RÈGLES POUR L'HISTOIRE DES TEMPS OBSCURS ET FABULEUX
sujet du caractère et des faits de l'antiquité" ; et il établissait, pour les combattre, une série de règles ou « dignités » qui semblent inspirées des « idola » de Bacon, dont elles sont comme l'analogue dans le domaine de la recherche historique. Vico mettait tout d'abord en garde contre les magnifiques opinions que l'on avait eues jusqu'à son époque au
SUJET DE LA LOINTAINE ET INCONNUE ANTIQUITÉ, Opinions qui ne
sont qu'une naïve illusion dont il trouvait la source dans le fait que l'homme, tout plongé qu'il est dans l'ignorance, s'érige lui-même en règle de l'univers (et, ici, l'analogie avec Bacon est plus grande encore, car cette formule rappelle assez la classe des « idola tribus » où l'esprit s'érige lui-même en règle des choses, « ex analogia homviis, non ex analogia universi »). C'est sur la même observation que se fondent la sentence • Fama crescit eundo » et le mot de Ta cite a Omne ignotum pro magnifico est». Delà vient l'habitude d'interpréter les mœurs antiques avec l'idée de les trouver ou semblables aux mœurs modernes et civilisées, ou meilleures que ces dernières. Ainsi, Cicéron admirait la mansuétude des anciens Romains qui donnaient à l'ennemi le titre d' « hôte » ; il ne s'apercevait pas qu'en réalité c'était tout le contraire et que les a hôtes » étaient précisément les « hostes », les étrangers, les ennemis. De même, pour prouver qu'il faut userd'humanité envers les esclaves, Sénèque rappelait que les maîtres se nommaient autrefois « pères de famille » ; comme si les « patres familias» n'avaient pas été tout à fait inhumains non seulement envers leurs esclaves et leurs serviteurs, mais même envers leurs enfants, assimilés aux serviteurs! Et c'est par suite du même préjugé que Grotius, voulant démontrer la douceur des anciens Germains, cilait un grand nombre de lois barbares où l'homicide était puni d'une amende de quelques deniers : documents qui prouvent au contraire combien on estimait à vil prix le sang des pauvres paysans
qui étaient précisément les « homines » dont parlaient ces lois.
En second lieu, Vico avertissait de ne pas prêter foi à la sotte vanité des nations qui toutes, comme le faisait déjà remarquer Diodore de Sicile, qu'elles aient été grecques ou barbares (Chaldéens, Scythes, Égyptiens, Chinois), se sont vantées d'avoir, chacune avant les autres, fondé la civilisation, trouvé les commodités de la vie et conservé leurs annales depuis l'origine du monde. Ces nations n'ayant eu entre elles, pendant des milliers d'années, aucun commerce qui leur permît de mettre en commun leurs connaissances, chacune fut, dans l'obscurité de sa chronologie, semblable à un homme qui, dormant dans une toute petite chambre, la croit, trompé par les ténèbres, certainement beaucoup plus grande qu'elle ne se révélera ensuite à lui, quand de la main il en touchera les murs. Celui qui prend pour des connaissances sûres ces vanteries imaginaires se trouve embarrassé de choisir entre tant de nations et tant d'annales, toutes prétendant, avec autant de fondement, être les premières.
Sur le même plan que la sotte vanité des nations, Vico mettait la sotte vanité des savants qui veulent que leur savoir soit aussi ancien que le monde. C'est pourquoi ils se complaisent à imaginer une inaccessible science des anciens, une science secrète qui se trouve coïncider précisément — chose admirable ! — avec les opinions que chacun de ces savants professe et qu'il couvre du manteau de l'antiquité pour en imposer plus solennellement l'acceptation. Dans celte erreur sont tombés non seulement Platon, avec ses recherches du Cratyle, mais presque tous les historiens, anciens et modernes : Vico lui-même y était tombé (et c'est pourquoi il put l'étudier assez bien chez lui-même) quand, dans son Deantiqaissima, il crut trouver dans les étymologies des mots latins les preuves dune mé-
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taphysique italienne concordant parfaitement avec sa propre conception de la conversion entre le € verum » et le « factura » et des points métaphysiques.
Aces trois préjugés et, plus étroitement, à la sotte vanité des savants, s'en rattache un quatrième, que nous appellerions aujourd'hui celui des « sources » ou des « influences de culture », et que Vico désignait sarcastiquement comme étant celui de la succession des écoles chez les diverses nations. D'après cette vue, Zoroaslre par exemple aurait instruit Bérosepour la Chaldée ; Bérose, à son tour, aurait été le maître de Mercure Trismégiste pour l'Egypte ; Mercure, celui d'Atlas, législateur de l'Ethiopie; Allas, celui d'Orphée, missionnaire de la Thrace, et Orphée, enfin, aurait établi son école en Grèce. Quels longs voyages, bien difficiles en vérité pour ces premières nations qui, à peine sorties de l'état sauvage, vivaient perchées sur les montagnes dans des sites peu accessibles, inconnues même de leurs voisins ! Et ces longs voyages auraient eu pour objet de répandre des inventions que chaque nation pouvait faire elle«même, et qui, lorsque les divers peuples eurent appris à se connaître par les guerres et les traités, se trouvèrent semblables parce que contenant un motif commun de vérité et nées des mêmes nécessités humaines. Était-il besoin de supposer une action du droit athénien ou du droit mosaïque sur le droit romain, comme le faisaient les m comparateurs » ou dérivateurs des lois, pour expliquer comment se forma le droit, reconnu en Palestine, à Athènes et à Rome, de tuer le voleur opérant la nuit? Était-il besoin que Pythagore s'en allai répandre la doctrine de la transmigration des âmes, qui se retrouve jusque dans l'Inde?
Restait le préjugé concernant les historiens anciens considérés comme très bien informés des époques primitives, alors que ceux-ci, sur les origines, n'en surent pas plus
ou même moins que nous, leurs descendants. Pour l'hisloire grecque, Vico lisait, ou plutôt croyait lire chez Thucydide l'aveu que les Grecs, jusqu'à la génération qui précéda cet historien, ne connaissaient rien de leur propre antiquité ; et il observait aussi que les historiens grecs ne commencèrent qu'au temps de Xénophon à avoir quelques notions précises des choses perses. Quant à l'histoire romaine, on avait l'habitude de la faire débuter par la fondation de Rome ; mais le monde ne naquit certainement pas avec Rome : celle-ci fut une cité nouvelle, fondée dans le Latium, au milieu d'un grand nombre de petits peuples plus anciens ; et, pour Rome même, Tite-Live déclare ne pas se porter garant de la vérité des faits concernant les premiers siècles de cette histoire, jusqu'aux guerres puniques, au sujet desquelles il est à même d'écrire avec plus de vérité : et cependant il confesse ingénument ne pas savoir par où Annibal effectua son grand et mémorable passage en Italie, si ce fut par les Alpes Cottiennes ou par les Alpes Pennines. Les historiens anciens étaient donc bien informés !
Pour ces motifs de scepticisme, et pour d'autres encore» tout ce qu'on racontait des Grecs jusqu'au temps d'Hérodote, et des Romains jusqu'à la seconde guerre punique, parut à Vico tout à fait incertain : un territoire en quelque sorte res Jiulîius, où l'on pouvait pénétrer avec le droit du premier occupant. 11 y pénétrait armé des règles positives qui naissaient à côté et même au sein des règles négatives que nous avons rapportées. Car si Vico refusait d'ajouter foi aux historiens éloignés des temps et des lieux où se produisirent les faits par eux racontés, s'il discréditait les vanteries nationales, s'il dévoilait les illusions et les charlatanismes des savants, il ne se contentait pas cependant de cette œuvre de destruction : aux vieilleries et aux mensonges qu'il venait de repousser, il prenait soin de substituer quelque chose de nouveau, de meilleure
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qualité et de plus de résistance, c'est-à-dire un ensemble de méthodes permettant de se procurer de nouveaux DOCUMENTS et de MIEUX ÉTUDIER CEUX QUE L*ON POSSÉDAIT
déjà. Tout progrès des connaissances historiques ne s'effectue, en vérité, qu'en revenant ainsi, du récit transmis, au document qui se trouve à la base de ce récit et qui, seul, a le pouvoir de le confirmer, de le rectifier et de l'enrichir.
La première méthode indiquée par Vico, la première source qu'il ouvre pour la connaissance des sociétés primitives, est l'étymologie des langues, étymologie que, de son temps, on pratiquait d'une façon tout arbitraire, en confrontant les sons de quelques syllabes ou lettres et en cherchant d'autres ressemblances superficielles, d'où l'on concluait que tel mot dérivait de telle ou telle langue, du latin, du grec ou de l'hébreu. Mais, pour que l'étude étymologique soit fructueuse, il ne faut pas oublier que les langues sont