‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 34 sur 48 · VICO CONTRE LES TENDANCBS DE LA CULTURE DE SON ÉPOQUE · texte numérisé non relu

VICO CONTRE LES TENDANCBS DE LA CULTURE DE SON ÉPOQUE

arrivé, en contemplant le cours de l'histoire, aux temps, qui étaient les siens, d'une civilisation répandue sur toutes les nations, Vico fait une rapide description du monde d'alors, puis se tait, peut-être insatisfait, en tout cas incertain ou prudent. De même qu'il ne s'était pas élevé jusqu'à la Science nouvelle sous l'impulsion directe de problèmes politiques 'du moins dans l'acception ordinaire de ce mot), de même il ne descendit pas des contemplations de la Science nouvelle vers la vie active, pas même sous la forme où celle-ci se présente ordinairement à l'homme de pensée, snus la forme du livre ou de l'opuscule critiquant des lois et des institutions ou proposant des réformes. Même lorsqu'il eut vaguement ridée d'une t pratique » de sa science (t), il ne pensa pas que celte pratique, pour la partie qui le concernait, put exister ailleurs qu' « à l'intérieur des académies ».

La pratique « à l'intérieur des académies », c'est-à-dire dans le domaine de la culture, est. du reste, elle aussi, pratique et politique, et elle n'est certes pas parmi les moins importantes. El un historien ou un philosophe ne peut jamais

(1) Cf. plus haut, ehftp. H, pp. ht-iix.

s'en abstenir tout à fait, mais il peut l'accentuer plus ou moins, la développer avec plus ou moins d'ampleur.

Vico y insista et la développa largement. Bien plus, sa première affirmation dans la vie scientifique fut précisément l'examen des méthodes modernes d'étude et d'éducation, comparées à celles des anciens ; examen qui, après des essais et des indécisions dans ses premiers discours, prit corps dans sa leçon d'ouverture prononcée à l'université de Naples en 1708: De nostri temporis studiorum ratione. Dans les années qui suivirent, tout occupé à travailler à la Science nouvelle, il ne donna pas d'autres manifestations publiques de son mécontentement au sujet des tendances qui régnaient dans les éludes ; mais il ne s'exprima là-dessus qu'avec plus de fréquence et de vivacité dans ses lettres privées et il n'omit pas de rappeler ses idées dans son autobiographie. Il n'est donc pas besoin de dégager des sous-entendus et des incidentes de son œuvre capitale son attitude polémique, lui-même ayant, en plus d'une occasion, rendu explicites ces sous-entendus et transformé ces incidentes en propositions principales.

Cette polémique s'exerça dans deux domaines contigus, qui répondent au double aspect de la Science nouvelle, envisagée comme philosophie de l'esprit et comme sciknce généralisatrice. Sous le premier aspect, Vico avait fait valoir les droits de la fantaisie, de l'universel fantaisiste, du probable, du certain, de l'expérience, de l'autorité, et, par suite, ceux de la poésie, de la religion, de l'histoire, de l'observation naturaliste, de l'érudition, de la tradition. Sous le second, il avait tracé un schéma du développement naturel de l'esprit aussi bien dans l'histoire du genre humain que dans la vie individuelle, continuellement confrontée par lui avec les phases de l'histoire. C'est pourquoi son examen devait nécessairement se tourner, d'une part, vers les tend mces spirituelles de son temps et, de l'autre.

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vers la façon dont on comprenait et pratiquait alors l'éducation des enfants et des jeunes gens. Dans l'un comme dans l'autre domaine, Vico observait les mêmes défauts et se trouvait choqué par le môme intellectualisme aride qui avait rendu inintelligible le processus de l'esprit et mutilé et faussé la vérité de l'histoire humaine.

On avait coutume d'infliger aux enfants, à peine sortis des écoles de grammaire, un enseignement de la logique où l'on employait, suivant les prédilections des professeurs, tantôt la logique scolaslique, tantôt, et plus fréquemment, celle (en somme, aristotélicienne et scolastique, elle aussi) qu'avait élaborée Arnauld et qu'on appelait a logique de l'orl-Royal », toute pleine de sévères jugements sur d'abstruses matières de sciences supérieures et échappant au vulgaire sens commun, et toute farcie d'exemples empruntés à ces sciences. Les enfants devaient, grâce ù cette discipline, devenir subitement des critiques et purger leur esprit non seulement du faux, mais même des opinions vraisemblables et probables, alors qu'en réalité ils ne pouvaient le purger de rien, puisque leur esprit était encore vide ou maigrement garni, et qu'ils ne pouvaient exercer aucune critique, par manque de matière critiquable ; ils devaient être amenés à bien juger avant de bien apprendre, contrairement au cours naturel des idées, que l'on apprend d'abord, puis que l'on juge et qu'enfin on raisonne. Le résultat était que les esprits ainsi élevés devenaient arides et secs dans leur développement et, sans Jamais rien faire, prétendaient tout juger ; ils restaient toute leur vie très aiguisés dans leur façon de penser et inhabiles à tout grand travail : critiques si l'on veut, mais stériles. De là, non seulement légèreté et arrogance dans les jugements, mais encore incapacité dans la pratique de la vie, dans les rapports sociaux, dans l'éloquence civile, laquelle ne se fonde pas tant sur la critique que sur le vraisemblable

cl doit atteindre «on but M (lisant des choses opportunes, en comprenant la psychologie de l'interlocuteur et en se ré* glanl conformément à celte psychologie. La méthode éducative logico-crilique, Vico lui-même en avait fait la dangereuse expérience lorsque le jésuite Del Balzo, qui fut un de ses premiers maîtres, mit entre les mains de l'enfant qu'il était alors l'œuvre de Paul de Venise, un compilateur de sommes ; son esprit étant trop faible encore pour supporter cette espèce de logique à la Chrysippe, il s'en fallut de peu qu'il ne s'y perdît, si bien que, ayant par désespoir abandonné ses études, il resta un an et demi avant de les reprendre. Il garda, par contre, meilleur souvenir même de ses juvéniles divertissements poétiques à l'école des plus • HViMiés marinistes napolitains, divertissements (dit-il) presque nécessaires à l'esprit des jeunes gens, trop aiguisé et roidi par l'élude de la métaphysique à un âge où il doit précisément, cédant à l'impétuosité de la jeunesse, commettre des sottises, s'il ne veut 6'engourdir et se dessécher complètement. Cet Age, qui est la barkaiue de l'intelligence, si vigoureux par l'imagination et (vu les étroits rapports qui existent entre ces deux facultés) par la mémoire, demande à être nourri et exercé par la lecture des poètes, des historiens et des orateurs, ainsi que par l'étude des langues. L'art qu'il faut lui enseigner n'est pas la critique, mais la «topique », le véritable art de 1' « bii/rniun) », ou de la faculté d'inventer, art par lequel les enfants préparent la matière qui leur permettra de bien juger ensuite, car on ne juge bien que si l'on connaît la totalité de la chose à juger, et la « topique » fait retrouver, pour chaque chose, tout ce que cette chose renferme. De cette façon, les jeunes gens, suivant la marche même de la nature, deviennent et philosophes et bien parlants.

<( -ries, un correctif est indispensable à l'imagination exubérante ; seulement, ce n'est pas dans la logique tjn*H

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fanl t« ehetvlier, mais plutôt dans la géométrie linéaire qui est en quelque sorte une peinture, et qui fortifie la mémoire par ie friand nombre de ses éléments, ennoblit l'imagination par ses délicates figures et donne plus de vivai l'esprit obligé de passer en revue toutes ces figures afin de prendre, parmi elles, celles qui conviennent pour la démonstration de la urandeur demandée. Mais tout le fruit de la géométrie était aussi g;Ué par la méthode en vogue dans

'•oies d'alors, la méthode algébrique qui, non moins que la logique scolastique, engourdit tout ce qu'il y a de plus vigoureux dans les natures juvéniles, leur obscurcit l'imagination, leur affaiblit la mémoire, rend paresseux leur esprit et ralentit leur entendement, nuisant ainsi de ces quatre façons aux beaux arts, à la connaissance des langues et de l'histoire, aux inventions et à la prudence. Plus particulièrement, l'algèbre est funeste pour l'esprit parce que, avec celte méthode, on ne voit pas plus loin que ce que Ton a devant soi ; elle trouble la mémoire parce que. une fois retrouvé le second signe, on ne fait plus attention au premier ; elle aveugle l'imagination, parée qu'on n'imagine rien du tout ; elle détruit l'entendement, parce qu'elle fait profession de deviner. Les jeunes gens qui y ont consacré des années, lorsqu'il leur faut ensuite traiter les affaires de la vie civile, se lamentent et se repentent, car ils y sont moins aptes. Aussi, pour qu'elle soit de quelque utilité' et ne cause aucun de ces graves dommages, on ne de\rail l'apprendre que peu de temps, h la fin du cours de mathématiques, et ne s'en servir que comme d'un moyen d'abréviation. L'habituât du raisonnement se forme bien mieux par l'analyse métaphysique qui, dans toutes les questions, prend le vrai dans l'infinité de l'Aire, puis

■•ml par degré», à travers lis -.Mires de la substamr.

éliminant ce que la chose n'est pas dans toutes les

jusqu'à M qu'elle arrive à la différence dernière

qui constitue l'essence de la chose qu'on désire savoir.

Toute l'éducation sou ffrait d'un excès de mathématiques et d'abstraction ; comme si, au sortir des académies, les jeunes gens devaient entrer dans un monde humain composé de lignes, de nombres et d'opérations algébriques, on leur emplissait la tète des magnifiques mots de « démonstration », « vérité démontrée », «évidence », et l'on condamnait la règle du vraisemblable : et cependant il n'est pas de règle plus sûre pour les hommes politiques dans leurs conseils, pour les capitaines dans leurs entreprises, poulies orateurs dans la façon de traiter les causes, pour les juges dans la façon de les juger, pour les médecins dans le traitement des maladies du corps, pour les théologiens moralistes dans le traitement des maladies de la conscience ; c'est sur cette règle que le monde repose dans tous les litiges et controverses, dans toutes les mesures que l'on prend, dans toutes les élections, qui toutes se font à l'unanimité ou à la majorité des suffrages. On préparait une génération vide et présomptueuse, croyant savoir mais ne sachant rien, raisonneuse mais pauvre de vérité.

Pareilsàcetteéducation élaientles éducateurs eux-mêmes, les maîtres et le milieu général de culture. La poésie était morte ; ces méthodes analytiques c engourdissaient (il est utile d'employer encore une fois ce mol que Vico répèle avec une fréquence si expressive) « tout ce qu'il y a de généreux dans la meilleure poésie ». Et vraiment, l'Europe ne fut jamais un aussi vaste désert poétique que dans celle première moitié du xvuie siècle : l'Italie en était réduite au mélodrame de Métastase ; la France n'avait pas donné de successeurs à Corneille et à Molière ; en Espagne, une fois terminée la grande manifestation de l'esprit national que fut le drame espagnol, avaient commencé le rationalisme el l'imitation des Français ; l'Angleterre semblait oublier

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