‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 35 sur 48 · VICO CONTRE SON ÉPOQUE · texte numérisé non relu

VICO CONTRE SON ÉPOQUE

tout à fait qu'elle avait donné naissance à Shakespeare, et l'Allemagne s'attardait, elle aussi, à l'imitation néo-classique. Et non seulement il ne naissait point de poésie nouvelle, mais on n'en désirait pas : à la suite de Malebranche et de Descartes, les philosophes professaient qu'il faut étouffer toutes les facultés de l'Ame qui proviennent de la sensibilité, et spécialement la faculté d'imaginer, qu'ils détestaient comme la mère de toutes les erreurs. Ils condamnaient les poètes sous le faux prétexte que ceux-ci racontaient des € fables», comme si ces fables n'étaient pas les éternelles propriétés de l'esprit humain, raisonnées par les philosophes politiques, économiques et moraux, et peintes par les poètes.

Sur l'autorité de ces mêmes cartésiens, l'étude des langues était un objet de mépris : Descartes lui-même n'avail-il pas dit que savoir du latin, c'était n'être pas plus savant que la servante de Cicéron ? La connaissance sérieuse du latin et du grec avait cessé avec les écrivains du xvi' et du xvu* siècle ; les langues orientales n'étaient plus cultivées que par les protestants, et la Hollande était le seul pays où l'on fit encore des travaux sur la jurisprudence romaine. La fameuse bibliothèque napolitaine de Valletta, où abondaient les plus belles éditions latines et grecques, fut généreusement achetée par les Pères de POratoire, mais pour moins de la moitié de sa valeur primitive, tant la demande de ces livres avait diminué. En France, la bibliothèque du cardinal Dubois ne trouva pas d'acquéreur en bloc et fut dispersée en vente publique. Les princes n'aimaient plus le beau latin, et il ne vint à l'esprit d'aucun d'entre eux de faire conserver à la postérité, par une excellente plume latine, un évéïienu'iit aussi retentissant que la guerre de la succession d'Espagne, comparable seulement à la seconde guerre punique.

ou vantait beaucoup les méthodes nouvelles, mata mil

n'aurait pu indiquer les choses nouvelles trouvées mi moyen de ces méthodes. Formules nouvelles et choses anciennes ; et, par compensation, une vaine el (lutteuse espérance de pouvoir, en très peu de temps et avec liés peu de fatigue, arriver à tout savoir. Les sciences momies et politiques étaient négligées m profit de la physique, la physique au profit des mathématiques ; l'expérience éi Vil peu pratiquée, et l'esprit inventif du siècle précédent se trouvait presque complètement éteint. Le scepticisme, conséquence de la méthode cartésienne, envahissait le domaine du savoir.

En ce temps-là continuait aussi à s'imposer, dans toute l'Europe, la prédominance de la langue française, langue qui, différente en cela de l'italien, est rebelle à la poésie el à l'éloquence ; langue riche (disait Vico) en termes de substance et, par suite, la substance étant chose brutale, immobile et qui ne souffre pas de comparaisons, langue incapable de donner de la couleur aux sentences, d'amplifier et d'agrandir, rétive aux inversions, stérile sous le rapport des métaphores. Les Français n'ont guère, au lieu de périodes, que des membres de périodes ; leur métrique n'a pas de vers supérieurs à celui qu'ils nomment alexandrin, vers à deux hémistiches égaux, plus nonchalant et plus ténu que le vers élégiaque ; leurs mois, enfin, ne peuvent être accentués que sur les deux dernières syllabes. Impuissante au sublime, la langue française est, par ailleurs, très apte aux petits détails et, par son abondance, déjà notée, de termes de substance, c'est-à-dire de notfe abstraits, très apte aussi au genre didactique au lieu d'éloquence, elle offre Y esprit t). Et ce n'est pis mm raison que la critique nouvelle et l'analyse naquirent en France et employèrent cette tangue.

(l)Eu français dans le texte (N. des Tr.).

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La seule richesse qui s'accrut chaque jour au sein d'une si grande pauvreté, c'étaient les r-KÉus, les muOrtÉmcs, \êê dictionnaires m:s sciMGM, comme ceux qui portaient l«-s noms de Bayle, d'HotFmann, de Moreri : manière d'ap prendre la plus paresseuse et la plus accidentelle qu'on [misse jamais inventer. Le génie du siècle était plus porté à exposer d'une façon résumée le savoir d'aulrui qu'à s'approfondir pour aller au delà de ce savoir. Voici qui parait impossible : on alla jusqu'à compiler des dictionnaires de mathématiques. Tout le monde témoignait un grand désir de science à vil prix ; on n'estimait bons que les livres clairs et faciles, dont on pouvait parler avec les dames par manière de passe-temps, et l'on condamnait, en les déclarant inintelligibles, tous ceux qui réclamaient du lecteur une érudition copieuse, variée, et le contraignaient au supplice de beaucoup réfléchir et combiner.

Ces dictionnaires et ces précis rappelaient à Vico les travaux analogues de la décadence grecque, les morceaux Choisis, les lexiques et les bibliothèques des Suidas, des Stobée et des Pholius. Et toute la culture de son temps lui semblait renouveler le cas de la science grecque et se consumer en des métaphysiques inutiles ou nuisibles à la civilisation, ainsi qu'en des mathématiques occupées à considérer des grandeurs qui échappent à la règle et au compas et qui ne sont susceptibles d'aucune application. De nêflM que certains autres bons esprits de son pays, il était persuadé que la république des lettres courait à sa fin, si la Providence divine, par une de ses innombrables voies secrètes, ne lui rendait pas une nouvelle vigueur, iiu était-il alors, le savant, le véritable « hoiim •>///*/» n* » que Vico avait rencontré dans l'histoire, d'abord sous la' figure barbare du poète théologien, puis sous celle, civilisée et raisonnai' philosophe grec et du juriste romain, et que, pour les temps modernes, il admirait sous l'image du maitre d'éluqm

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c'est-à-dire le savant eu soi. appelé à donner unité, vie et efficacité à tout le savoir ? La « sapientia », en effet, n'est pas telle ou telle connaissance, ni la somme des connaissances : c'est la faculté qui commande à toutes les disciplines et par laquelle on apprend toutes les sciences et tous les arts qui composent la civilisation humaine. Et puisque l'homme est intelligence et volonté, elle doit remplir chez l'homme lune et l'autre de ces parties et la seconde en conséquence de la première : elle doit enseigner la connaissance des choses divines pour amener à leur perfection les choses humaines. Le savant est l'homme dans sa totalité et sa centralité, l'homme entier.

Idéal certainement très élevé, de même que sont parfaitement justes toutes les critiques dirigées contre la méthode d'éducation et contre les tendances spirituelles du temps. Et cependant, parmi tant d'admirables vérités, toutes fortement en avance sur le xvme siècle, on sent, chez Vico pédagogue et critique, quelque chose d'arriéré. On sent que, se souciant exclusivement des destinées de la grande et austère science, et les yeux fixés sur la forme de civilisation la plus complète, il ne comprenait pas la valeur révolutionnaire de ce scepticisme, de ce rationalisme et de celle révolte contre le passé, nécessaires instruments de guerre contre les rois, les nobles et les prêtres, de ces précis et de ces dictionnaires qui devaient aboutir à l'Encyclopédie, de cette science populaire qui préludait au journalisme, de ces méchants petits livres pour dames et pour conversations élégantes, qui alimentèrent les salons du xvm« siècle et préparèrent les esprits au radicalisme jacobin. On sent chez lui, ici comme dans son système philosophique, le catholique enchaîné au philosophe, le pessimiste chrétien qui pèse sur le dialecticien de l'immanence. Il ne sait apercevoir le progrès chez ses adversaires et, par suite, il ne les reconnaît pas tels qu'ils étaient réellement, inférieurs à lui, mais

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