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h»' ces « recours », Vico ne cite et n'étudie qu'un seul cas: la période de l'histoire européenne que, de son temps précisément, les historiens avaient commencé à délimiter plus strictement et à appeler (ce que Vico cependant ne fait pas encore) le « Moyen Age ».
Que c'eût été une période de décadence et de barbarie, ce n'était certainement pas là une pensée nouvelle pour la conscience, car. spécialement à l'époque de l'humanisme, on avait éprouvé détachement et horreur à l'égard de ces siècles « mediae et infinité latinitalis » où furent négligés et dispersés les trésors des littératures classiques et où les bonnes études s'affaiblirent ou disparurent tout à fait. K( Mite conscience générale de l'Europe cultivée était surtout vive et pleine en Italie, car ce pays ne pouvait oublier que si, pour d'autres peuples, cette période fut le commencement de la fortune, de la puissance et de la civilisation, le moyen âge fut, pour lui, la fin de la grande Home, l'avilissement du nom romain sous l'orgueil vandale, « isigoth et lombard, la dévastation des riches cités, la deslrurtion des monuments majestueux dont on voit encore partout lee lamentables débris. Machiavel avait, au début de ses Histoires, tracé l'énergique tableau, que tout le inonde
connaît, du changement général qui suivit la chute de l'Empire d'Occident. Mais passer en revue les ruines ou recueillir les antiquités médiévales, ce n'était pas encore pénétrer dans l'esprit intime de cette époque, de même que noter les défauts d'un homme et ce qui le distingue d'un autre ne signifie pas comprendre l'Ame de cet homme non plus que celle de l'autre. Vico inaugure l'intelligence de l'Ame médiévale, c'est-à-dire de la constitution mentale, sociale et culturelle de cette époque.
Bien que vivant dans une partie de l'Italie où abondaient, non seulement les documents, mais aussi les survivances du moyen Age. Vico confesse que ces temps de la seconde barbarie lui avaient paru beaucoup plus obscurs que les temps de la première barbarie, et que c'était de celle-ci qu'il avait tiré des lumières pour comprendre l'autre. Et il l'avait comprise par le fait même qu'il l'avait ainsi baptisée : « seconde barbarie » ou « renouvellement » ou encore «retour de la barbarie», c'est-à-dire en la considérant comme un exemple de la loi idéale des « recours » qu'il avait établie. Le moyen Age lui apparut à la fois comme une réapparition de conditions de vie primitives et comme une reproduction du processus social né de ces dernières. Vue aussi originale que pleine de vérité, et à laquelle il serait déplacé d'opposer ce fait que Vico découvre les caractères génériques et non les traits particuliers du moyen Age, puisque nous savons que le problème qui l'occup&U était précisément la recherche des caractères génériques ou des ressemblances, et qu'il évitait l'histoire proprement dite, pour ne pas se trouver pris entre la science et la foi, entre la conception tout à fait immanente de l'histoire, excluant la révélation et le miracle, et la conception toute transcendante, miraculeuse et, par suite, bien difficile à traiter scientifiquement. De nos jours aussi (la chose est digne d'être notée) nous avons vu surgir à nouveau
cette tentative de faire vivre en bonne intelligence la religion et l'histoire en faisant abstraction de l'aspect individuel des événements et en ramenant l'histoire à une histoire des institutions et des ressemblances (1). Dans la position que le problème prend chez Vico se trouve la raison de ce fait, qui a paru assez étrange de la part d'un catholique, qu'il ne donne aucun relief au christianisme, qu'il rencontre au début même du moyen âge et dont il se débarrasse en quelques mots, en disant que, ayant par des voies surhumaines montré clairement la vérité de la religion chrétienne en opposant à la puissance de Rome la vertu des martyrs et, à la vaine sagesse grecque, la doctrine des Pères ainsi que les miracles, et sachant qu'il surgirait des nations armées qui combattraient en tout la divinité de l'auteur de celte religion, Dieu permit la naissance d'un nouvel ordre de civilisation parmi les peuples, afin que la véritable religion fût établie selon le cours naturel des choses humaines.
Contentons-nous donc des ressemblances que Vico note entre la société médiévale et celle des premiers siècles de la Grèce et de Rome, et ne nous scandalisons même pas si, très souvent, son emploi des exemples et sa documentation apparaissent faux et imaginaires. Sa pensée historique essentielle est, comme nous le savons déjà, si robuste qu'elle traverse les erreurs ou vit au milieu d'elles sans qu'elles puissent la détruire. — Voici donc (pour refaire son récit ou son tableau en y remettant de l'ordre), voici qu'au moyen Age s'élèvent de nouveau et partout, sur les monts, des groupes d'habitations, au-dessus desquelles se dressent des forteresses, tout comme à l'Age divin des « cyclopes » : car il n'existait pas d'autre moyen de salut pour les malheu-
(l) Vole ma prêta* a la kradoetion italienne <!<•* UéfUsUm» sur /«
Moleno, .!.• Sm.-I I JIAWII.
reuses nations, en hutte à la violence des barbares envahisseurs et aux luttes intestines. Les villes les plus anciennes, bâties au moyen âge, et presque toutes les capitales d'États sont, eu effet, situées sur les hauteurs ; les Italiens appellent « caslella » toutes les nouvelles seigneuries qui se formèrent alors ; et c'est pourquoi aussi, peut-être, les nobles se dirent t summo »ou « illustri 1<h<> )inti », tandis que les plébéiens, qui habitaient les vallées et les plaines d'en bas, étaient « imo, obscuro loco nati ». Voici que se rouvrent les asiles, spécialement chez les seigneurs ecclésiastiques, plus humains que les autres en cette époque de sauvagerie : c'est vers eux que se portent les opprimés et tous ceux qui ont peur, pour mettre sous leur protection leur personne et leurpatrimoiue. C'est pourquoi, en Allemagne, pays qui dut être plus sauvage que les autres parties de l'Europe, il resta presque plus de souverains ecclésiastiques, évoques et abbés, que de souverains séculiers. Un illustre exemple de ces formations politiques était, dans le royaume de Naples, l'abbaye de San Lorenzo • l'A versa, à laquelle s'incorpora celle de San Lorenzo de (îapoue, et qui, en Campanie, dans le Samnium, l'Apulie et l'ancienne Calabre, du Volturne jusqu'au golfe de Tarente, gouvernait cent dix églises soit directement soit par dttfl ftbbétou des moines dépendant d'elle, les abbés de San Lorenzo étant 'seigneurs ou barons de presque toutes ces terres. Et les petites chapelles qu'on édifiait, dans les lieux abrupts et retirés, pour y célébrer la messe et y accomplir les autres devoirs de piété, devinrent des asiles naturels pour les populations : telle est la raison qui fait qu'on rencontre, dans toute l'Europe, tant de villes, de terres et ;de châteaux portant des noms de saints, et que les églisos sont les plus anciens monuments de celte époque. El voici imuitfl que, loin de se constituer pour la |»n înii-rt' fois, réapparaît la féodalité, qu'on s'imagine fJMIMMfkeat être
sortie des ruines du droit romain dévasté par les barbares (comme le soutiennent Oldenorp et tous les autres juristes), alors qu'au contraire le droit romain lui-même naquit des ruines des fiefs qui existaient à l'époque delà première barbarie du Latium, et que la féodalité médiévale ne fut pas un nouveau droit des gens de l'Europe, mais un droit très ancien, renouvelé par la dernière barbarie. Bien loin d'être une « matière vile », comme le disait Cujas, les fiefs sont une matière tout héroïque, digne d'être parée de l'érudition grecque et romaine la plus cultivée et li plus profonde ! Et pourquoi, sinon par suite de celte essentielle identité de nature, les plus belles expressions de la jurisprudence romaine (à l'aide desquelles ce même Cujas atténue la barbarie de la doctrine féodale) conviennent-elles, si bien qu'on ne pourrait en désirer de plus parfaites, pour exprimer les propriétés et les attributs des fiefs ? — Nous voyons donc reparaître, au moyen âge. la division fondamentale entre béros et serviteurs, entre les « riri » ou ■ barons » (en espagnol, les « hommes », les « viri» sont encore appelés « varones ») et les simples « hommes », ainsi qu'on nommait les vassaux, entre les « patres », « pa- (Inmi » ou « patrons », et les serfs. Les feudistes ériulits qui traduisent « feudtnn » par « vlienteta » se figurent ne faire qu'uni; habile substitution linguistique, alors qu'ils finit bien plus, car, sans le savoir, ils définissent historiquement le fief. Et les premiers fiefs du moyen Age ont ilù être
\m.i.s, comme les premières clientèles de Romuliis : forme de vasselage que l'on observait encore, du temps di' Vu o, danfl les royaumes < 1 1 1 Nord, et spécialement en Po-
, où les c kmet » étaient une sorte d'esclaves dont les seigneurs palatins faisaient l'enjeu de leurs partit! et qui
lient avec leur famille au service dfl mt. Puis
vinrent 1rs mn RtJmtH M, «l'espèce réelle, çontirtinl ta terres incultes que les vainquent - - lient IM peu
vaincus, afin que ceux-ci en tirassent leur subsistance, tandis qu'eux-mêmes gardaient les terres cultivées ; ces fiefs, les feudisles les désignaient (avec une nouvelle élégance latine et non moins de vérité historique) par le mot « hrneficia ». Les anciens « nexi » furent les nouveaux hommes « liges » ou « liés », qui devaient épouser toutes les amitiés et les inimitiés de leur seigneur et qui s'acquittaient envers lui de ce qu'on appela à Rome 1' « opéra ntilituris n et. au moyen Age, le « militare servitium ». Le lien féodal s'étendit à de plus larges rapports politiques, et de même que, jadis, les rois vaincus devenaient des alliés, des associés de Rome et « servabant majestatem populi romani », de même il y eut des fiefs souverains soumis à des souverainetés supérieures dont les représentants, grands rois et seigneurs de grands royaumes et de nombreuses provinces, prirent le titre de« majesté ».
Les républiques redevinrent aristocratiques, sinon par leur constitution, du moins par leur gouvernement : c'est ce qu'ont avoué les écrivains politiques, entre autres Rodin, qui en vient à dire du royaume de France que, sous les deux dynasties mérovingienne et capétienne, sa constitution fut directement aristocratique. Etaristocratiques demeurèrent jusqu'au xvi* siècle, vivants témoignages du passé, les royaumes de Suède et de Danemark, et telle était encore, du temps de Vico, la Pologne, déjà rappelée. Les premiers parlements publics d'Europe durent être composés, comme le sénat de Romulus, des anciens de la noblesse, des « seniores » (d'où le nom de « seigneurs ») ; et c'étaient, comme les € comitia curiata » d'autrefois, des cours armées de barons ou de pairs. Dans ces parlements se discutaient des causes féodales concernant les droits ou les successions, ou les dévolutions de fiefs pour cause de félonie ou de caducité, causes qui, plusieurs fois confirmées par leurs jogements, formèrent les coutumes féodales. Vico voyait une ombre $6
ces parlements dans le Conseil Sacré de Naples, dont le président avait le titre de « Majesté Royale et Sacrée »,dr nu-mu que les conseillers prenaient celui de « milites», et dont les sentences étaient sans appel devant aucun autre tribunal, les condamnés ne pouvant en demander la revision qu'au Conseil lui-même.
Gouvernements aristocratiques, et tout enveloppés d'une atmosphère religieuse ; à tel point que non seulement les évèques et les abbés étaient, comme on l'a vu, très souvent des feudataires, mais les feudataires et les souverains arboraient des étendards religieux et, partout, les rois catholiques, pour défendre la religion chrétienne dout ils étaient les prolecteurs, revêlaient la dalinatique des diacres, se faisaient sacrer (d'où le nom de « Majesté royale et sacrée ») et s'attribuaient des dignités ecclésiastiques, comme le fit Hugues Capet qui s'intitulait comte et abbé de Paris ; et les titres de ducs et abbés, ou de comtes et abbés, étaient pris communément par les princes français, ainsi qu'il ressort des plus anciens documents. Ces premiers rois chrétiens fondèrent des ordres religieux armés, à l'aide desquels ils défendirent le catholicisme contre les ariens, les Sarrasins et autres infidèles. Alors revinrent véritablement les « puta et pia bella » des peuples héroïques : le globe surmonté de la croix, que toutes les puissances chrétiennes portent sur leurs couronnes, rappelle les croix qui figuraient sur les étendards dans les guerres saintes des croisades. On vit reparaître aussi l'esclavage héroïque, qui subsista très longtemps parmi les nations chrétiennes, car, les guerres étant consi- M comme des jugements de Dieu, les vainqueurs croyaient que les vaincus étaient abandonnés de Dieu et ne regardaient ni plus ni moins que comme des bêtèf 'ainsi, les chrétiens traitent les Turcs de « chiens » et sont, en revanche, traités par eux de « porcs »). Les anciens i vaient aux vaincus « diviita et /uo/ia/ui umnin » ; et les nou-
veaux barbares, lorsqu'ils s'emparaient d'une ville, s'occupaient avant tout de rechercher et d'emporter les tombeaux ou les restes de suints (que l'on s'empressait, en semblable occurrence, d'enterrer et de dérober à tous les regards) ; c'est pourquoi presque toutes les translations de reliques eurent lieu à cette époque. Un reste de ces coutumes est l'usage d'après lequel les peuples vaiucus doivent racheter aux généraux victorieux toutes les cloches des villes conquises.
Des ressemblances analogues se présentent, facilement reconnaissables, dans le régime juridique de la propriété. La suprême.division des choses, en droit féodal, est celle en biens féodaux et en biens allodiaux. Mais les biens allodiaux étaient, à l'origine, des biens possédés de par un droit très fort, affaibli par aucune charge étrangère, fut-elle même publique, c'est-à-dire les biens directement acquis et conquis par les patriciens ou barons ; tandis que les biens féodaux impliquaient le droit de lods pour le seigneur par qui ils avaient été concédés. Les biens allodiaux correspondaient donc au domaine quiritaire * ex jure optimo », et les biens féodaux au domaine bonitaire; et ce ne fut que plus tard, lorsque se formèrent dans la nouvelle Europe, comme ils s'étaient formés dans la Rome antique, un nouveau cens et un nouveau trésor public,et lorsque les biens allodiaux furent soumis à des charges publiques, que put naître l'expression méprisaute, appliquée à ces derniers, de « biens du fuseau » par opposition aux biens féodaux, dits « biens de la lance ». Ainsi, pour prendre un exemple, les provinces qui, depuis, fui •ut incorporées au royaume de France, avaient été jadis de» seigneuries souveraines, dépendant féodalement du roi de ce royaume, et dans lesquelles les princes souverains avaient leurs Mens (allodiaux) libres de toute charge publique ; puis, lorsque par suite de succession, de rébellion ou de caducité, ce* provinces tirent partie du royaume, ces
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biens furent soumis à des impôts et à des tributs, le domaine c ex jure optimo » se confondit avec le domaine privé non féodal, sujet à ces charges, et les alleux au sens noble du mot s'identifièrent avec les alleux au sens vulgaire. Les feudistes des derniers temps ne virent plus la valeur de la distinction primitive, de même que les derniers juristes romains ne comprenaient plus la signification du domaine « ex jure optimo ». Au domaine féodal se rattachaient les emphytéoses (c'est pourquoi le droit de lods finit par signifier également ce que le vassal payait au suzerain et l'emphytéote à son seigneur direct), les « recommandations », qui étaient les anciennes clientèles, les « cens », par l'elFet desquels on était tenu de servir les nobles à la guerre (et les censitaires ou a niK/arii » et t perangarii » furent l'équivalent des « assiriW romains), les t précaires », qui durent être, à l'origine, les terres données par des seigneurs à des nécessiteux, sur la prière de ces derniers, et les « libelli » ou permutations de biens immeubles, qui, dans cette économie agricole, remplaçaient le commerce absent. L'exclusion des femmes des successions, qui remonte aux origines du droit romain, fut pratiquée de nouveau sous la forme de la « loi salique » en Allemagne et chez toutes les premières nations barbares de l'Europe, bien que cette loi ne soit restée ensuite en vigueur qu'en France et en Savoie.
Les châtiments étaient cruels, et l'on considérait la peine de mort comme la « peine ordinaire ». Mais, au moyen âge non plus, il n'y eut pas de véritables lois et procédures pénales pour les offenses privées; les meurtres de plébéiens étaient commis soit par leurs maîtres eux-mêmes, que personne ne pouvait accuser, soit par d'autres seigneurs,. |ui inileumi- .lient alors le maître de la victime du dommage qu'il avait subi, ainsi que cela était encore d usage courant eu Pologne, en Lithiiiiuie, au Danemark. M Suède et en vège. Sous le nom do « purgalions canoniques') (.non i<
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connues d'ailleurs par les canons de l'Église), se pratiquaient dans toute l'Europe certaines espèces de jugements divins ou duels ; et les représailles y furent en vigueur jusqu'au temps de Bariole. Dans les jugements relatifs aux alleux, les seigneurs se mesuraient les armes à la muiu ; dans le royaume de Naples, encore du vivant de Vico, ce n'était pas par des jugements civils mais par des duels que les barons vengeaient les attentats faits à leurs fiefs par d'autres barons. Et comment s'étonner que, dans une société où la force régnait, aient réapparu aussi les larrons héroïques et que le titre de « corsaire » soit devenu un titre de seigneurie ? Jamais la fortune des royaumes ne fut si diverse ni si inconstante.
Le droit romain de Justinien, tout pénétré de l'idée d'équité, fut abandonné et tomba dans l'oubli. En France et en Espagne, on punissait gravement quiconque osait l'alléguer dans une cause; en Italie, on le sait, les nobles se seraient crus déshonorés de régler leurs affaires selon les lois romaines et déclaraient ne reconnaître que la loi lombarde, tandis que les plébéiens, toujours les derniers à se déshabituer des anciens usages, pratiquaient encore quelques parties du droit romain, en vertu des coutumes. Et c'est en coutumes plutôt qu'en lois que consistait le droit alors en vigueur, dans lequel les formules rigides et les cérémonies solennelles reprirent leur importance et où l'on distinguait entre les « pacta nuda » et les « pacta vestita », c'est-à-dire revêtus de ces formules et entourés de ces cérémonies. M\\ exemple du respect que l'on avait pour les formules est l'aventure arrivée à l'empereur Conrad III lorsqu'il s'empara de Weinsberg, ville qui avait appuyé son compétiteur à l'empire et qu'il condamna à l'extermination, en n'exceptant de cette mesure que les femmes et tout ce qu'elles pourraient emporter avec elles. Or, ces femmes sortirent de la ville condamnée, portant sur leur dos leurs 111s, leurs
maris et leurs pères; et l'empereur, debout auprès des portes, à la tète de son armée prèle, lesépées dégainées et les lances en arrêt, à venger son chef effroyablement courroucé, vil cela et leur permit à tous de passer sains et saufs, respectant ainsi la formule littérale de la loi qu'il avait posée.
Ce furent des temps d'analphabétisme, ce que Vico exprime par cette image que les langages redevinrent alors « muets » ou hiéroglyphiques. Les langues vulgaires, italienne, française, espagnole et allemande, n'étaient pas écrites ; seuls, quelques ecclésiastiques écrivaient un latin barbare, et c'est pourquoi « clerc » signifia « savant » ; mais chez les prêtres eux-mêmes régnait une telle ignorance que l'on voit des documents signés par des évoques au moyen d'une croix, ceux-ci ne sachant môme pas écrire leur nom. Vu cette disette d'hommes instruits, une loi anglaise ordonnait qu'un condamné à mort aurait la vie sauve s'il connaissait ses lettres et s'il excellait dans un art; et « lettré », ainsi que « clerc », est demeuré synonyme d'érudit. De là l'importance et le large usage.des emblèmes de famille pour affirmer les droits de propriété sur les maisons, tombeaux, champs et troupeaux, emblèmes que l'on 'peut observer encore sur tant de constructions de celte époque.
Avec la barbarie revint aussi la prédominance du vers sur la prose. La prose des Pères de l'figlise latine (et l'on peut en dire autant de ceux de l'ftglise grecque) est pleine de mesures poétiques, à tel point qu'elle ressemble à un chant. La première poésie lyrique nouvelle fut religieuse ; et s'il n'y eut pas, à proprement parler, de poèmes religieux chrétiens, ce fut parce que les choses de notre théologie dépassent toute intelligence, toute imagination, et épuisent trop la faculté poétique. Poésie et histoire se confondirent de nouveau; les autours de romans, qui furent tel poètes héroïques de la seconde barbarie, croyaient îa.vmler des Croce. w
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histoires vraies, et c'est pourquoi Boïardoet Ariosle prirent le sujet de leurs poèmes dans l'Histoire de Turpin, évoque de Paris. Et de même que la langue française, lorsque, par l'effet de la fameuse école parisienne et de la très subtile théologie scolastique, elle eut passé tout-a-o>up de la spontanéité à la réflexion, garda une abondance de diphlhoag «es tout en se remplissant de termes abstraits, de Blême l'Histoire de Turpin survécut en France comme poème héroïque, l^es auteurs de poèmes latins ne chantèrent euxmêmes que des histoires, par exemple Guillaume de Pouille dans son De geslis normannorum in Ila/ia, et Gunther dans son Carmen herokum de rébus a Fred< tiarbarossa gestis. On vit revenir une vertu pointilleuse, comme celle d'Achille, qui était toute la morale des duellistes ; de là naquirent les lois orgueilleuses, les devoirs ailiers et les satisfactions vindicatives des chevaliers errants, chantés dans les romans. Ne semble-t-il pas, par sa rapidité à s'émouvoir, un véritable personnage héroïque, ce Cola di Hienzo qui (comme on le lit dans sa biographie), en parlant de la malheureuse situation de Home, se met à pleurera chaudes larmes, lui et ses interlocuteurs? l/hvperbole était encore une façon de penser commune, — tout comme elle l'est chez les enfants, car « souvent (écrit Vico), je me rappelle, quand je vais me promener, que les collines en pente douce qui se déroulent devant mes yeux m'apparaissaient, lorsque j'étais enfant, comme de Unis hautes montagnes escarpées ». Ainsi, au moyeu âge, les Holamls et autres paladins étaient représentés comme des géants, et les images des êtres divins, du l'ère éternel, du Christ, de la Vierge, peintes ou sculptées, étaient d'une taille démesurée.
Mais l'esprit humain est semblable à ces terrains qui, demeurés incultes pendant des sii-eles, des qu'ils sont de nouveau cultivés, se mettent à donner des fruits merveilleux
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comme qualité, grosseur et abondance. Et c'est pourquoi, vers la fin de la barbarie, après quatre siècles des plus féroces et des plus agités, l'Italie vit naître Dante, l'Homère de la seconde barbarie, de même que, peu après, flaariraat la poésie délicate de Pétrarque et la prose galar.te et gracieuse de Hoccace : exemples tous trois incomparables. Et comme la barbarie est. ainsi qu'on l'a déjà indiqué, syndique, ouverte, Adèle, généreuse et magnanime, Dante mit en scène des personnages réels et représenta des faits réels dont les auteurs étaient trépassés ; et il appela son poème « comédie » en souvenir de l'ancienne comédie grecque qui usait du même procédé. Dans ce poème semblent avoir leur équivalent aussi bien Yllia<lr que VQdjfUét' la première dans YKnfrr, où Dante employa son irascible génie et toute sa riche fantaisie à raconter d'implacables colères et à rappeler d'impitoyables supplices, dignes pendants de tontes ces morts atroces décrites par Homère (dont les descriptions qui, aujourd'hui, éveillent la pitié, causaient au contraire du plaisir à 9«s contemporains) ; — à la seconde, c'est-à-dire à i'GdyméÊ, qui célèbre l'héroïque patience d'Ulysse, répondent le Pwyaioirr, spectacle de peines cruelles snp portées avec une inaltérable patience, elle Paradis, ou 1 On goûte une joie infinie et la suprême paix de l'àme. Une autre ressemblance entre Dante et Homère est dans la physionomie de la langue employée par le poète florentin, laaga* si variée qu'on a pensé qu'il l'avait recueillie, comme Homère celle de ses poèmes, dans tous les dialectes de sa nation : opinion des savants du xvr siècle, laquelle ne résiste pas à la critique, car il est indubitable que. | l'apoçoe où Daait ifoa larvit, ces paliers devaient èlre commun» i Florence, et qu'une vie d'homme ne lui aurait pas suffi pour les recueillir eà et là, en un temps où les divan dialectes manquaient d'écrivains. Mais la plus essunlielh' n-ssemblance entre Daule et Homère est dans leur sublimité poé-
24i la philosophie de t. b. vico
tique. Danle est un divin poètb qui, s'il semble inculte et rude aux délicates fantaisies modernes et fait résonner à des oreilles rendues douillettes par des musiques efféminées une harmonie souvent insolite, apparaît tout autrement aux hommes d'un goût austère qui ne veulent pas se délecter de fleurs, d'ornements et de grâces. Et, comme Homère, il est grand non pas par sa science secrète, mais par sa vigoureuse imagination. Certes, Dante fut très savant en théologie, mais en cela réside moins sa force que sa faiblesse. Si Dante n'avait connu ni la scolastique ni le latin, il aurait été plus grand poète encore, et la langue toscane aurait eu peut-être (ce que n'eut pas la langue latine) un poète à opposer en tout et pour tout à Homère.
L'homme qui écrivait cette page de critique dantesque et qui vengeait ainsi la mémoire de Dante après des siècles de goût antidantesque (ou dantesco-grammatical et dantescoscolaslique), et cela précisément au temps où florissait l'esprit de l'Académie des Arcades, si à l'opposé de Dante, cet homme-là aurait mérité de rencontrer le génie de William Shakespeare qu'il était peut-être, à cette époque, le seul capable de comprendre pleinement. Mais en Italie et, d'une façon générale, en dehors de l'Angleterre, Shakespeare était alors complètement ignoré, et c'est à peine s'il en arriva à Vico une vague et tardive notion, à savoir que les Anglais, non touchés encore par la délicatesse du siècle, ne se plaisaient pas aux tragédies sans atrocité, tout comme le goût primitif du théâtre grec se porta vers l'abominable festin de Thyeste et vers les massacres impies accomplis par Médée sur ses frères et ses enfants. La tendance vers la poésie et la littérature germaniques resta chez Vico, nous le savons, une vaine aspiration : quelque acuité qu'il donnât à son regard, il lui était impossible d'avoir ici des vues précises ; lorsqu'il en parle, d'après des renseignements de seconde main, c'est pour noter que, dans la nation allemande et particulière-
ment en Silésie, province toute peuplée de paysans, « les poètes naissent naturellement»; et. allant à la recherche d'une poésie ingénue et populaire, il tombe, sans s'apercevoir de sa méprise, sur desHollmannswaldau et des Lohenstciii, imitateurs allemands du poète napolitain Marino ! Mais c'est là une anecdote, propre tout au plus à illustrer d'un nouvel exemple les tours que jouait à Vico sa promptitude d'imagination.
Comment on sortit de la seconde barbarie et de la consti-
tution féodale, Vico ne le dit pas ; il ne semble pas avoir fixé son attention sur le mouvement communal, qui lui aurait offert tant d'analogies avec les luttes de la plèbe romaine et avec la formation de la démocratie antique. Il raille du reste, ici encore, ceux qui faisaient naître les monarchies modernes, par exemple la monarchie française, de but eu blanc, au moyen d'une sorte de loi de Tribonien par laquelle, dit-il ironiquement, les paladins de France se seraient dépouillés de leur puissance et l'auraient conférée aux rois de la dynastie capétienne. 11 note aussi que, la puissance des barons s'étant portée çà et là et, par suite, dispersée par l'effet des guerres civiles dans lesquelles il leur fallait dépendre de leurs peuples, il fut facile à un monarque de rassembler en sa main celle puissance, et de faire de 1' « obsequium » des vassaux vis-à-vis de leur baron 1' « obseqtihtm principis ». Mais il donne une importance toute spéciale à la résurrection de la jurisprudence romaine (de ce « droit naturel des gens d'Europe », comme l'avait appelée Grotius) avec les éludes instituées dans les universités italiennes ; alors, on apprit de nouveau les principes de l'équité naturelle, les nobles et les plébéiens devinrent égaux devant la loi civile comme ils le sont dans la nature humaine, la connaissance des lois ne fut plus réservée uniquement aux seigneurs, dont la puissance alla ainsi en ^'affaiblissant de plus en plus, et l'on arriva au gouvernement
l\l> LA PniLOSOPHIE DE J. B. VICO
Immain des républiques libres et des monarchies parfaites. Au « recours » de la société héroïque avait désormais sucoêéé un « recours » en sens contraire, et la rappeler à la vie dans la civilisation des temps nouveaux était chose impossible, de même que restèrent vaines les tentatives de restauration aristocratique que firent, dans l'antiquité, les pythagoriciens et Dion de Syracuse. Lorsqu'ils se sont reconnus d'une nature égale à celle des nobles, les plébéiens ne supportent plus de leur demeurer inférieurs dans la vie civile. Et le très petit nombre de républiques aristocratiques qui subsistèrent çà et là, en Europe, durent employer des précautions infinies et recourir à toutes sortes de sages mesures pour maintenir tranquilles et satisfaites les multitudes qu'elles gouvernaient.