, car il est hors de doute que l'histoire ne consiste pas, essentiellement, dans ces ressemblances; mais comment, sans la perception des ressemblances, arriverait-on à fixer les différences? Dante n'est pas Homère, les barons ne sont pas les « paires », l'Athénien Solon n'est pas le Romain Publilius Philon ; mais Dante est assurément, à certains égards, plus proche d'Homère que Pétrarque, les barons de la première époque sont plus près des t patres » que de la noblesse de cour qui vint plus lard, Solon ressemble plus à un tribun ou à un dictateur romain qu'à quelque autre des oept sages au nombre desquels on a coutume de le ranger. Noter ces ressemblances, c'est nier ou Croce. 1*

rejeter au second plan d'autres ressemblances plus superficielles et ouvrir les voies à la connaissance de l'individualité, en indiquant la région approximative où se trouve la pleine vérité. Vico raconte et expose moins qu'il ne classifie ; mais il y a classification et classification : il y a celle qui se met au service d'une pensée superficielle et celle qui se met au service d'une pensée profonde. Et la partie historique de la Science nouvelle est une grande substitution de classifications profondes à des classifications superficielles. Dans cette sphère, où réside la force de l'historiographie vichienne, les lacunes et les erreurs proviennent, non pas de ce qui est en dehors des limites tracées, mais de causes opérant à l'intérieur même de ces limites. On a allégué, pour disculper Vico, que la plupart de ses erreurs doivent être attribuées à la pénurie et à l'insuffisance des matériaux dont il disposait ; mais, par rapport à notre soif de savoir, il y a toujours pénurie et insuffisance dans les matériaux servant à nos études, et ce n'est pas de cela qu'il peut être question quand on juge un historien, mais bien de la façon prudente ou imprudente dont il emploie les matériaux qui se trouvent à sa disposition. On a dit encore que Vico eut les défauts de son temps ; et, ici, on a oublié qu'il naquit dans le siècle où s'était développée la philologie éminemment critique de Joseph Scaliger et de toute l'école hollandaise, et que ses contemporains furent, en Italie, Zeno, MafTei et Muralori. La vérité est que la forme mentale de Vico, que nous avons déjà décrite, de même que, par les déterminations de la science empirique et des données historiques, elle troublait la pure étude philosophique, troublait aussi la recherche historique par le mélange de la philosophie et de la science empirique. Vico était comme dans un état d'ébriété : confondant catégories et faits, il se sentait très souvent certain a priori de ce que les faits lui auraient dit ; il ne les laissait pas parler, mais leur mettait immédiate-

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ment dans la bouche sa réponse. Un fréquent illusionnisme lui faisait reconnaître des rapports entre des choses qui n'en avaient aucun, transformait pour lui en certitude toute combinaison hypothétique, lui faisait lire dans les auteurs, au lieu des paroles existantes, d'autres qui n'avaient jamais été écrites et que lui-même, sans s'en apercevoir, avait prononcées intérieurement et projetées dans les écrits d'autrui. L'exactitude lui était impossible et, dans son excitation et son exaltation spirituelles, il la méprisait presque, car, en fait, qu'auraient pu enlever à la vérité substantielle dix, vingt, cent erreurs de détail? L'exactitude, dit-il, « ne peut que s'égarer dans des sujets qui ont de la grandeur, car elle est vertu menue et, parce que menue, lente />. Étymologies imaginaires, interprétations mythologiques risquées et non fondées, confusions de noms et de dates, exagératious de faits, citations fausses se rencontrent à chaque page, et l'on peut en voir beaucoup de notées dans la belle édition que Nicolini a donnée de la seconde Science nouvelle. Aussi, de même que, parlant de sa philosophie, nous avons observé que Vico n'était pas un esprit subtil, de môme, parlant de son historiographie, nous devons dire maintenant qu'il n'était pas un esprit critique. Mais de même que, en lui déniant la pénétration en petit, nous lui reconnaissions cette pénétration en grand qui est la profondeur, de même il nous faut ajouter ici que. si Vico manquait de sens critique en petit, il abondait de sens critique en grand. Négligent, fantasque, brouillon dans les détails, mais circonspect, logique, perspicace dans les point» essentiels, il prêle le flanc et même toute sa personne aux coups du plus mesquin et du plus mécanique érudit, mais il intimide critiques et historiens, si grands soient-ils, et leur inspire le respect. Et si, totus ??iens et tout pris par ses géniales découvertes, il lui arriva souvent de trop se hâter, de ne pas laisser à sa faculté de recherche et d'observation

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le loisir de se développer et si, trop souvent, au lieu de faire de l'histoire, il inventa des mythes et brocha des romans, lorsque, par contre, il laissa cette faculté se développer librement, il accomplit, même dans le domaine de l'histoire, des choses admirables, comme nous allons essayer de le montrer dans les chapitres suivants.

Mais passer en revue les conceptions historiques de Vico pour les comparer, ainsi que beaucoup de gens l'ont fait, avec les thèses de l'historiographie actuelle et pour les louer ou pour les critiquer en conséquence, serait d'une méthode peu concluante ; car, s'il y a accord entre les deux termes de la comparaison, l'accord peut être fortuit, et, s'il y a divergence, la doctrine récente peut bien n'être cependant qu'un développement ou une conséquence de la tentative vichienne ; de toute manière, l'état actuel des connaissances historiques ne fournit, en aucun cas, une mesure absolue. Et il serait, d'autre part, déplacé (et, du reste, audessus de nos forces) de reprendre tous les problèmes traités par Vico, ou auxquels il a touché, pour examiner ce qu'il y a de vrai ou de faux dans ses conclusions : autant vaudrait, en effet, écrire une troisième Science nouvelle, plus conforme à notre époque. Il nous appartient seulement d'indiquer les principaux problèmes historiques que Vico se proposa, de résumer les solutions qu'il en donna, et de ne jamais perdre de vue l'état de la science, non pas à notre époque, mais du temps mkme de Vico, pour déterminer quels progrès on doit à Vico dans l'histoire des études historiques.

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