VICO CONTRE SON ÉPOQUE
constituant des degrés à gravir pour arriver jusqu'à lui, et des degrés que lui-même aurait dû gravir pour mieux se comprendre et se posséder lui-même. Son attitude polémique à l'égard de la culture de son époque parachève et confirme l'analyse, que nous avons donnée plus haut, des qualités et, en même temps, des défauts de sa philosophie.
Croce. 17
Conclusion.
Vico et le développement postérieur de la pensée philosopkiqtte et liistorique.
On attendrait en vain de nous que, parvenu ici à la fin de notre exposé, nous y ajoutions un jugement et, comme on a coutume de dire, une « évaluation » de l'œuvre de Vico. Si ce jugement n'existe pas déjà comme résultant de cet exposé même et coïncidantavec lui, si l'histoire et la critique n'ont pas fait une seule et même chose, la faute en sera soit à nous, soit au peu d'attention du lecteur, et, eu tout cas, nous ne pourrions la réparer maintenant par des adjonctions qui seraient des hors-d'œuvre et par des répétitions qui seraient des redondances.
Nous confessons aussi n'avoir aucune sympathie pour ces chapitres par lesquels on a l'habitude de conclure les travaux de critique consacrés à des philosophes, chapitres qui contiennent l'histoire de la fortune de leurs idées. Car, si les idées sont prises d'une manière extrinsèque, dans leurs effets sociaux et dans leurs influences sur la culture, cette revue, bien qu'elle ait certainement son importance (1), est étrangère à l'histoire de la philosophie proprement dite ; —
(1) Voir le chapitre II de l'Appendice.
VICO ET LE DÉVELOPPEMENT POSTRfUEUB 259
si, au contraire, elles sont entendues comme de véritables et vivantes idées philosophiques, le récit de leur fortune ne constitue ni plus ni moins que l'histoire de la philosophie postérieure, et il n'y a pas de raison pour faire suivre de cette histoire l'étude de tel philosophe plutôt que de tel autre. Si l'on agit autrement, c'est par l'effet de ce préjugé que les idées sont quelque chose de solide ou de cristallisé, semblable à des pierres précieuses qui se transmettent d'une génération à une autre et dont il est toujours possible de reconnaître, inaltérés, la forme et l'éclat dans les nouveaux diadèmes qu'elles composent et sur les nouveaux fronts qu'elles viennent à parer. Mais les idées ne sont, en réalité, autre chose que l'infatigable pensée humaine, et les transmettre, c'est véritablement les transformer.
Le fait est, cependant, que personne n'a écrit d'étude sur Vico sans éprouver le besoin de porter son regard sur les temps postérieurs et de noter les ressemblances et les analogies des doctrines du philosophe napolitain avec celles qui suivirent, cinquante ou cent ans après. Et, qui plus est, nous aussi, malgré l'antipathie que nous avons confessée et les critères méthodiques que nous avons déclaré être les nôtres, nous ressentons en ce moment le même besoin. Pourquoi? Parce que Vico passa, de son temps, pour un extravagant et demeura un solitaire ; parce que le développement successif de la pensée eut lieu presque tout entier en dehors de son influence directe ; parce que, de nos jours même, il n'est suffisamment connu que dans quelques milieux restreints et n'occupe pas encore la place qu'il mérite dans l'histoire générale de la pensée. Or, quel moyen plus simple pour moutrer que ses doctrines, vraies ou fausses, répondent à de profondes exigences spirituelles, si ce n'est de rappeler les idées et les tentatives analogues, réapparu.* plus tard avec tant d'abondance et d'intensité qu'elles donnent sa physionomie spéciale au travail de tout un
siècle de philosophie et d'histoire? Et si même, après notre examen intrinsèque de la pensée de Vico, ce rappel des faits qui suivirent peut sembler un expédient superflu, on nous accordera du moins que, si notre discours doit, comme tout autre, avoir sa péroraison, aucune ne se présente plus spontanément que celle qui consiste à dire quelques mots de la philosophie et de la philologie postérieures et à éclairer leurs parentés avec la pensée vichienne.
On pourrait même, employant la méthode dont il usa pour la seconde barbarie en la confrontant avec la première, présenter l'histoire ultérieure de la pensée comme un t recours » des idées de Vico. On vit revenir, en premier lieu, sa critique du savoir immédiat de Descartes et son critère de la conversion du vrai avec le fait, dans le mouvement spéculatif qui alla de Kanl à Hegel et qui atteignit son point culminant avec la thèse de l'identité du vrai et du fait, de la pensée et de l'être. On vit revenir son unité de la philosophie et de la philologie dans la revendication de l'histoire contre le scepticisme et l'intellectualisme du xviu* siècle, fils du cartésianisme, dans la synthèse a priori de Kanl , qui réconcilia idéal et réel, catégorie et expérience, enfin dans la philosophie historique de Hegel, qui fut le plus grand représentant -de l'Historicité au xix" siècle. Cette unité de la philosophie et de la philologie, qui fut parfois, chez Vico, unité confuse et mélange de méthodes, réapparut, toute semblable, dans l'école hégélienne, à tel point que cette tendance intellectuelle pourrait, à juste litre, prendre le nom de « vichianisme ».On vit revenir la limitation, tentée par Vico.de la valeur des mathématiques et des sciences exactes, et sa critique de la conception mathématique et naturaliste de la philosophie, dans la critique que Jacobi fit du déterminisme spinozien et dans celle de Hegel contre l'intelligenceabstraite ; et, pour les mathématiques en particulier, il fut reconnu (par Duguld Stewart et par d'autres)