‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 23 sur 48 · NOUVELLES RÈGLES POUR L'HISTOIRE DES TEMPS OBSCURS ET FABULEUX · texte numérisé non relu

NOUVELLES RÈGLES POUR L'HISTOIRE DES TEMPS OBSCURS ET FABULEUX

La période historiographique qui précéda Vico fut, nous l'avons dit, tout autre chose qu'une période de crédulité et de manque de sens critique. Les temps étaient passés où l'on compilait les « chroniques du monde » et où l'on acceptait, comme de l'histoire, toutes les fables et toutes les falsifications, même les plus grossières : les semences jetées par certains humanistes avaient porté leurs fruits chez les érudits italiens, dans l'école juridique française, dans celle de Scaliger que nous avons déjà rappelée, chez tous les grands chronologistes, épigraphistes, archéologues, topographes et géographes qui, au xvn* siècle, établirent les premiers et monumentaux recueils critiques de sources pour l'histoire de l'antiquité. Bien plus, en même temps que les philologues se mettaient ainsi à corriger, à perfectionner leurs méthodes, à mépriser les impostures et à combler les lacunes, se répandait, par l'effet de la philosophie intellectualiste, le scepticisme ou (comme on l'appelait aussi) pyrrhonisme historique, avec Bayle, Fontenelle, Saiiit-Kvremond et bien d'autres, tous précurseurs de celte polémique contre la vérité et l'utilité de l'histoire qui devait atteindre, au siècle suivant, son maximum d'intensité.

Cette dernière tendance était moins critique qu'hypercritique, puisqu'elle aboutissait à la destruction de l'histoire en général ; et comme le scepticisme historique revêtit assez souvent le caractère d'un paradoxe à l'usage de la société élégante et des beaux esprit, son efficacité sur le progrès des études fut assez médiocre : tout au plus servit-il à provoquer de vives réactions, — dont l'une eut pour représentant Vico, — en faveur delà tradition et de l'autorité. 11 est bon, par contre, de noter les défectuosités de la première tendance, sérieusement scientifique, des philologues et archéologues : ceux-ci reconstituaient des textes, dévoilaient des falsifications, reconstruisaient des dynasties de souverains et de magistrats, redressaient la chronologie, contestaient même quelques légendes ; mais, soit à cause de la mentalité habituelle aux purs érudits et philologues, soit à cause de l'ambiance générale de la culture de ce siècle, bien qu'ils vécussent toujours en contact avec l'antique et le primitif, ils ne sentaient pas l'antique et le primitif, ou bien ils ne le faisaient pas sentir. Très forts dans les détails, ils étaient faibles dans les choses essentielles. Même quand les plus géniaux d'entre eux s'apercevaient, par exemple, de l'importance des chants populaires, moyen de transmission historique aux époques où l'usage de l'écriture n'existait pas ou était très rare, ces observations et d'autres analogues ne les ébranlaient pas au point de les pousser à renouveler de fond en comble leur intuition et leur conception de la vie primitive, comme cela eut lieu au contraire chez Vico, qui comprit presque en même temps et la forme philosophique du certain et les deux périodes de vie spirituelle et sociale qui correspondaient à cette forme dans l'histoire réelle : la période obscure et la période FABULEUSE.

Lui aussi partait d'une sorte de scepticisme, d'un scepticisme visant les préjugés des savants et des nations -au

Page 1