POÈTES SUBLIMES
La rénovation de la critique homérique portait en elle la rénovation de toute l'histoire littéraire de l'antiquité. Mais Vico se borne à quelques indications sur d'autres points de cette histoire : il n'était pas un spécialiste, il n'écrivait pas en spécialiste et, trop souvent, ne pouvant résoudre par des documents et par la pensée les problèmes qu'il se proposait, il les résolut par l'imagination qui, d'ailleurs, était toujours, chez lui, toute sillonnée d'éclairs de vérité. Ainsi, les poètes cycliques n'ont probablement pas reçu ce nom à cause du cercle de gens du peuple au milieu duquel (comme les c Rinaldi » ou t cantastorie » (1) que Vico voyait sur le môle de Naples) ils déclamaient des poèmes, et ce cercle n'avait rien à voir avec le « vilem patulwit<iu>orbem » d'Horace ; mais qu'ils aient été assez peu différents de ces rhapsodes napolitains, cela n'est pas mal observé. De même, et pas plus qu'il n'y a lieu de s'attarder sur les conjectures relatives à l'âge d'Hésiode ou d'Ésope, on ne prendra à la lettre les trois époques que Vico distingue dans la poésie lyrique : hymnes religieux, chants funéraires pour les héros morts et, enfin, poésie lyrique mélique ou « airs de musique », dans laquelle rentrerait Pindare et qui, florissante au temps de la vertu t pompeuse » de la Grèce, fut admirée dans les jeux olympiques où chantaient ces poètes; cependant, Vico a fort bien remarqué ici la différence qui sépare la poésie lyrique primitive et le lyrisme raffiné et savant. Pour ce qui est de la tragédie, il la fait remonter au dithyrambe ou satire dramatique (dont aucun spécimen ue
(1) Cf. la noie, p. 175,
nous a été conservé) et à des coutumes rustiques qu'il rapproche rie celles qui, de son temps, existaient encore en Campanie durant la saison des vendanges, et il note les rapports de la tragédie et de l'épopée. La tragédie naquit grossière, à une époque où l'esprit héroïque s'était déjà éteint ; et elle se perfectionna en devenant trihutaire de la poésie homérique, en s'inspirant des personnages de celle-ci et en fuyant les caractères d'invention nouvelle. Ktroitement apparentée avec la tragédie fut la comédie ancienne, dérivée elle aussi d'un chœur et conservant son empreinte archaïque dans ce fait qu'elle mettait à la scène des personnages vivants et des faits réels. Mais un profond changement d'esprit marque au contraire la comédie nouvelle, où la philosophie fit directement sentir son influence. Aux genres fantaisistes avaient succédé les genres intelligibles ot raisonnes ; et Ménandre ainsi que les autres poètes de la comédie nouvelle, vivant aux temps les plus humains de la Grèce, prirent les genres intelligibles des mœurs humaines et en firent la peinture dans leurs comédies, sur lesquelles on sent qu'a passé le souffle de la philosophie socratique. C'est pourquoi les personnages de la comédie nouvelle furent des personnages imaginés de toutes pièces, et des personnages non plus publics, mais privés ; et comme le cliirur est un public qui raisonne et qui ne peut raisonner que sur des affaires publiques, le chœur ne put plus trouver place dans cette comédie. C'est vers cette époque que l'on commença à introduire dans la poésie les héros excellents, les héros moralement parfaits. Arislole, se souvenant de la forte individualion des caractères homériques, érigeait encore en précepte d'art poétique que les héros de tragédie ne doivent être ni très bons ni très méchants, mais qu'ils doivent offrir "an mélange de grandes vertus et de grands vices. Mais les poètes des temps postérieurs forgèrent, en se servant de l'idée construite par les philosophes, un Croce. 14
« héroïsme de vertu », un héroïsme qui va jusqu'à mériter l'épilhète de « galant ». A cet effet, ils imaginèrent des fahles toutes nouvelles, ou hien ils prirent les anciennes fables, qui, à l'origine, étaient graves et sévères, telles qu'elles convenaient à des fondateurs de nations, et ils les efféminèrent en les ployant à l'effémination des mamrs. Galant est aussi le «berger» des bucoliques grecques, des Moschus et des Bion, « pourris d'amour suprêmement délicat». Une observation générale concernant les littératures grecque et romaine est que, chez elles, les frontières de la poésie et de la prose furent réciproquement gardées avec tant de rigueur qu'aucun ancien n'écrivit à la fois des discours et des poèmes (l'unique exception serait peut-être les méchants vers, ridenda poemata, de Cicéron) ; ce que Vico essayait d'expliquer par les mœurs démocratiques qui contraignaient les orateurs à se tenir soigneusement éloignés du culte des modes d'expression élevés et imagés, peu intelligibles pour le peuple et qui, par suite, l'auraient empêché d'avoir facile et pleine connaissance des causes à juger.
La littérature romaine, Vico n'en parle pas aussi abondamment que de la littérature grecque, laquelle lui apportait des documents bien plus primitifs. 11 entrevoit d'ailleurs, dans ses origines, quelque chose d'analogue à la littérature grecque : les premiers poètes et les premiers auteurs de la langue latine furent les Saliens, poètes sacrés; et cela conformément aux principes de l'humanité des nations qui, dans les premiers temps, lesquels furent religieux, ne durent louer que les dieux. Et de même que les fragments des hymnes saliens, ce plus ancien monument de la langue latine qui nous soit parvenu, ont une allure de vers héroïque, de même le mètre héroïque se sent dans les mémoires des triomphateurs romains, par exemple dans le I DiipIIo )/itif/)in dirimmdn, regibut tuàjugandii » de Luolllf Kinilius llegillus. et dans le « Fudit, fugat, prosternU
maximas legiones » d'Acilius Glabrio. Les premiers poètes romains, eux aussi, chantèrent des histoires vraies : tel est le cas pour Livius Andronicus dans sa Homanide, qui contient les annales des anciens Romains, pour Na'vius, et, après lui, Ennius, qui racontèrent les guerres carthaginoises; et la satire médisait de personnes réelles et, pour la [dupait, notoires. Mais, différents en cela des Grecs, les Romains qui, dans leurs mœurs, marchèrent d'un pas mesuré, ne passèrent pas rapidement et hrusquement de la barbarie à la délicatesse, et c'est pourquoi ils perdirent tout à fait de vue leur histoire des dieux (que V'arron appelle c temps obscur » des Romains) et ne conservèrent en langage vulgaire que l'histoire qui s'étend de Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petelia. La littérature romaine, dans ses plus grands monuments, est l'œuvre de poètes cultivés, tels que Virgile, que Vico admire pour sa profonde science des antiquités héroïques, mais dont il dit (contrairement à la critique néo-classique et d'accord avec le jugement de Plutarque et de Longin) que, sous le rapport de la force poétique, on ne peut le comparer à Homère. C'est aussi une poésie cultivée et réfléchie que celle d'Horace qui, comme Pindare dans les temps pompeux de la Grèce, composa ses odes h l'époque la plus i fastueuse » de Rome, c'est-à-dire au siècle d'Auguste.
Une littérature qui aurait offert à Vico des éléments ûré» cieux pour l'étude de la poésie primitive, c'est la littérature biblique ; et Vico fait, en réalité, quelques pas vers elle, lorsqu'il note que la poésie fut la langue primitive de toutes les nations, « y compris le peuple hébreu », que Moïse ne fit aucun usage de la science secrète des prêtres égyptiens et qif i! composa son histoire « dans un style qui a beaucoup de conformité avec celui d'Homère, qu'il dépaâM même pour la sublimité de l'expression ». Mais Vico s'écarte aussitôt de ce sujet, comme si un instinct L'avertisMi1 qu'il pour-
rait lui arriver de traiter le Pentateiique comme Y Iliade et Moïse comme Homère. C'est pourquoi il préfère s'extasier devant le mot par lequel Dieu se décrit à Moïse : « Ego sum qui sum », mot d'une profondeur métaphysique, dit-il, que les Grecs atteignirent à peine avec Platon, lequel conçut Dieu comme tb ov, et que les Latins ignorèrent jusque dans les temps les plus avancés, à tel point que le mot « eus » n'apparlientqu'àla basse latinité. Ou bien il fait remarquer, et avec insistance, que, à l'époque où régnait chez les Grecs un droit naturel tout de superstition et de férocité. Dieu donna à son peuple une loi « si pleine de dignité en ce qui concerne les dogmes de la divinité et si remplie d'humanité en ce qui concerne les pratiques de la justice que, même aux temps les plus humains de la Grèce, elle ne fut ni comprise par les Platons ni pratiquée par les Aristides; » une loi « dont les dix articles suprêmes contiennent une justice éternelle et universelle, fondée sur l'excellente idée de la nature humaine épurée, et peuvent, par l'habitude, former un sage, ce que ne pourraient faire que difficilement, par des raisonnements, les maximes des meilleures philosophie* ; c'est pourquoi Théophraste appela les Hébreux des philosophes par nature ». La « volonté de croire » est, ici, d'autant plus efficacement opérante et d'autant plus manifeste que, ainsi que nous avons lieu de le supposer, Vico a dû lire le Tractatus theologico-politicus de ce Spinoza qu'il abhorrait ; celui-ci dénie aux prophètes hébreux les a uubli- ?nes cogitationes » et ne leur reconnaît que la« pietatem i ; il soutient qu'ils n'enseignèrent que des choses « admodum simplices qux ab unoquoque facile percipi poterant, atque has eo stilo adornavisse iisque rationibus cojifirmavisse quibus maxime multitudinis animus ad devotionem erga Deum moveri posset » ; il affirme que les lois révélées par Dieu à Moïse « nihil aliud fuissent (juurn jura siugularis hebrxorum imperii », et il institue des recherches sur le
texte de la Bible et sur l'authenticité et la diversité des auteurs des livres du Pentateuque. On dirait presque que c'est la critique biblique de Spinoza qui a incité Vico à sa critique de la formation et de l'esprit des poèmes homériques et que, après avoir passé ainsi de l'histoire sacrée à l'histoire profane, de Moïse à Homère, il s'est obstiné à ne repasser, à aucun prix, d'Homère à Moïse, de l'histoire profane à l'histoire sacrée.