RÈGLES POUR L HISTOIRE DES TEMPS ORSCURS ET FABULEUX
Ainsi, il trouvait réfléchis dans les mythes les institutions, les découvertes, les divisions sociales, les luttes de classes, les voyages, les guerres des peuples primitifs. Même pour les temps assez avancés, Vico répugna aux interprétations naturalistes ou philosophiques; et le « Connais-toi toimême » attribué au sage antique ne lui paraissait autre qu'un avertissement adressé à la plèbe athénienne d'avoir à connaître ses propres forces, avertissement auquel on a donné ensuite un sens métaphysique et moral. Outre cette herméneutique sociale, Vico établit un autre principe assez important, à savoir que les significations galantes, lubriques et obscènes des fables y furent toutes introduites à des époques postérieures et corrompues, qui interprétèrent les mœurs antiques d'après les leurs ou entreprirent de justifier leurs propres débauches en imaginant que les dieux leur en avaient donné l'exemple. De là, Jupiter adultère, Junon ennemie acharnée de la vertu des Hercules, la chaste Diane sollicitant les embrassements d'Endymion endormi, Apollon tourmentant à mort les pudiques jeunes filles, Mars non content, de commettre des adultères sur terre et les transportant jusque dans la mer avec Vénus, et, pis encore, les amours de Jupiter et de Ganymède, et ce même Jupiter se transformant en cygne pour posséder Léda : tableaux aptes à lâcher la bride au vice, comme cela arrive précisément au jeune Chéréas dans la comédie de Térence. Mais, dans leur forme et leur signification premières, les fables furent toutes sévères et austères, dignes de fondateurs de nations : par exemple, Apollon poursuivant Daphné faisait alluoion aux devins qui, protecteurs des noces, poursuivaient à travers les forêts les femmes encore en proie aux unions vagabondes et illicites ; Vénus couvrant du ceste ses nudités était le symbole pudique des mariages solennels; les héros, fils de Jupiter, n'étaient pas le fruit de ses adultères, mais des
héros nés de noces véritables et solennelles, célébrées avec la volonté de Jupiter révélée dans les auspices. Omnia munda mundis et immunda immundis : les forêts et les pics des montagnes ne pouvaient produire des images d'alcôves et de lupanars.
Outre ces deux sources, si riches, des langues et des mythes, Vico en mentionne et en utilise une troisième, qu'il appelle celle des « grands débris de l'antiquité », c'est-àdire les souvenirs conservés par les historiens et les poètes, par exemple : la tradition égyptienne des trois âges, âge des dieux, âge des héros et âge des hommes ; la langue des dieux, dont parle Homère; les trente mille noms de dieux recueillis par Varron et qui se rapportaient à autant de faits de la vie naturelle, morale, économique et civile des premiers temps ; le bois sacré de Romulus. que Tite-Live définit « vêtus urbes condendi consilium », et un petit nombre d'au très aureadicta des écrivains antiques. Débris jusqu'alors inutiles pour la science, parce qu'ils gisaient ternes, mutilés et disloqués, mais qui, nettoyés, assemblés et remis à leur place, apportaient de vives lumières. Et Vico ne néglige pas non plus de noter (bien qu'il s'en serve peu et que Ton voie, au fond, qu'il n'en a pas une très grande pratique) les monuments d'architecture ou de sculpture, déclarant que, de même que les documents les plus certains du temps historique sont les médailles publiques, de même, pour la période fabuleuse et obscure, doivent tenir lieu de médailles « quelques vestiges » de marbre, qui sont des témoignages des mœurs antiques: tels sont les pyramides égyptiennes couvertes d'hiéroglyphes, et d'autres débris d'antiquités qui se trouvent partout avec de tels caractères de corps gravés. 11 est à remarquer aussi qu'il lui arrive même de nous donner l'exemple de raisonnements fondés sur des observations techniques et conduisant à des conclusions de préhistoire, comme lorsqu'il dit qu'une première époque du genre hu-