‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 28 sur 48 · RÈGLES POUK LHISTOIRE DES TEMPS OBSCURS ET FABULEUX · texte numérisé non relu

RÈGLES POUK LHISTOIRE DES TEMPS OBSCURS ET FABULEUX

d'Augustin Thierry par les pages de prose poétique où Chateaubriand nous montre les Francs et Pharamond avec leurs gestes désordonnés, leurs armes grossières et cruelles, leurs cris terribles et leurs cantilènes de barbares.

Cro.e. '-

Tout comme les Francs, dans les compendiums d'histoire nationale à l'usage des collèges des Jésuites et des autres écoles françaises, apparaissaient dépouillés de tous leurs traits caractéristiques et devenus de savants monarques, de pieuses reines et de dévols soldats de l'Église, de même l'histoire antique et primitive, grâce à la rhétorique et aux idées ingénues des littérateurs, s'était teinte de brillantes et fausses couleurs à peu près semblables à celles dont, à celte époque, les Lebrun ou les Luca Giordano avaient coulume de colorer leurs pompeuses et théâtrales peintures historiques. Rois étudiant de sages mesures pour venir en aide à leur peuple et pour assurer aussi à leur cour la splendeur qui émane d'une florissante noblesse : rois philosophes, du genre de ceux qui avaient fait regretter à Platon les temps où les philosophes régnaient ou bien où les rois philosophaient ; loyaux et preux capitaines, prompts à se sacrifier pour le bonheur commun; hommes d'État faisant tout exprès des voyages d'études pour rapporter de loin, à leurs concitoyens dans Patiente, les lois les plus raisonnables; bons pères de famille, excellentes mères, adolescents courageux et obéissants, jeunes filles amoureuses et pudiques, tous personnifiant quelque vertu et même toules les vertus

réunies, tous modèles tle perfection humaine: lelles ♦'(«lient les QgureaejvJ, rendues sacrées parleur vénérable antiquité, remplissaient les livres et les imaginations, (/étaient la les héros dk l'histoire grecque et romaine; et c'est ce fastueux décor de carton doré qu'il fallait déchirer et balayer pour arriver à retrouver, au fond le plus intime des souvenirs du genre humain, les véritables héros, ceux de la réalité et non de la littérature, de la vieet non du théâtre: les héros ignorants, superstitieux, cruels, égoïstes, durs envers leur famille, impitoyables envers la plèbe, avides, usuriers, el cependant, ou plutôt par l'effet même de la rudesse de leur esprit, des héros, vertueux de cette vertu qui, aux temps primitifs, était la seule nécessaire comme elle était la seule possible, la vertu delà force, de la discipline, de la profonde el intransigeante religiosité.

La falsification du héros primitif en l'homme sage et vertueux des temps cultivés atteignait son point culminant, en ce qui concerne l'histoire politique, dans la fausse interprétation des trois termes essentiels qui résument la constitution de l'ICtat ; roi. mni, liberté. Par suite d'une mauvaise interprétation du premier de ces termes, on croyait que la forme originelle de l'État était la monarchie, la monarchie absolue qui s'appuie sur les forces populaires et maintient les grands dans la soumission, tandis que c'est ta, au contraire, un produit tardif de l'histoire, et même le dernier. Cette erreur se retrouve jusque chez Jean Bodin. contre qui Vico polonaise de préféremv. M,ii> Mudin, plus Irant que les autres auteurs de traités de politique. tombai! dans des contradictions : en effet, bien qu'entre dans Terreur commune, il remarqua cependant, dans l'imaginaire liberté romaine d'autrefois, les effet! d'une république aristocratique etétiya alors ion système en distinguant entre Kl al et gouvernement ri en aflirmaiit que Home, à ses débuts, fut un liât populaire mais -..m erne

aristocratiquement ; el comme, malgré tout, un pareil élai ne suffisait pas à soutenir l'énorme poids des faits, il finît par confesser que celte république fut aristocratique en ce qui concernait l'État el le gouvernement, contredisant ainsi toute sa doctrine sur la nécessaire succession des Étals. La vérité est que les rois de ces premiers temps n'étaient pas, à Rome, des monarques, pas plus qu'ils ne le furent à Sparte ni ailleurs. Rois monarques, mais d'un type spécial, sujets de Dieu seul, armés de religions effrayantes, sacres et intangibles sous peine des châtiments les plus inhumains, les pères, patriciens ou héros ne le furent qu'au temps des monarchies domestiques, où chaque famille vivait à part. Une fois né le premier État, une fois les pères réunis dans l'ordre des patriciens, leurs rois ne furent qu'un ou plusieurs d'entre eux, de simples magistrats de cet ordre. A tel point que Rome, après avoir chassé les ïarquins, par une révolution tout à fait aristocratique, ne changea point d'Étal et conserva ses rois dans la personne des deux consuls, qui étaient des « reges amiui», deux rois aristocratiques n'ayant « nihil qukquam de regia potestate dim'niutum ». Ce même caractère fut aussi celui des deux rois de Sparte, obligés comme les consuls de rendre des comptes et pouvant être condamnés à mort par les éphores.

De même qu'ils avaient élé regardés à tort comme monarchiques, ces Étals furent donnés à torl comme populaires. Le peuple dont on parle à leur propos ne coïncidait point avec la plèbe, et celle-ci même n'en faisait point partie : le « peuple » n'était que Tordre patricien ; la « liberté », ce n'était que ia liberté des patriciens, la liberté des nobles ; la « patrie » méritait bien son nom, car elle était véritablement « res patritm », la propriété d'un petit nombre de pères. Il est ridicule de penser que la plèbe, multitude de vils journaliers traités comme des esclaves, ait eu Je droit d'élire le roi, élection que les pères se réservaient d'approuver au sénat.

LES SOCIÉTÉS HÉROÏQUB8 181

Les relations en Ire les pères et la plèbe consistaient en bien antre chose qu'en une pacifique vie côte à côte, une confiance réciproque et une harmonieuse coopération. Les héros, suivant un passage d'Aristote, prêtaient le serment solennel d'être les éternels ennemis de la plèbe : voilà leur esprit démocratique ! Et la « vertu romaine », qui offre tant et lant d'exemples glorieux, n'en offre pas un de pitié envers la plèbe. Brutus qui consacre sa maison à la liberté en sacrifiant ses deux fils ; Scaevola qui, en punissant par le feu sa main droite, épouvante Porsenna ; Manlius l'impérieux qui, pour une heureuse faute contre la discipline militaire, fait couper la tête à son fils revenant victorieux ; les Curtius qui, tout armés et à cheval, se jettent dans le gouffre fatal ; les Decius qui se sacrifient pour le salut de leur armée; les Fabricius et les Curius qui refusent l'or des Samnites et les royaumes de Pyrrhus ; les Regulus qui marchent à une mort certaine pour maintenir le caractère sacré des serments romains ; — que firentils pour la plèbe, sinon l'accabler d'impôts de guerre de plus en plus lourds, la plonger de plus en plus profondément dans la mer de l'usure, l'ensevelir ;de plus en plus dans les prisons privées des nobles où les plébéiens, le dos nu, étaient battus comme les plus vils esclaves? Et malheur à celui d'entre les aristocrates qui manifestait la moindre velléité de soulager ces souffrances ! 11 était aussitôt accusé de rébellion, de trahison, et mis à mort : c'est ce qui arriva, à Rome, à Manlius Capilolinus qui avait sauvé le Capitule sur le point d'èlre incendié par les Gaulois et qui cependant, à causé de ses sympathies démocratiques, fut précipité du haut «le la roche Tarpéienne ; ce qui arriva, à Sparte (la cité des héros de la Grèce, comme Rome fut celle des l du monde), au magnanime roi Agis, le Manlius Capitolinus de là-bas, que les éphores firt'iit .trangler parce

«ju'il avait lente d'alléger le sort de la pauvre plèbe lacédémonienne par une nouvelle loi sur les dettes et par une loi testamentaire. La « vertu romaine » tant vantée abasourdit quiconque l'approche avec les idées modernes «l'une vertu consistant dans la justice et dans la bienveillance envers le genre humain. Quelle vertu, où il y eut tant d'avarice? Quelle mansuétude, où il y eut tant de férocité ? Quelle justice, où il y eut tant d'inégalité 1

Tout comme envers la plèbe, les héros se comportaient très durement envers leur propre famille. L'éducation des enfants était sévère, rude, cruelle : les Spartiates, pour les accoutumer à ne redouter ni les souffrances ni la mort, battaient leurs fils dans le temple de Diane, jusqu'à leur faire rendre l'àme, à tel point qu'ils mouraient souvent dans des convulsions de douleur sous les baguettes paternelles. En Grèce comme à Home, il était permis de tuer les innocents nouveau-nés, contrairement aux temps modernes où les délices dont on entoure les petits enfants sont ce qu'il y a de plus délicat dans la nature humaine. Les femmes étaient achetées au moyen de dots héroïques (d'où la coutume solennelle, qui subsista à Itotne, des mariages « coemptione et farre », coutume analogue à celle qui, d'après Tacite, existait chez les anciens Germains et qu'on peut supposer avoir été commune à tous les peuples barbares). On ne prenait femme que pour satisfaire à une nécessité naturelle, afin d'avoir des enfants ; pour le reste, on les traitait comme des esclaves : ce qui se voit encore dans beaucoup de parties du vieux monde et presque partout dans le nouveau. Les gains des enfants, les économies de la femme profitaient exclusivement au père, au mari.

A celte constitution politique et familiale répondaient les habitudes de vie, ignorantes du luxe, de la magnificence et du confort. Les jeux étaient fatigants, comme la lutte et la

course, pour développer la force et le courage ; ou dangereux, comme les joules et les chasses aux hèles féroces, pour accoutumer au mépris des blessures et de la mort. Les guerres étaient toutes des guerres religieuses et, parla même, des plus atroces. Et ces guerres avaient pour conséquences les servitudes auxquelles étaient réduits les héros vaincus, regardés comme des hommes sans Dieu, de sorte qu'avec la liberté civile ils perdaient encore la liberté naturelle. Les étrangers étaient considérés comme des ennemis : les premières nations furent au plus haut point inhospitalières. Le brigandage, la piraterie étaient admis, et Plutarque dit que les héros se faisaient grand honneur d'être appelés des « voleurs » et acceptaient ce litre comme un éloge adressé à leur bravoure.

C'était, en somme, une société au sortir immédiat de cet Age des dieux qui, nous le savons, fut la crise de l'état sauvage. Elle sortait, comme on dirait aujourd'hui, de la préhistoire et entrait pour la première fois dans l'histoire, gardant une bonne part de ses mœurs antérieures, de ce que Vico, pensant aux solitaires Polyphèmes des grottes, appelait les « empires cyclopéens ». Elle sortait de l'âge d'or, do l'âge de l'innocence, si plein de mansuétude, de douceur, de tolérance et de justice, d'après les érudils et les poètes, mais qui, en réalité, ne fut qu'un « fanatisme de superstition », agité par une continuelle terreur delà divinité que l'on cherchait à apaiser en lui oiFrant des victimes humaines (pratique dont les traces se retrouvent chez les Phéniciens, les Scythes, les Germains, les peuples d'Amérique, et même chez les Romains qui lui subtituèrent plus tard la cérémonie consistant à jeter dans le Tibre des poupées en jonc) : on sacrifiait même ses propres enfants, coutume dont le souvenir subsiste, par exemple, dans le sacritice <N|iliigénie par Agamemnou. .Mais ,i cet âge des dieux, à tra\eis cette cruelle superstition et par son effet, se fondèrent Itogtmndtfl

institutions humaines : le culte religieux avec la divination au moyen des auspices, les mariages, les sépulturbs. Noces, tribunaux et autels, et l'usage de soustraire aux injures de l'air et à la dent des fauves les corps des défunts « apprirent à la bête humaine la pitié », comme Ugo Foscolo, ne faisant guère que versifier la prose de Vico, le disait dans les Sepolcri. Ces « cyclopes », qui réunissaient et confondaient en eux les fonctions de roi, de savant (savant en divination) et de prêtre, avaient tout d'abord établi leur siège sur les hauteurs des monts, en des lieux exposés aux vents et où, par suite, l'air était sain, dans des endroits naturellement fortifiés, près des sources d'eau vive, où étaient les nids d'aigles et de vautours (oiseaux qui servirent à prendre les auspices). De là l'importance de l'eau et du feu, devenus les symboles des familles ; et c'est « aqua et if/ni » que se nouèrent les premiers mariages entre ceux qui avaient en commun l'eau et le feu, c'est à-dire qui appartenaient à la même famille, de sorte qu'il durent commencer entre frères et sœurs. Age fortement moral que celui des cyclopes : ce ne fut pas, comme l'imaginèrent depuis les poètes efféminés, l'époque où était permis ce oui plaisait, car à ces hommes trop grossiers pour se livrer à une dépravation raffinée (ainsi que peut encore le constater quiconque observe les mœurs paysannes) ne plaisait que ce qui était licite, et n'était licite que ce qui était utilk. Ils étaient justes, d'une sauvage justice envers leur dieu ; tempérants, parce qu'ils avaient cessé de s'accoupler comme les bêtes ; forts, industrieux et magnanimes, comme ils devaient l'être nécessairement dans ces difficiles et périlleuses conditions de vie. Ce n'est que plus tard que ces premiers groupements humains s'étendirent dans les plaines qu'ils commencèrent à cultiver ; et de « méditerranés » qu'ils étaient à l'origine, ils descendirent peu à peu vers les côtes de la mer, naviguèrent et fondèrent des colonies.

Les familles, les «gentes » existaient donc avant les «cités», et les cités furent constituées par les familles réunies en un ordre, par les « gentes majores » ou « anciennes maisons nobles », comme on les nomma plus tard pour les distinguer de celles qui furent, par la suite, admises à faire partie de l'ordre (ce qui eut lieu par exemple au temps de Junius Brutus, pour remplir les vides du sénat après l'expulsion des rois) et qui s'appelaient, elles, « gentes minores ». Mais ces « gentes » ou familles avaient en elles un élément de différenciation et de lutte. Les familles ne se composaient pas seulement (comme on l'a cru généralement, par suite de l'erreur coutumière qui consiste à donner à des termes anciens des significations modernes) des femmes et des enfants, mais aussi des « famuli », de ceux qui, moins forts, après avoir persisté plu"s longtemps dans leur existence de brutes errantes, finirent, « de même qu'il arrive parfois que, soit à cause d'un froid excessif ou delà poursuite des chasseurs, les botes sauvages, pour sauver leur vie, se retirent en des lieux habités », par demander asile aux plus forts et par se réfugier dans les forteresses des pères. En échange de la protection qui leur était accordée, ils cultivaient les terres de ces derniers, terres auxquelles ils furent attachés et liés, d'où leur autre nom de « nexi» ; ils suivaient et servaient leurs prolecteurs, et s'appelaient, pour ce motif, « clientes ». La soi été dest famuli» e t des pères fut la seconde forme d'associalion humaine, après l'association naturelle du mariage; et elle constitua l'associalion féodale, que l'on a cru à tort être particulière à quelques lempi barbares, à savoir au moyen âge, puisqu'elle exista dans toutes les sociétés héroïques el fut l'éternel principe des fiefs d'où naquirent toutes les républiques du monde. Comme Tacite le dit en parlant des Germains, pou? cet « famuli • et clients, « tuum principem defendere H tuerit tua quoque fortin fada abris ejtu "A>gnare,prsseipuum juramentum état »,ce qui esl mm des prin-

ripâtes caractéristiques des fiefs. Du reste, les fils des pères se distinguaient moins des t famuli » qu'ils ne se confondaient avec eux : ils se distinguaient par leur nom de < lihcri », mais tous se confondaient dans la même obéissance, le même manque de personnalité propre.

La nécessité, dans laquelle se trouvèrent les pères, de se garantir contre les a famuli », qui se mutinaient souvent, fut l'origine de l'alliance des pères entre eux, do l'ordre patricien et de la cité héroïque. Et la première plèbe de cette cité fut constituée par les c famuli », privés de droitsciviques,car ils n'étaient pas reconnus comme des citoyens, et ne pouvant ni contracter des mariages solennels, parce que la connaissance des auspices n'appartenait qu'aux pères, ni tester, parce que les testaments avaient et conservaient un caractère politique d' t imperium » (1). Et c'est pourquoi ils étaient exclus des « comitiacuriata », ou assemblées par curies, tenues par les pères en armes et qui subsistèrent plus lard pour traiter les choses sacrées; mais, par choses sacrées, on entendait aussi, en ces premiers temps, et partout {k Rome, comme en Egypte ou en Germanie), les choses profanes. Les rois des patriciens, rois qui, comme nous l'avons dit, étaient les magistrats de l'ordre, furent donc plus particulièrement leurs guides, leurs capitaines dans la résistance à opposer aux « famuli» ou plébéiens.

.Mais les héros ne pourvurent pas à la stabilité de leur ordre parla seule résistance fondée sur la force ; et de même que, souverains dans leurs familles, ils formèrent, quand ils s'assujel tirent à la souveraineté supérieure de l'ordre, une espèce de fiefs nobles ou armés, de même, pour contenter les « famuli » tout en les maintenant dans l'obéissance, ils leur concédèrent, sans cependant les ac-

(\) Le leslamenl est, à l'origine, une dérogation à la règle dei successions légitimes (N. des T.).

les sociétés héroïques 187

cueillir dans la cMé, une espèce de fief rustique. L'orfgtae de la propriété apparaît ainsi tout autre que celle, agréablement poétique, d'après laquelle les hommes, ornés des vertus de cet âge d'or où la justice régnait ici-bas, et prévoyant les désordres qui auraient pu naître de la communauté des biens, se seraientmontrés des arbitresbienveillants dans la fixation des limites des champs, cherchant à ce que les uns n'aient pas que des terres toutes fertiles, les autres des terres toutes stériles, d'autres des sols tout à fait arides, d'autres encore des sols abondants en eaux vives ! — tout Mitre aussi que l'origine « philosophique » d'une volontaire soumission aux sages, et que celle imaginée par des « criminels politiques » qui font naître la propriété de la violence. — La concession des fiefs rustiques, que l'on peut appeler la première loi agraire, distingua trois domaines : le domaine bonitaire, donné aux plébéiens, le domaine quirilaire ou noble, conservé par les armes et appartenant aux pères, et le domaine éminent, qui appartenait à l'ordre tout entier. Et parce que c'était dans la richesse que résidait la force de l'ordre, les républiques héroïques, pour maintenir la richesse chez les nobles, se gardaient autant que possible d'enrichir la plèbe et, dans les guerres ;c'est là le motif social de la « clémence romaine »), on n'enlevait aux vaincus que leurs armes, on leur imposait un tribut supportable, et on leur laissait le domaine bonitaire des ( -lumps. Pour la même raison, les patriciens évitaient les guetrtt autant que faire se pouvait, celles-ci permettant a la multitude des plébéiens de s'aguerrir et de devenir dangereuse.

Les lois aussi ne se détachèrent que lentement de la

force, mais eu en gardant cependant, dans toutes leurs

parties, l'empreinte et le souvenir. Dans les républiques

héroïque* il n'y avait pas, à l'origine, de lois pour punir

Hanses ci dédommager des torts privés | d'où, en

l'absence de lois judiciaires, la nécessité des duels et des représailles, qui • perpétuaient les coutumes de l'âge d'innocence ou âge des dieux. La poésie et l'histoire nous décrivent quelques uns de ces duels, qui étaient des jugements armés, comme celui de Ménélas et de Paris sous les murs de Troie, et celui des Horaces eldes Curiaces entre Rome et Albe. C'était là un dessein de la Providence divine, pour empêcher que, entre des nations barbares, de raisonnement très borné et incapables d'entendre raison, les guerres n'engendrassent de nouvelles guerres et afin que la justice et l'injustice fussent en quelque sorte déterminées par la croyance que les dieux étaient propices ou contraires, suivant que cela résultait de la victoire ou de la défaite.

Les jugements armés s'accompagnèrent el furent suivis de jugements au moyen de formules verbales que les habitudes religieuses des esprits faisaient employer et observer avec le plus grand scrupule, en prenant soin de n'y rien changer, pas même une lettre (religio verborum). Horace qui, par le meurtre de sa sœur, était tombé sous le coup de la loi « horrendi carminis» ne put être absous par les décemvirs, qui cependant le jugeaient innocent ; et si le peuple le renvoya absous, ce fut (dit Tite-Live) « magis admhatione virtutis quam jure causse ». Même à une époque postérieure, le droit romain garda tellement de ces scrupules de mots qu'il fournil à Piaule le sujel de plusieurs de ses comédies où des entremetteurs se laissent rouler par des jeunes gens amoureux qui les font tomber dans quelque infraction aux termes de la loi.

Le droil privé répondait pleinement à la constitution économique de ces sociétés, constitution toute natirelle, restreinte aux choses nécessaires à la vie, et où la monnaie n'existait pas; et c'est pourquoi ce droit ignorait les contrats conclus, comme on dit plus tard, du simple

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consentement des parties. La validité de toutes les obligations s'assurait par l'apposition de la main, les premiers achats furent des permutations, les locations de maisons consistaient en des cens de terrains à bâtir, el les locations de terres en emphytéoses ; les contrats de société et les mandats étaient inconnus.

La matérialité des premiers contrats et la violence des premiers procès furent, par la suite, peu à peu atténuées, el devinrent symboliques. De même que les fictions de la force dans les rites matrimoniaux rappelaient la véritable force avec laquelle les géants entraînaient dans leurs grottes les premières femmes, de même les cérémonies de la mancipation, de l'usucapion et de la revendication furent, à l'origine, des actes réellement exécutés. Lamancipation s'accomplissait, comme nous l'avons dit, véritablement par la main, c'est-à-dire par la force effective (par exemple dans l'occupation, source première de tous les domaines); l'usucapion s'effectuait par l'habitation constante et personnelle sur les choses possédées ; les revendications furent des duels et les « condictiones », des représailles privées. Puis, tout cela devint des cérémonies ou fictions : la mancipalion fut alors une tradition civile avec des paroles et des actes solennels (si quis nexum faciet mancipiumque, uti lingtta nuncupassit ita jus esto); l'usucapion prit un caractère spirituel et non plus corporel; les représailles furent des actions personnelles accompagnées de la solennité de la dénonciation ou de l'intimation au débiteur. <m transporta sur la place publique autant de masques qu'il y avait de 11 ksonnes, et sous la personne ou masque d'un père de famille se trouvèrent cachés tous ses enfants et tous les serviteurs de sa maison. Au lieu des formes abstraites, qui manquaient encore, on eut des formes corporelles animées : Nir-réditr», par exemple, fut imaginée comme la maîtresse des biens héréditaires et fut reconnue tout entière dans chaque chose p u-

ticulière héritée; l'idée du droit indivisihli- se matérialisa dans la glèbe ou motte de terre qu'on présentait au juge avec la formule * hune fitndum ». Cet te antique jurisprudence était toute poétique ; elle imaginait les faits comme non faits, comme fait ce qui ne l'était pas, comme nés les ri us encore à naître, les vivants comme morts et les morts comme vivants dans leurs héritages jacenls.Llle introduisit une foule de masques vides, sans sujets {jura iiitat/inarin , de raisons figurées par l'imagination; et les formules pat lesquelles s'exprimaient les lois étaient appelées « carmina » à cause de leur rythme et du nombre déterminé de mots dont elles se composaient. Les fragments des XII Tables, si l'on y réfléchit bien, se terminent dans la plupart de leurs chapitres par des vers adoniques qui sont les dernières minimes de yc*1 héroïques; et c'est ce que comprit Cicéron lorsqu'il commença son De leyibus en ces termes : « Deos caste adettntê pietatem adhibento ». Au dire du même Cicéron, les enfants, à Rome, s'en allaient, chantant les lois des Xll Tables i /'///- ////<iai necessarium carmen » ; les enfants crélois, selon Klien, faisaient de même pour les lois de Minos ; les lois é\ -ptiennes, suivant une tradition, étaient des « poèmes de la déesse Isis » ; et c'est envers que furent formulées celles que Lycurgue donna aux Spartiates et celles que Dracon donna aux. Athéniens. Tout l'ancien droit fut un « poème sérieux • ou (comme Vico dit ailleurs) un « pofitna quoddom dhoNMN ticum romanum » que les Romains représentaient dans le forum ; et la jurisprudence antique fut une roi ius.

Celte atmosphère poétique des sociétés hbéfftiiquefl et cette allure métrique de leur langage trouvent leur confirmation dans de nombreux témoignages et documents, dans des observations et des conjectures de savant-, dans des relations de voyageurs et de missionnaires. Les Indu Misants sont divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque était eu mètres ou en rythmes ; mais Josèphe, <»n

LES SOCIÉTÉS UÉROÙJUES Itf

ESnaèbe sont pour les mètres, et saint Jérôme prétend qu'une grande partie du Usort de Job est en vers héroïques. Les Arabes, ignorant les lettres, ne conservèrent leur kaagM qu'en retenant par cœur leurs poèmes nationaux, jusqu'à l'époque où ils inondèrent les provinces orientales de l'empire grec. C'est en vers que les Égyptiens écrivirent leurs souvenirs des défunts, en vers encore que les Perses et les Chinois ainsi que les Germains (d'après Tacite) elles Américain* (comme l'affirme Juste Lipse) composèrent leurs premières histoires ; et puisque, de ces deux dernières nations, la première ne fut connue qu'assez tard des Romains et que la seconde ne le fut des Européens qu'à la (In du xv* siècle, on a de fortes raisons pour conjecturer qu'il en a été de même pour toutes les autres nations barbares, anciennes et modernes.

Le premier vers, que l'on trouve non seulement chez les Grecs mais chez les Assyriens, les Phéniciens et les Égyptiens, fut le vers héroïque ; et, par la lenteur des esprits et la difficulté de la prononciation, il dut naître spondaïque (c'est pourquoi le spondée garda toujours la place d'honneur) et ce n'est que plus tard, quand les esprits et les organes furent plus assouplis, qu'il admit le dactyle. Plus tard encore, organes et esprits continuant à s'assouplir, naquit le vers iambique (dit par Horace « pede priesto »), celui qui ressemble le plus ft la prose, à tel point que les premiers prosateurs, antérieurs à Gorgias, usèrent de nombres quasi poétiques ou d'iambes et (pie la prose se change fréquemment en ces derniei ». C'est en iambes que fut versifiée la tragédie, à laquelle ce vers convenait naturellement, parce que Dé pour soulager la colère (on raconte qu'A rchi loque l'aurait trouvé pour

ihaler la sienne contre Lycambe) ; et si, ensuite, la comé- • M Tvil aussi de l'iainlte, ce fut pat une « \aine 00 vat'mn d'exemple » et non parce qu'il lui était aussi naturel qu'a la tragédie.

Ce n'est pas seulement par le mètre que le langage primitif de ces sociétés fut poétique, mais aussi parce qu'il se composait tout entier de métaphores actives, d'images vivantes, de ressemblances évidentes, de comparaisons faites à propos, d'expressions pour les effets ou pour les causes, pour la partie ou pour le tout, d'ellipses ou de parlers défectueux, de pléonasmes ou de parlers superflus, d'onomatopées ou imitations de bruits par la voix, d'abréviations, d'alliances de mots, de circonlocutions détaillées, d'épithètes caractéristiques, de contorsions syntaxiques et d'épisodes. Tout cela, façons de se faire entendre, imaginées par des gens ignorant les mots propres ou qui, en parlant avec autrui, manquaient de mots pour rendre de part et d'autre ce qu'ils voulaient dire. Les épisodes, en effet, sont le propre des femmes et des paysans qui ne savent ni choisir parmi les choses ce qu'il leur faut, ni laisser de côté ce qui est sans rapport avec leur dessein ; le parler contourné est naturel a qui ne sait pas s'expliquer pleinement ou en est empêché, comme on peut l'observer chez les personnes irritées ou dépitées, qui profèrent le nominatif et les c:s obliques et taisent les verbes. Les mots mêmes de ce langage, pris isolément, présentent, dans leur abondance de diphthongues, une trace du chant d'où naquit le parler ; et cette abondance de diphtongues resta dans les langues grecque et française qui passèrent rapidement et prématurément de l'âge de la spontanéité à celui delà réflexion. La langue allemande doit offrir un trésor de formes héroïques, avec sa richesse de mots composés qui traduisent si heureusement ceux des Grecs et avec sa syntaxe plus compliquée que la syntaxe latine qui, à son tour, l'est plus que la syntaxe grecque. Si les germanistes (dit Vico à plusieurs reprises, en jelant un regard de désir vers ce domaine inaccessible pour lui) s'attachaient à rechercher les origines de cette langue en suivant les principes de la

Science nouvelle, ils y feraient certainement de merveilleuses découvertes.

Poétique ou, pour mieux dire, mythique fut aussi, dans ces sociétés, la conception du monde, et poétiques les histoires qu'elles racontent au sujet de leurs origines, de leurs luttes et de leurs vicissitudes ; et même, comme on l'a vu, leurs conceptions poétiques d'histoire sociale précèdent leurs conceptions cosmologiques, physiques et psychologiques. Appliquant inflexiblement ce critère, Vico développa sa théogonie naturelle, née naturellement dans les imaginations à l'occasion de certaines nécessités humaines : la genèse des douze dieux majeurs, c'est-à-dire de ceux que les a génies majores » imaginèrent et, en grande partie, apportèrent avec elles lorsqu'elles fondèrent les cités. Jupiter ou le Ciel, parlant par signes qui étaient des éclairs, fut l'auteur des premières lois de la famille ; Junon symbolisa les noces, Diane, la chasteté des mariages, Apollon, la lumière civile; Vulcain, Saturne et Cybèle représentèrent respectivement le feu mis aux forêts pour y faire des clairières, l'ensemencement et la culture de la terre ; Mars, leshérosqui combattaient « pro aris et focis » ; Vénus, la beauté civile. A côté de celte Vénus céleste surgit une Vénus plébéienne à laquelle furent données comme attributs les colombes, non pas pour signifier les passions amoureuses, mais parce que ce sont des oiseaux « dégénères », c'est-à-dire vils, comparés aux aigles; et une double signification, patricienne et plébéienne, fut attribuée de même à Vulcain et à Mars. Dans les douze déités majeures commencèrent à se refléter les orageuses relations des pères avec les « fnm u/i » ,au x lu lies et aux souffrances desquels font allusion les mythes de Tantale et de Sisyphe. Hercule, luttant avec A niée, caractérise les nobles des cités héroïques, et Antée, les < famuli » mutinés qui furent reconduits dans lés première! cités placées sur les hauteurs (Antée soulevé en l'air), vaincus et attachés ù la terre, c'est-à-dire as- Croce. I ;

treints a un travail servile. I.a naissance de la dixième divinité, Minerve, exprime l'affaiblissement, la diminution du pouvoir héroïque, puisque c'est le Vulcain plébéien (les « famuli » mutinés) qui, de sa hache (instrument de l'homme exerçant des métiers serviles), fond la tète à Jupiter. Mercure, par contre, représente la concession du droit bonitaire aux plébéiens et le maintien du droit quiritaire aux pères. La dernière des douze divinités, Neptune, naquit à lépoque où les peuples descendirent vers les côtes, et les fables de Minos, des Argonautes, de la guerre de Troie, du retour d'Ulysse, d'Europe et du taureau, du Minotaure, de Perséc, de Thésée, rappellent les colonies et les pirateries.

Même après la fondation des cités, l'histoire continue à être une mythologie. Et si les fondateurs de la civilisation, Zoroastre, Mercure Trismégiste, Orphée ou Confucius, ne sont pas des dieux à proprement parler, ce sont du moins des caractères poétiques. Ésope caractérise les associés ou serviteurs des héros, et c'est pourquoi il fut représenté comme laid, c'est-à-dire dénué de beauté civile (Jionestas) , et dans la fable ésopique de la Société des lions transparaît à merveille la réalité de l'association des héros avec les « famuli », oes derniers partageant les fatigues mais non le butin. Dracon, dont les historiens grecs nous apprennent seulement qu'il imposa des lois très sévères, symbolise la cruauté des héros envers leurs serviteurs. Solon fut un chef de parti de la plèbe athenienne, ou peut-être une simple personnification des plébéiens d'Athènes considérés sous l'aspect de leurs revendications. Caractères poétiques sont, dans l'histoire romaine, Homulus à qui furent attribuées toutes les lois concernant les ordres ; Numa, aulem- (fotloil relatives ,ui\ choses sacrées et aux cérémonies divines ; Tullus Hmstilius, qui dicta les lois et ordonnances de discipline militaire ; Servins Tullius, créateur du cens (qui, cou-

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trairement à la vérité historique, fut supposé avoir été la base d'il ne république populaire, alors qu'il était le fondement d'une république aristocratique) ; Tarquin l'Ancien, qui imagina les insignes et les costumes militaires. Même les décemvirs et les XII Tables devinrent des caractères poétiques, car on fit remonter à ces événements et personnages un très grand nombre de lois postérieures favorables à la liberté.

Ainsi, avant que les philosophes se fussent mis à étudier les mythes et à les interpréter, — du moins à ce qu'ils se figuraient, car, en réalité, ils en créaient de nouveaux (Platon, par exemple, introduisit dans celui de Jupiter son idée de l'air respirable qui parcourt et pénètre tout, et d'autres philosophes virent dans celui de Minerve sortant de la tète de Jupiter une description de la sagesse divine, ou dans ceux du chaos et de Yorcus la confusion des germes universels de la nature et la matière première deschosesï, — les poètes théologiens avaient exprimé dans ces mythes leurs idées, beaucoup moins métaphysiques ou physiques, mais toutes nourries de faits humains et politiques. Le chaos des poètes théologiensétait la confusion desgermes humains dans l'état de l'infâme communauté des femmes : il était confus parce qu'il n'y avait pas d'ordre dans l'humanité, obscur parce que sans lumière civile. L'orcus, monstre informe, dévorait tout, parce que les hommes, dans cette communauté, n'avaient pas forme d'hommes et étaient absorbés par le néant, car, ne pouvant reconnaître avec certitude leur progéniture, ils ne laissaient rien après eux. Les quatre éléments du monde correspondaient aux quatre éléments do la vie sociale : l'air où se tenait Jupiter foudroyant, l'eau des sources inépuisables, le feu qui brûla les forêts, et la terre où s'accomplit le labeur humain. Être et subsister furent conçus, le premier comme le. fait de mander (les paysans, pour exprimer qu'un malade

vit toujours, disent encore qu'il c mange » !), le second comme le fait de « se tenir sur ses talons ». La composition du corps était ramenée aux solides et aux liquides, l'àme à l'air, la génération au fait de « concipere » ou t concapere », c'est-à-dire de prendre tout à l'entour de soi les corps voisins, d'en vaincre la résistance, de les adapter et de les assimiler à sa propre nature, et toutes les fonctions internes de l'Ame étaient confiées à la tête, à la poitrine et au cœur.

Étroites, parce que restreintes à la vie de ces sociétés, étaient les idées cosmographiques. Le premier ciel ne fut pas situé plus haut que les sommets des monts, où les géants virent éclater la foudre ; l'enfer ne fut pas plus profond qu'une fosse, et ce ne fut que peu à peu qu'il gagna en étendue et en profondeur, et fut placé dans les vallées, par opposition au ciel, c'est-à-dire aux cimes des montagnes ; la terre s'identifiait avec les limites des champs cultivés. Avec le progrès des temps, le ciel, objet de contemplation d'où l'on lirait des augures, s'éleva davantage, et avec lui les dieux et les héros, qui furent mis dans les étoiles et dans les constellations, et l'on eut alors l'astronomie poétique. Les connaissances géographiques ne s'étendaient pas au delà du pays habité par chaque nation ; c'est pourquoi les peuples, en se portant dans des terres étrangères et lointaines, donnèrent aux nouvelles cités etaux montagnes, collines, détroits, îleset promontoires les noms en usage dans leur patrie d'origine ; l'Asie ou l'Inde furent d'abord, pour les Grecs, la partie orientale de de la Grèce même, l'Europe ou Hespérie en fut la partie occidentale, laThrace ou laScylhie, la partie septentrionale.

Mais nous ne donnerons pas plus de détails (et nous en avons déjà laissé de côté un très grand nombre), car ce ne sont pas les détails qui font le prix du tableau de l'Age historique peint par Vico. Elymologies, interprétations my-

LES SOCIÉTÉS HÉROÏQUES *l07

thi(|ues, genèse et succession chronologique des divinités, genèse et succession des formes phonétiques, métriques et stylisliques : tout cela, pris isolément, est contestable, mais l'ensemble est riche d'une vérité qui va plus loin que les affirmations particulières. C'est un puissant effort pour réévoquer une forme de société et d'humanité vivant, sans doute, dans les souvenirs et les monuments du passé et reconnai3sable encore, çà et là, à l'état de fragments, dans certaines parties du monde moderne, mais qui, pendant des siècles et jusqu'au temps de Vico, avait été comme ensevelie sous un fatras d'images étrangères, de paradigmes conventionnels, de préjugés de toute sorte, qui empêchaient d'en découvrir les véritables traits.

Wl

De la société héroïque le poète fut Homère ; et s'il fut tel, il ne put posséder cette profonde sagesse, celte haute et exquise moralité, cette suprême expérience de toutes les sciences et arts les plus sublimes, que lesphilosophes et écrivains anciens s'étaient imaginé trouver en lui et que lui attribuait encore l'opinion commune des littérateurs et des critiques du xvn* siècle.

Quel extravagant philosophe aurait été Homère, s'il avait été philosophe ; quel inepte ordonnateur de la civilisation grecque, s'il avait eu ce dessein ! Son Jupiter indique, comme mesure du respect qu'il fallait avoir pour lui, la force, la force brutale ; sa Minerve dépouille Vénus, frappe Mars d'une pierre, donne un coup de poing à Diane et est, à son tour, insultée par Mars ; un simple mortel, Diomède, blesse Mars et Vénus. Deux héros, Achille et Agamemuon, se lancent des injures qu'emploieraient à peine, de nos jours, des valets de comédie, se traitent de « chiens », i disputent de la façon la plus grossière les Briséis et les Chryséis. De nururs féroces, ils abandonnent aux chiens et aux corbeaux les cadavres de leurs ennemis ; intempérants, ils s'enivrent. Intelligence élevée, générosité <!»• cœur, équilibre spirituel sont choses que l'on chercherait en vain dans

lous leurs actes et sentiments. Ces héros se montren , en réalité, des hommes à l'entendement très court, à l'imagination très vaste, aux passions très violentes, incultes, harbares, intraitables, féroces, orgueilleux, défiants, obstinés dans leurs résolutions et, en même temps, d'une mobilité extrême, se laissant entraîner par tout nouvel objet qui leur apparaît. Ici aussi, le meilleur terme de comparaison peut nous être offert par la psychologie des paysans: ceuxci, comme on l'observe journellement.s'en rapportentà tout motif raisonnable qu'on leur dit, mais, étant faibles de raisonnement, ils laissent soudain échapper l'idée qui les avait persuadés et reviennent facilement à leur première intention. De même, les héros homériques se calment à la première parole qu'on leur oppose; ou bien, se souvenant tout-à-coup, dansle bouillonnement de la colère, de quelque triste événement, ils fondent en pleurs des plus amers ; ou bien encore, alors qu'ils sont dans la plus grande affliction, si quelque chose de gai se présente à eux (par exemple à Ulysse le souper d'Alcinoiis), ils oublient tout à fait les lamentations et ne sont plus qu'allégresse; ou bien enfin, alors qu'ils sont calmes et tranquilles, sur un mol innocent qui leur déplaît, ils se laissent emporter par une si aveugle co- !«n qu'ils menacent aussitôt d'une mort atroce celui qui l'a proféré. Même les vertus qui leur sont propres au suprême degré, leur esprit franc, vigoureux, magnanime et généreux, gardent ce même caractère passionné et irréfléchi.

I.o héros des héros, Achille, celui qui porte avec lui les destinée! de Troie, pour une offense privée que lui a faite MMimiMi offensa que, si grave qu'elle fût, il était injuste BDger par la ruine de la patrie et de toute la nation), se complaît a la perdition de tous les Greos* misérablement battus par Hector. Kt il m soûl à leur porter secours

que sous le coup <le la douleur qu'il éprouve lorsque Hector

200 la rniLOsopeiE de j. b. vico

a tué son ami Patrocle. Si encore il en était venu à cet extrême dédain par passion d'amour et par jalousie ! Mais non : pour cette Briséis que lui a enlevée Àgamemnon, — et pour laquelle il fait un vacarme à emplir la terre et le ciel, ce qui fournit toute la matière de Ylliade — , Achille ne montre pas, dans tout le cours du poème, ombre de désirs amoureux ; pas plus que n'en manifeste Ménélas qui met la Grèce entière en mouvement contre Troie, parce qu'Hélène lui a été ravie, mais qui n'est jamais tourmenté par la jalousie à l'idée que Paris la possède. Privé de tout sentiment d'humanité, à Hector qui veut s'entendre avec lui au sujet de sa sépulture s'il le tue dans le combat, Achille répond férocement, sans réfléchir à l'égalité de leur rang ni à la mort qui nivelle tout : « Quand le3 hommes se sont-ils jamais entendus avec les lions, et quand les loups et les agneaux eurent-ils les mêmes volontés ?» ; et il ajoute : « Quand je t'aurai tué, je te traînerai, attaché tout nu à mon char, pendant trois jours, autour des murs de Troie » (comme il le fit ensuite réellement) ; et, finalement : * Je te donnerai àmanger à mes chiens de chasse ». Et cela, il l'aurait fait aussi, si Priam, le malheureux père, n'était venu à lui pour racheter le cadavre. Mais, même dans cette rencontre suprêmement émouvante, après avoir reçu dans sa tente Priam (qui, la nuit, conduit par Mercure, avait passé tout seul au milieu du camp des Grecs) et après l'avoir admis à sa table, pour un seul mot que laisse involontairement échapper le malheureux vieillard se lamentant sar la perte de son valeureux fils, Achille oublie les lois les plus sacrées de l'hospitalité et, sans se laisser reteuir par la confiance pleine et entière que Priam lui avait témoignée, sans se laisser toucher par les terribles malheurs de ce roi, sans éprouver aucune pitié pour ce père, aucune vénération pour ce vieillard, sans réfléchira l'inconstance du sort, chose qui. cependant, est la plus propre à exciter la compassion, il

entre dans une colère bestiale et le menace de lui « trancher la tète » ! La mort même ne fera pas taire le ressentiment qu'a provoqué en lui l'enlèvement de Briséis, si la très belle et malheureuse princesse Polyxène, fille de ce Priam naguère riche et puissant, devenue une misérable esclave, n'est pas sacrifiée sur son tombeau afin que ses mânes assoiffés de vengeance boivent jusqu'à la dernière goutte ce sang innocent. Et, aux enfers, quand Ulysse lui demande ce qu'il voudrait être maintenant, Achille répond : « Le plus vil esclave, mais vivant ». — Voilà le héros qu'Homère, avec l'éternelle épilhète d'« irréprochable » (fcjrjfiwv), chante aux peuples grecs et donne comme un exemple de vertu héroïque. Un tel héros, qui place toute la raison dans la pointe de sa lance, ne peut être considéré que comme un orgueilleux dont on dirait aujourd'hui qu'il ne se laisse pas marcher sur le pied.

Si les plus grands caractères d'Homère sont tellement en désaccordavec notre nature civilisée, les comparaisons dont il se sert sont tirées des bêtes fauves et autres choses sauvages. Et si les mœurs qu'il représente — mœurs d'enfants par la futilité de la pensée, de femmes par la vigueur de l'imagination, de jeunes gens violents par l'ardent bouillonnement de lacolère — et les fables dont Y Odyssée est pleine, fables dignes d'une pauvre vieille amusant des bambins, empêchent d'attribuer à Homère aucune science secrète, la façon dont il réussit ces comparaisons féroces n'est certainement pas le fait d'un esprit apprivoisé et poli par une philosophie quelconque. Ce n'est pas non plus d'un esprit rendu humain et compatissant par la philosophie qu'aurait pu naître ce style truculent et farouche dans lequel sonl dé- • rites tant de batailles si diverses et si sanglantes, tant d'espèces-de massacres si variées et loutes d'une cruauté exliavagante, qui constituent particulièrement la sublimité de Y Iliade.

Mais qui fut, en réalité, Homère 1 Que disent de lui les écrivains anciens, que résulte-t-il de ses poèmes ? Si on lit sans idées préconçues Y Iliade et YOdyssëe, on esta tout instant choqué par des extravagances et des incohérences. Incohérences de mœurs, qui nous transportent tantôt ici, tantôt là, à des époques très éloignées les unes des autres : d'une part, nous voyons Achille, le héros de la force ; de l'autre, Ulysse, le héros de la sagesse ; d'une part, la cruauté, la grossièreté, la férocité, l'atrocité ; de l'autre, le luxe d'Alcinoùs, les délices de Calypso, les plaisirs de Circé, les chants des sirènes, les passe-temps des prétendants qui sollicitent et môme assiègent les chastes Pénélopes ; d'une part, des mœurs rustiques et rudes, de l'autre, des jeux, des vêtements magnifiques, des aliments exquis et l'art de sculpter les has-reliefs et de fondre les métaux ; d'une part, une rigide société héroïque, de l'autre, jusqu'à des indices de libertés populaires. Ces mœurs si délicates s'accordent mal avec celles, si sauvages et si féroces, qui se trouvent attribuées, à la même époque, aux mômes héros, particulièrement dans Y Iliade. Réunies danB un même temps, elles deviennent inconciliables : des îmeurs de l'époque troyenne, on saute sans transition à celles du temps de Nu ma ; à tel point que, « ne placidis cotant inmitia », on est contraint de penser que les deux poèmes furent l'œuvre de plusieurs mains. Incohérences d'allusions géographiques qui, elles aussi, nous ballottent dans des milieux physiques divers et lointains : Y Iliade, à l'est de la Grèce, vers le nord ; YOdyssée, à l'ouest, vers le midi. Incohérences de langage, mélange des dialectes, qui subsistent malgré la revision d'Aristarque, et pour lesquels on a proposé les pltlf «'liantes hypothèses, par exemple celle d'après laquelle Homère aurait emprunté les éléments de sa langue aux diverses populations grecques.

Si, des poèmes, on passe aux traditions relatives à leur

UOMKRE ET LA POÉ6IB PRIMIT1VK 203

auteur, ou constate bien vite qu'il ne faut pas ajouter foi aux vies d'Homère écrites par Hérodote (ou par un autre) et par l'lutarque. Sur Homère, les données de faits les plus élémentaires font défaut : c'est précisément là où les anciens parlent de celui qui fut la plus grande lumière de la Grèce, que nous sommes laissés dans la plus complète obscurité. On ne sait d'Homère ni le temps où il vécut, ni le lieu de sa naissance : tous les peuples grecs voulaient qu'il fût né parmi eux. On raconte bien qu'il fut pauvre et aveugle ; mais ce sont là de ces détails précis qui éveillent les soupçons, de même qu'excite le rire la thèse de Longin, disant qu'Homère composa Y Iliade dans sa jeunesse et V Odyssée dans sa vieillesse. Il serait admirable que l'on eût connu de telles particularités d'un individu dont on ignoraensuite ces deux choses insignifiantes : le temps et le lieu I Et la critique doit se demander, avant tout, comment il serait possible qu'un seul homme eût composé deux aussi longs poèmes, à une époque où l'écriture n'existait pas encore, puisque les trois inscriptions héroïques, L'une d'Amphitryon, l'autre d'Hippocoon et la troisième de Laomédon, dont Vossius parle avec trop de bonne foi, sont des impostures semblables à tant d'autres qu'ont coutume de faire les falsificateurs de médailles.

Toutes ces considérations firent nailre chez Vico le soupçon qu'Homère pourrait bien avoir été, non pas un personnage réel, mais, lui aussi, un de ces caiuctères poétiques auxquels fuient rapportées, dans L'antiquité, de longues séries d'action*, d'œuvres ei d'événements. Si l'on essaie en effet de peneerque les poèmes homériques ne sont pas l 'invention d'un individu, mais deux grandi trésors des munis «le la Grèce ancienne, contenant l'histoire du droit naturel et «le l'époque béroique dei Grecs ; si l'on pense, non pas à an seul poète» mais à tout on peuple poète, non pas a une

teinie d'un seul jet, mais a une | lie populaire qui s'est

développée pendant des siècles, lout s'éclaircit et s'accorde. Alors s'expliquent les extravagances des fables homériques, Ylliade et VOdyssée ayant été composées durant le troisième âge des fables, vraies et sévères chez les poètes théologiens, altérées et corrompues chez les poètes héroïques, el introduites, ainsi corrompues, dans les deux poèmes. On s'explique la diversité des mœurs, diversité qui rappelle les diverses époques de la composition ; el aussi le jeune Homère et le vieil Homère, symboles de la plus ancienne et de la plus récente période de la Grèce primitive. On s'explique les divers lieux de naissance et de mort assignés à l'auteur et la variété de ses dialectes, puisque divers et variés furent les peuples qui produisirent ces chants. On s'explique enfin pourquoi chaque peupie grec voulait qu'Homère eût été son concitoyen, car ces peuples mêmes furent précisément cet Homère ; et pourquoi il fut dépeint comme aveugle et mendiant, car tels étaient d'ordinaire les chanteurs qui parcouraient les marchés en récitant des histoires. 11 faut donc, pour qu'il soit compris dans sa vérité, qu'Homère se perde dans la foule des peuples grecs et qu'on le considère comme une idée ou caractère HÉROÏQUE, comme le type des Grecs racontant et chantant leurs histoires. Ce qui, dans l'Homère tel qu'on se le représentait jusqu'alors, n'était que confusion et invraisemblance, devient ainsi, dans l'Homère réel ici retrouvé, d'une convenance et d'une nécessité absolues. El, surtout, cet Homère mérite l'éclatante louange d'avoir été le premier historien que nous connaissions de toute la Grèce. On a, dans Homère, un document de la primitive identité de l'histoire et de la poésie, et une confirmation de ce qu'on lit chez Slrabon, à savoir que, avant Hérodote et même avant Hécatée de Milet, l'histoire des peuples grecs fut écrite par leurs poètes. Dans deux passages célèbres de 1 (h/i/ssée, il est dit, pour féliciter quelqu'un d'avoir bien

narré une histoire, qif « il l'a racontée en musicien et en chanteur ».

Vico n'entreprit pas de recherches plus détaillées au sujet du mode d'élahoration des poèmes homériques. Il semble toutefois pencher pour deux principaux auteurspoètes, l'un pour Y Iliade, natif de l'est de la Grèce, vers le septentrion, l'autre pour YOdyssde, natif de l'ouest, vers le midi ; et il donne au mot « Homère » le sens de « celui qui compose et Jie ensemble des fables ». Mais, d'autre part, et à cause de la signification purement idéale que ce nom a pour lui, on ne peut exclure l'interprétation d'après laquelle les deux Homères auraient été, à leur tour, deux courants poétiques et deux groupes de peuples ou de chanteurs de peuples. Les personnages historiques que Vico trouve devant lui sont les rhapsodes, hommes vulgaires qui, séparément, s'en allaient à travers les cités grecques en récitant dans les marchés et dans les fêtes tels ou tels des chants d'Homère. Et il s'écoula un laps de temps considérable depuis la composition primitive jusqu'aux Pisistratides qui firent séparer et ordonner en deux groupes, Ylliade et YOdyssce, les chants homériques (ce qui montre bien qu'on se trouvait alors en présence d'un amas confus de matériaux) et décrétèrent que, désormais, ils seraient chantés par les rhapsodes aux Panathénées.

Quoiqu'il en soit, ce n'est certainement pas dans celle résolution, entendue matéribllembnt, de l'individu Homère en un mythe ou caractèhe poétique qu'est l'importance (pas plus, peut-être, que ce n'est la vérité) de la théorie de Vico. Des incohérences qu'il notail, et pas toujours avec exactitude (ce qui, d'ailleurs, est un détail négligeable, car il esl facile de compenser ses observations inexactes par les imm breuses observations exactes auxquelles elles se mèlenl), il n'y avait pas de rigonreilX passage logique à l'affirmation de la non existence d'an Homère individuel, principal auteur de

206 LA PH1LOSOPHIK DK J. B. VICO

l'un des poèmes ou de tous les deux. Ces incohérences pouvaient servir à démontrer que le poète ou les poètes travaillèrent sur une riche matière traditionnelle, de provenance très variée quant aux lieux et aux époques et non pas disposée par couches suivant sa provenance, mais mélangée et bouleversée dans toutes ses couches. Un ou plusieurs poètes, ou bien un grand nombre de poètes et un habile compilateur de leurs chants, ou une société d'habiles compilateurs : ces hypothèses et d'autres analogues pouvaient être proposées (comme elles l'ont été depuis) avec autant de raison et soutenues (comme elles le furent) par des argumentations tout aussi valides et tout aussi défectueuses parce que ne pouvant être appuyées sur des documents. Mais.au fond de celte résolution d'Homère en un caractère poétique (ainsi que dans d'autres résolutions analogues faites ou tentées par Vico), était la découverte de la longue et laborieuse genèse historique par laquelle passa la matièhk de ces poèmes qui, en ce sens, pouvaient parfaitement être appelés le produit de la collaboration du peuple grec tout entier. La substitution à Homère d'un peuple d'Homères fut, cette fois encore, la mythologib lissée par Vico sur sa propre découverte, mythologie qui doit être retraduite en prose scientifique. De même, l'analyse que Vico donne des mouirs des poèmes homériques peut bien être, et est réellement, non seulement mélangée (;àet lu de quelques inexactitudes, mais, engouerai, exagérée et unilatérale. Néanmoins, cette analyse, prise dans son ensemble, était un immense progrès et ouvrait de nouvelles voies k la critique homérique. Et comment pouvait-on renverser le résistant fantoche du noble héros homériqoe, grand seigneur et bon prince, inimitable exemple des vertus civiques, militaires et privées, si ce n'est eu lançant contre lui cet Achille assez rustre, plein '1*' passions élémentaires, violent, têtu, irréfléchi, prompt

aux «''huis généreux mais aussi aux explosions de colère bestiale.

Non moindre est le progrès que Vico fait accomplir à l'intelligence artistique de la poésie homérique. Reconnaître, chez le poète Homère, une absence de bonne philosophie raisonnée, eut été, dans la bouche de tout autre critique de ce temps, énoncer un véritable blâme; mais, dani la bouche de Vico, et en conséijuence de ses nouvelles idées esthétiques, c'était un éloge. Les erreurs que l'on découvrait chez Homère à la lumière de l'intellectualisme et de la critique néo-classique, induisaient ces critiques à répéter volontiers le mot d'Horace : « quandoque bonus durmitat Ilomerus». Vico, tout au contraire, s'écrie: « S'il n'avait pas sommeillé si souvent, Homère n'aurait jamais été aussi bon ! » (aNisi itu s.rpe dormitasset, mmquam bonus fuitH / Bomerut ! »). C'est précisément parce qu'il ne fut pas philosophe qu'Homère fut un très grand poète. Il eut une mémoire vigoureuse, une imagination robuste, uq esprit sublime; et ni les philosophes ni les arts poétiques et critiques qui vinrent ensuite ne purent créer un poète qui se rapproche de lui. Il fut le seul qui sut trouver des caractères héroïques; ses comparaisons sont incomparables; ses sentences sont sublimes, exprimant la personnalité (Dénie de ceux qui les pensent, et produites par la force d'une imagination ardente ; son éloculion est pleine d'évidence et de splendeur; son langage est tout en similitudes, images et comparaisons, privé de ces idées de genres et d'esp qui définissent intellectuellement les choses. Il n'est pas délicat, mais grandi parce que la délicatesse est une petite vertu et que la grandeur méprise naturellement ce qui esl petit : ou plutôt, «if même qu'un grand et rapide torrent ne peut faire autrement que <1«' rouler des eaux troubles et d'entrainer, dans la violence <!«' son courant, «l«^ pierres et dt's troncs d'arbres, de même il se trou se souvenl ohea

Homère des choses viles. Mais le torrent, avec toutes ses impuretés, s'en va superbe et impétueux ; et Homère, malgré ses grossièretés et, en partie, à cause d'elles, n'en est pas moins, et toujours, lr père et le prince de tous les

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