‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 30 sur 48 · L HISTOIRE DE ROME ET LA FORMATION DES DÉMOCRATIES · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DE ROME ET LA FORMATION DES DÉMOCRATIES

La société héroïque, à la période de jeunesse et de vigueur où nous l'avons décrite ci-dessus, contient et comprime énergiquement en elle l'élément d'opposition, les « famxili », ou clients, ou vassaux, c'est-à-dire la plèbe, et s'en Fait même un appui. Mais cet élément réussit peu à peu à se détacher d'elle, à se dresser en face d'elle, à lutter contre elle d'une façon ouverte et ininterrompue, si bien qu'il finit par bouleverser cette vieille société et par donner vie et forme à une société nouvelle dans laquelle il se fond : la société démocratique, la république populaire. La pensée de Vico est bien que ce processus est le même chez tous les peuples, mais, ses références à des histoires autres que celle de Rome faisant défaut ou étant très vagues (c'est à peine s'il dit quelques mots de l'origine de la démocratie athénienne), la description de ce processus devient, dans les pages de la Science nouvelle \ un fragment d'histoire romaine ou, comme on dirait aujourd'hui, de l'histoire sociale de Rome.

Ce que Vico a pu conjecturer touchant les populations et la civilisation primitive de l'Italie n'a pas grande importance, car, dans ce domaine, plutôt archéologique et ellino-

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graphique qu'historique, il ne fit pas beaucoup d'études spéciales. Dans son De antiquissima Italorum sapientia, il avait donné comme arrière-plan à l'origine de Rome une très ancienne civilisation italique, antérieure à la civilisation grecque et venant de l'Egypte, civilisation que les Romains auraient absorbée d'une manière conforme à leur caractère, c'est-à-dire en en rejetant les hypothèses théoriques pour en prendre les résultats pratiques (c'est de cette façon qu'ils prirent aux Étrusques leur religion tragique ainsi que l'art de ranger une armée eu bataille, et, plus tard, aux Athéniens et aux Spartiates, les lois), et en restant ainsi dans l'ignorance et la férocité ; d'où il serait advenu qu'ils parlèrent une langue de philosophes sans être philosophes. Par la suite, Vico garda quelque temps encore sa thèse de l'antériorité et de l'indépendance delà primitive civilisation italique par rapport à la civilisation grecque, et considéra Pythagore moins comme le fondateur delà science italique que comme l'un de ceux qui l'ont cultivée : mais il semble, finalement, avoir abandonné aussi cette thèse, de même qu'il abandonna définitivement celle d'après laquelle l'origine de la religion, de la langue, des mœurs et des lois de Rome s'expliquerait par des imitations de l'étranger, et il avoua « ingénument », à l'exemple du Cratyle de Platon, « s'être trompé dans celte partie ». Dans quelles conditions Rome naquit, Vico ne sait le dire avec précision ; ce qui est rti tain pour lui, c'est que, si le monde ne commence pas avec l'histoire de Rome, celte histoire est cependant un nouveau commencement : il prend comme point de départ 1 asile de Romulus, c'est-à-dire les familles des pères qui accueillent dans leur sein des malheureux errants et en font leurs << famuli ». Rien d'une colonie troyenne ; Vico connail la dissertation de Rochart ^1663) contre la légende de la venue d'Knée en Italie, et il en accepte les conclusions, qui confirment les doutes dt'-ja manifestés par quelques

écrivains anciens. Pour Vico, l'origine troyenne est une falde née du croisement de deux « orgueils » nationaux : celui des Grées, qui firent tant de bruit de la guerre de Troie et introduisirent à Rome leur Énée, et celui des Romains, qui accueillirent ce dernier afin de pouvoir se vanter d'une illustre origine étrangère ; cette fable ne put donc se former que bien après l'époque de la guerre contre Pyrrhus, alors que les Romains commençaient à goûter les choses grecques. Pour expliquer les noms et les mythes grecs mêlés au récit de l'histoire primitive de Rome, ainsi que l'alphabet romain si semblable à l'ancien alphabet grec, Vico serait plutôt enclin à proposer cette hypothèse que, dans les premiers temps, les Romains auraient vaincu et détruit quelque colonie grecque située sur le rivage du Latium (et demeurée ensuite ensevelie dans les ténèbres de l'antiquité) et que, en accueillant à Rome, comme réfugiés et associés, les habitants de cette colonie, ils se seraient imbus d'assez nombreuses traditions et coutumes helléniques.

Vico ne s'attarde pas non plus sur les incidents historiques de la période royale ; et c'est même là une des principales différences entre sa critique et celle que l'on avait commencé à faire, ou que l'on fit peu après lui, relativement aux premiers siècles de l'histoire romaine. Vico n'a pas pour objectif de substituer à des anecdotes légendaires des anecdotes historiques, mais de comprendre la substance des institutions et les modes de leur changement. 11 a (comme nous l'avons vu), au sujet de la période royale, deux idées directrices : l'une que ce ne fut pas là une période de monarchie mais d'aristocratie, à laquelle est par conséquent applicable le type de la société héroïque ou de la république des pères-, l'autre, que les noms des rois sont des symboles ou « caractères poétiques » des institutions de celte société. Comme nous avons déjà eu aussi l'occasion

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(le l'indiquer sommairement, l'ordre établi par Servius Tullius ne devait pas, d'après Vico, être entendu ainsi que l'avaient fait à tort les Romains en des temps postérieurs, comme la base de la liberté populaire, car ce fut en réalité la base de la liberté seigneuriale, les patriciens concédant aux plébéiens le domaine bonitaire des champs avec l'obligation de leur payer à eux, patriciens, le cens et de les servir, à leurs propres dépens, dans les guerres. Et J uni us Brulus, en chassant lesTarquins et en remplaçant le roi par deux consuls ou rois aristocratiques annuels, rendit à la république romaine sa forme première, c'est-à-dire que, par lui, les seigneurs furent délivrés de la domination de leurs tyrans, le peuple restant sous la domination des seigneurs.

L'oppression que les patriciens exercèrent sur la plèbe après celte réintégration accomplie par Junius Brutus, la lutte qu'ils suscitèrent et la résistance qu'ils déployèrent, furent l'Ame de la nouvelle évolution et contiennent le secret de la grandeur de Rome, la « clavis historix romanx univers* ». Polybe a donné de celte grandeur une explication trop vague, en la plaçant dans la vertu ou la religion des patriciens, et il a plutôt narré les faits que les causes de cette vertu. Machiavel aussi est critiqué par Vico, une fois parce qu'il rapporte la cause de la grandeur romaine à diverses institutions civiles et militaires, sans découvrir la source de ces institutions, c'est-à-dire le caractère de cette société ; et, une autre fois, parce qu'il en cite une cause partielle, à savoir la magnanimité de la plèbe. Plularque lui sembla inférieur à tous, parce que, jaloux de la vertu et de la sagesse romaines, il attribue cette grandeur à la fortune. En réalité, si les Romains soumirent à leur domination les autres cités du Latin m, puis l'Italie et, finalement, le monde, c'est que, chez eux, l'HiaoiSMS était encore jkunk, tan. lis que, chez les autres peuples do Lalium, il avait com-

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mencô à vieillir. Grâce à cette vigueur juvénile, les patriciens furent forts dans la conservation de leur ordre ainsi que de la religion sur laquelle il se fondait et qui le garantissait (les nobles, remarque ici Vico, furent toujours et partout religieux, et quand ils commencent à mépriser la religion dans laquelle ils sont nés, c'est le signe manifeste qu'une nation court à sa perte) ; la plèbe fut magnanime dans sa volonté de participer à la religion, aux auspices et à tous les droits civils ; les jurisconsultes, enfin, furent sages dans l'interprétation des lois anciennes et dans leur successive application aux nouveaux cas qui demandaient à être réglés, et ils travaillèrent de toutes leurs forces à n'étendre que le moins et le plus lentement possible le sens du texte de ces lois. C'est pour celte raison principalement que l'empire romain s'agrandit tellement et dura si longtemps, car, dans ses vicissitudes politiques, il fit en sorte de rester ferme sur ses principes. Aux rivalités entre les ordres est due aussi la vaillance à la guerre, car les nobles se dévouaient naturellement au salut de leur patrie, salut qui conservait à leur ordre tous les honneurs civils, et les plébéiens accomplissaient les plus remarquables exploits afin de prouver qu'ils méritaient les honneurs des nobles. Kl quand les Romains étendirent leurs conquêtes et parcoururent victorieusement le monde entier, ils firent usage de quatre règles qu'ils avaient déjà appliquées à Rome visà-vis des plébéiens ; car ils réduisirent à l'état de clientèle les provinces barbares en y envoyant des colonies ; aux provinces dociles, ils laissèrent le domaine bonitaif* def champs; à l'Italie, ils permirent le domaine quiritaire; aux municipes ou villes qui avaient bien mérité deux, ils appliquèrent le môme traitement d'égalité qu'avait fini par obtenir la plèbe*

Les résultats des premières luttes dans lesquelles, selon Vico, se trouvait en question le domaine bonilaire des

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